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Quelles évolutions pour la guérilla ?

Si le terme est un peu passé de mode, il n’y a pourtant jamais eu autant de « guérilleros » dans le monde. Le guérillero est le combattant, régulier ou non, menant des actions de guérilla, c’est-à‑dire des attaques de petite ampleur (raids, mines, frappes, sniping, etc.) contre un adversaire afin d’obtenir par cumul l’émergence d’un effet opératif ou même stratégique. Par extension, la « guérilla » désigne également les organisations qui ne pratiquent que ce mode d’action militaire. Ce sont des groupes non étatiques dans la quasi-totalité des cas, même si la guérilla peut être utilisée aussi par des armées régulières. Or, effectivement, la guérilla n’a jamais été aussi pratiquée qu’aujourd’hui et les guérillas n’ont jamais été aussi nombreuses. Il est même probable que ce phénomène connaîtra encore une extension dans les années à venir.

La guérilla comme mode d’action principal

La « petite guerre » a évidemment toujours existé, en complément ou en substitut de la « grande », faite de batailles de dislocation. Elle a connu une grande extension depuis la fin de la guerre froide et la mondialisation. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, les États-Unis disposaient soudainement d’une grande liberté d’action stratégique. Ils bénéficiaient aussi, avec leurs alliés, d’une domination militaire des espaces fluides, de la mer à l’espace en passant par le cyberespace et surtout le ciel, qui leur permettait de se déployer et de frapper avec une puissance inédite presque partout dans le monde (1). En 1991, l’écrasement de l’armée irakienne témoignait qu’aucune force conventionnelle n’était désormais capable de résister à cette dissymétrie.

La maîtrise de la troisième dimension était d’ailleurs telle qu’il est vite devenu tentant de l’utiliser prioritairement, voire exclusivement. De force d’appui d’une grande offensive au sol en 1991, la « guérilla du ciel » devenait l’instrument principal destiné à agir directement sur la volonté de l’adversaire sans avoir à passer par les champs de bataille. De la même façon, Israël renonçait aux occupations militaires difficiles du Sud-Liban et de la bande de Gaza au profit d’un contrôle à distance par son propre « complexe de reconnaissance-frappes », cet ensemble intégré de moyens de renseignement et de feux indirects.

Impossible à gagner ou coûteuse en vies humaines, la grande bataille conventionnelle, caractérisée par la recherche de la dislocation de l’outil militaire ennemi en un temps très court, disparaissait largement du paysage stratégique. Les deux seuls modèles de forces susceptibles de résister au « feu du ciel » ou de dissuader de son emploi s’appuyaient sur l’arme nucléaire ou sur la guérilla. Par sa furtivité, ce dernier mode d’action permet en effet de réduire considérablement l’efficacité d’un « complexe de reconnaissance-frappes ». D’un autre côté, si elle s’avère incapable d’obtenir des dislocations de forces ennemies, la guérilla peut quand même obtenir des effets stratégiques dès lors que la perte de quelques soldats occidentaux suffit à cela.

Plusieurs États se sont efforcés d’acquérir l’une ou l’autre de ces capacités, parfois les deux. Peu y sont parvenus. L’arme nucléaire est difficile à obtenir et la guérilla suppose une décentralisation du commandement, et donc une confiance peu compatible avec le contrôle politique étroit de l’outil militaire. Les organisations armées non étatiques, en revanche, pratiquent par nécessité la guérilla. Par un processus darwinien, alors que de nombreuses armées régulières, ne bénéficiant plus par ailleurs d’aide extérieure alternative à la puissance occidentale, paraissaient disqualifiées, ces groupes armés se retrouvaient les plus aptes à survivre dans le nouvel environnement.

Ce n’était pas seulement une présence par défaut. Les groupes armés avaient démontré aussi leur puissance. Dans les années 1980, la guérilla des moudjahidines permettait de résister au corps expéditionnaire soviétique et même d’obtenir son retrait. Dans le même temps, des groupes libanais, le Hezbollah en premier lieu, obligeaient un corps expéditionnaire armé par plusieurs puissances occidentales, dont les États-Unis, à quitter piteusement Beyrouth. Ils parvenaient ensuite à harceler l’occupant israélien au Sud-Liban jusqu’à le contraindre à une évacuation en 2000.

Les groupes chiites introduisaient à cette occasion le combat suicide au Liban. Cette innovation de rupture permettait de transformer des hommes en « missiles de croisière du pauvre » ou de monter des raids d’infanterie « sans retour », de ce fait beaucoup plus faciles à organiser. Le combat suicide était par la suite adopté par les organisations palestiniennes avant de se répandre dans le monde sunnite. Le LTTE (Liberation Tigers of Tamil Eelam) en faisait également un usage extensif au Sri Lanka.

Les organisations irrégulières n’ont cessé ensuite de se fortifier, prospérant sur les « poches de colère » de la mondialisation et son économie grise. Adossés à des milieux défensifs solides denses, le plus souvent urbains et peuplés, mais parfois montagneux et forestiers, ces groupes ont bénéficié aussi de « bassins de main-d’œuvre » de volontaires suffisamment abondants pour permettre la constitution de petites armées. Alors même que les armées régulières ne cessaient de se réduire dans le monde, les groupes armés devenaient non seulement plus nombreux, mais aussi plus volumineux.

En combinant une motivation forte avec des ressources matérielles légères et peu coûteuses, issues du marché civil ouvert ou militaire « gris » (fabrication clandestine, récupération et surtout trafics), les groupes armés ont pu constituer des modules de force performants. Ils ont pu former des cellules clandestines de harcèlement dans les zones occupées par l’ennemi, au Sud-Liban ou en Irak au moment de la présence américaine. Les engins explosifs improvisés (Improved Explosives Devices – IED), des obus récupérés combinés à une charge d’explosif et à un système de mise à feu à distance, y sont apparus comme une autre innovation tactique importante.

Ils ont pu aussi à leur tour contrôler politiquement des espaces, y former des proto-États et y créer des armées disposant parfois de plus de fantassins que les armées occidentales. Ces combattants sont le plus souvent équipés d’un armement de combat rapproché léger ex-soviétique récupéré ou copié, et parfois d’armes d’appui : mitrailleuses lourdes et lance-missiles. Portés par des véhicules tout-terrain, comme les pick-up Toyota Hilux ou des motos à bas coût, ils peuvent former des bataillons d’infanterie légère très performants, pour peu qu’ils soient motivés et compétents. En décembre 1994 à Grozny, une dizaine de milliers de combattants tchétchènes ont ainsi infligé une défaite humiliante à une armée russe qui paraissait la plus puissante du monde à peine quelques années plus tôt. Ils ont été capables par la suite de lui résister pendant plusieurs années.

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