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Quelles évolutions pour la guérilla ?

La fluidité du combat, et donc aussi la furtivité, devait autant à une forte motivation, qui autorise la confiance et la décentralisation des actions, qu’aux nouvelles technologies de l’information. Grâce à de simples Smartphones, des troupes de guérilla disposent de capacités (géolocalisation, photos, messagerie, etc.) dont ne bénéficiaient pas des armées régulières modernes dans les années 1990. Internet permettait également l’échange ou l’apprentissage, sans parler des opérations offensives dans le cyberespace. En disposant des ressources matérielles et des compétences nécessaires, ces groupes peuvent acquérir une capacité de frappe indirecte, depuis les roquettes bricolées et mortiers jusqu’aux missiles à longue portée, voire drones et petits avions. Certains groupes comme le LTTE disposaient aussi d’une petite force navale (2).

La troisième guerre mondiale

Dans l’ensemble, malgré les coups reçus, les organisations armées n’ont cessé de croître en nombre et en puissance. Celles portées par une forte motivation politique et idéologique ont souvent fait preuve d’une capacité de résistance remarquable. De 2001 à aujourd’hui, malgré des déploiements de forces considérables, les États-Unis et leurs alliés comme Israël ne sont jamais parvenus à détruire un seul groupe armé, du Liban à l’Afghanistan. Ils ont obtenu, avec l’aide d’autres groupes armés, l’étouffement de l’État islamique en 2008, l’endiguement des autres mouvements et parfois des négociations favorables, mais guère plus. Au Sahel, si les forces françaises et africaines ont permis d’éradiquer les bases djihadistes du nord du Mali en 2013, elles ne font depuis que contenir des groupes dont aucun n’a été détruit. Les seules destructions de groupes ont véritablement été obtenues par la Russie en Tchétchénie et par une coalition syro-russo-iranienne en Syrie face à la guérilla arabe, après des déploiements de force et de violence considérables pendant des années. Il n’est d’ailleurs pas du tout certain que ces résultats soient définitifs.

De leur côté, les organisations armées ont aussi les plus grandes difficultés à vaincre des armées régulières. Cela est arrivé plusieurs fois sur le continent africain ces vingt dernières années, mais c’est de fait impossible dès lors que la menace d’effondrement suscite l’intervention d’une puissance extérieure. Les interventions iranienne puis russe ont sauvé le régime de Bachar al-Assad en 2012 et en 2015, la France a stoppé une attaque djihadiste vers Bamako en 2013 et la coalition menée par les États-Unis a largement contribué à freiner l’expansion de l’État islamique en Irak en 2014. Dans ces conditions, il n’est pas d’autre solution que d’essayer de résister et d’user la volonté de combattre des États adverses, locaux ou extérieurs, par une multitude de coups physiques et de coups d’éclat, combinée parfois à une « guérilla positive » d’actions (administration, aide, justice, éducation) auprès des populations.

Dans la mesure où l’objectif premier n’est pas la défaite de l’armée ennemie, mais directement la volonté d’un gouvernement, les coups peuvent s’exercer tout autant contre des civils que contre des militaires, sur le théâtre des opérations ou sur celui des États intervenants. Là encore, ce n’est pas nouveau. De 1983 à 1986, c’est une combinaison d’attaques militaires à Beyrouth, de prises au Liban et d’attaques terroristes à Paris qui a permis d’obtenir la soumission de la France dans sa confrontation avec l’Iran. Depuis le 11 septembre 2001, ils sont cependant devenus d’une ampleur et d’une fréquence inédites, au moins dans les pays occidentaux.

Les raids exogènes se sont aussi doublés d’actions endogènes. En janvier 2015, moins de trois ans après celle de Mohamed Merah, l’action des frères Kouachi et d’Amedy Coulibaly témoignait des capacités nouvelles des groupes armés avec trois volontaires locaux qui, par l’accès à des ressources locales légales (prêt à la consommation, technologies civiles, voiture de tourisme) ou d’origine criminelle (armements) et l’apprentissage autonome, disposaient de capacités supérieures à celles d’un groupe de combat d’infanterie des années 1990, la furtivité en plus. Associées à l’acceptation de la mort, ces capacités ont rendu ces seuls trois hommes d’une dangerosité très supérieure à celle que pouvait avoir par exemple une organisation comme Action directe dans les années 1980. Si ces opérations d’ampleur ont été rendues plus difficiles par des dispositifs de défense plus adaptés, la capacité de recruter des volontaires de la mort agissant individuellement en utilisant des armes par destination permet de maintenir un harcèlement latent.

Dans la situation actuelle, les fondements de la puissance des organisations irrégulières n’ont pas disparu. Le changement stratégique perceptible depuis quelques années est la fin de la liberté d’action des États-Unis et de leurs alliés, et le retour d’une confrontation entre puissances sur un mode ressemblant à celui de la guerre froide. Il est donc probable que les groupes armés bénéficieront de plus en plus de soutiens extérieurs.

Leurs capacités défensives pourront ainsi accomplir un saut qualitatif considérable. En 2006, l’emploi par le Hezbollah de missiles antinavires C‑701 et de missiles antichars AT‑14 Kornet avait surpris les forces armées israéliennes. Lors de la guerre de Gaza en 2014, l’infanterie du Hamas, équipée de missiles antichars modernes ou de fusils à longue portée, a posé à son tour de grandes difficultés à Tsahal qui a subi à nouveau des pertes militaires importantes. Aidées matériellement et techniquement par la Russie, les milices prorusses du Donbass disposent désormais du système de défense antiaérienne intégré le plus performant du monde pour des groupes non étatiques. Elles ont obtenu de fait l’interdiction du ciel par le sol en abattant 38 aéronefs entre 2014 et 2015, dont la moitié de la flotte d’hélicoptères de l’armée ukrainienne. Même en n’exportant ou en ne livrant à des groupes armés alliés que des équipements antiaériens de 4e génération, la Russie et la Chine (dont les missiles à courte portée FN-6 ont été utilisés efficacement en Syrie) disposent d’une capacité d’entrave vis-à‑vis d’armées qui ont pris l’habitude de la suprématie dans les espaces fluides (3). Réduire un groupe armé de la taille d’une division d’infanterie, doté d’une panoplie « anti-accès » moderne, mais bénéficiant aussi de la « démocratisation » de la production des émulsions explosives, installé dans une ville de quelques centaines de milliers d’habitants, protégé par des centaines d’IED, nécessiterait l’engagement de toute la capacité de manœuvre actuelle française.

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