Quelles évolutions pour la guérilla ?

Les raids exogènes se sont aussi doublés d’actions endogènes. En janvier 2015, moins de trois ans après celle de Mohamed Merah, l’action des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly témoignait des capacités nouvelles des groupes armés avec trois volontaires locaux qui, par l’accès à des ressources locales légales (prêt à la consommation, technologies civiles, voiture de tourisme) ou d’origine criminelle (armements) et l’apprentissage autonome, disposaient de capacités supérieures à celles d’un groupe de combat d’infanterie des années 1990, la furtivité en plus. Associées à l’acceptation de la mort, ces capacités ont rendu ces seuls trois hommes d’une dangerosité très supérieure à celle que pouvait avoir par exemple une organisation comme Action directe dans les années 1980. Si ces opérations d’ampleur ont été rendues plus difficiles par des dispositifs de défense plus adaptés, la capacité de recruter des volontaires de la mort agissant individuellement en utilisant des armes par destination permet de maintenir un harcèlement latent.

Dans la situation actuelle, les fondements de la puissance des organisations irrégulières n’ont pas disparu. Le changement stratégique perceptible depuis quelques années est la fin de la liberté d’action des États-Unis et de leurs alliés, et le retour d’une confrontation entre puissances sur un mode ressemblant à celui de la guerre froide. Il est donc probable que les groupes armés bénéficieront de plus en plus de soutiens extérieurs.

Leurs capacités défensives pourront ainsi accomplir un saut qualitatif considérable. En 2006, l’emploi par le Hezbollah de missiles antinavires C‑701 et de missiles antichars AT‑14 Kornet avait surpris les forces armées israéliennes. Lors de la guerre de Gaza en 2014, l’infanterie du Hamas, équipée de missiles antichars modernes ou de fusils à longue portée, a posé à son tour de grandes difficultés à Tsahal qui a subi à nouveau des pertes militaires importantes. Aidées matériellement et techniquement par la Russie, les milices prorusses du Donbass disposent désormais du système de défense antiaérienne intégré le plus performant du monde pour des groupes non étatiques. Elles ont obtenu de fait l’interdiction du ciel par le sol en abattant 38 aéronefs entre 2014 et 2015, dont la moitié de la flotte d’hélicoptères de l’armée ukrainienne. Même en n’exportant ou en ne livrant à des groupes armés alliés que des équipements antiaériens de 4e génération, la Russie et la Chine (dont les missiles à courte portée FN-6 ont été utilisés efficacement en Syrie) disposent d’une capacité d’entrave vis-à‑vis d’armées qui ont pris l’habitude de la suprématie dans les espaces fluides (3). Réduire un groupe armé de la taille d’une division d’infanterie, doté d’une panoplie « anti-accès » moderne, mais bénéficiant aussi de la « démocratisation » de la production des émulsions explosives, installé dans une ville de quelques centaines de milliers d’habitants, protégé par des centaines d’IED, nécessiterait l’engagement de toute la capacité de manœuvre actuelle française.

Les capacités offensives peuvent également être augmentées. Combinée à la diffusion et aux évolutions des imprimantes 3D et de la production d’explosifs, l’apparition sur le marché de cartes mères à très bas prix, par exemple les Raspberry Pi, autorise la généralisation et la diversification des bricolages de toutes sortes, sur des engins nouveaux comme les petits robots civils, volants, roulants ou sous-marins. Les mouvements séparatistes prorusses ont déjà abondamment utilisé des drones pour créer des destructions par incendie. En octobre 2016, en Irak, plusieurs soldats français ont été blessés et deux combattants kurdes tués par un drone-explosif utilisé par l’État islamique. En janvier 2018 en Syrie, la guérilla arabe sunnite a lancé un raid avec une petite flotte de drones de bois et plastique, guidés par GPS et propulsés par des moteurs de tondeuse à gazon. Chacun des 13 engins pouvait emporter une dizaine de grenades à 100 kilomètres. L’apparition de kits de guidage à bas coût permettrait de transformer tout un arsenal de vieux missiles antinavires en missiles de croisière ou d’obus de mortiers, voire de simples roquettes bricolées, en munitions de précision. Qu’elle vienne du marché civil ou de l’aide militaire, la composante matérielle des groupes armés présente actuellement un potentiel d’accroissement considérable et, comme d’habitude avec ces innovations, il sera utilisé de manière imaginative et surprenante.

La guérilla comme mode d’action parvient rarement seule à détruire un adversaire ; elle constitue en revanche un instrument défensif très efficace. Autrement dit, hors basculement soudain du contexte stratégique, la guerre mondiale des États contre les organisations armées risque de durer encore de longues années, aucun des camps ne réussissant à détruire l’autre. Sortir de cette situation de crise schumpetérienne, où les ressources des uns et des autres ne suffisent pas à donner des résultats importants, impose des innovations de tous ordres. Aidées par des puissances extérieures, plusieurs organisations armées sont bien placées pour développer des méthodes nouvelles de guérilla. Si les nations modernes qui les combattent ne font pas le même effort d’adaptation de leur outil militaire, elles pourraient connaître de sérieuses déconvenues. 

Notes

(1) Laurent Henninger, « Espaces fluides et espaces solides : nouvelle réalité stratégique ? », Revue Défense nationale, no 753, octobre 2012.

(2) Voir Joseph Henrotin, Techno-guérilla et guerre hybride : Le pire des deux mondes, Nuvis, Paris, 2014.

(3) Jean-Christophe Noël, Morgan Paglia, Élie Tenenbaum, « Les armées françaises face aux menaces anti-aériennes de nouvelle génération », Focus stratégique, no 86, décembre 2018.

Légende de la photo en premièer page : Des peshmergas kurdes sur leur technical. La recherche de la fluidité tactique reste une constante de la guérilla. (© Owen Holdaway/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°64, « Techno-guérillas – Anatomie de l’ennemi probable  », février-mars 2019.

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