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Alexandre le Grand, le « philosophe en armes »

L’aile droite est tenue par la cavalerie des Hétaires, avec en première ligne l’Escadron royal, l’Ilè basilikè. Après la cavalerie vient la phalange, d’abord l’Agèma des Hypaspistes, les Hypaspistes de la Garde, puis les autres, sous les ordres de Nicanor. Après eux, les bataillons de Cœnos, puis ceux de Perdiccas. À l’aile gauche, se trouve Cratèros avec ses phalangites. Ensuite vient la cavalerie des Alliés commandée par Érigyios. Leur fait suite, toujours à l’aile gauche, la cavalerie thessalienne de Philippe, fils de Ménélas. La totalité de l’aile gauche est aux ordres de Parménion. Tel est le dispositif donné par Alexandre à la ligne de bataille constituant son front. Mais, en arrière, il a prévu une seconde ligne pour que son armée ait deux fronts. En cas de menace d’encerclement, cette dernière opèrerait une volte-face pour recevoir l’attaque du côté opposé…

La victoire d’Alexandre repose sur une mètis, une ruse de l’intelligence. Au lieu de marcher contre Darius, vers la gauche, Alexandre se porte sur la droite. Le Roi, croyant à une faute, fait poursuivre le Macédonien. Quand les Perses comprennent le sens de la manœuvre, il est trop tard. Au moment où les deux colonnes de cavalerie vont se rencontrer, Alexandre change brutalement de direction, découvrant les frondeurs qui attaquent et bloquent la cavalerie perse. En poussant vers leur gauche, le front perse n’est plus solidaire du reste de l’armée. Le roi emmenant la cavalerie, se précipite vers le centre, dans la brèche, pour engager, comme dans l’Iliade, un combat singulier, cherchant l’aristeia, l’exploit.

Cependant, la tactique d’Alexandre a eu le même effet sur son flanc gauche que sur l’ennemi. Parménion n’a pu garder le contact avec Alexandre, et Mazée en profite pour s’élancer dans l’ouverture. Au centre, Alexandre abandonne la poursuite de Darius en fuite pour se jeter au secours de Parménion…

Malgré les vicissitudes de cette journée et les longs efforts des Macédoniens pour emporter la victoire, leurs pertes sont faibles par comparaison à celles des Perses. Quinte-Curce les estime à quelque trois cents combattants, cinq cents au rapport de Diodore de Sicile, une centaine suivant Arrien. En revanche, du côté perse, il est question chez l’historien latin de quarante mille tués, de quatre-vingt-dix mille chez Diodore de Sicile et de trois cent mille chez Arrien…

Alexandre kosmokrator, maître du monde

Tombent ensuite Babylone et Suse. Alexandre se rend maître de Pasargades et de Persépolis dont il incendie le palais, et, enfin, d’Ecbatane. Ainsi, il s’empare, avec toutes les places importantes de l’Empire perse, des centres du pouvoir et de l’administration, des immenses richesses de l’ennemi. Darius, en fuite vers l’Orient, est assassiné par Bessos, le satrape de Bactriane, en 330.

L’empire des Perses n’est plus. Alexandre a soumis les terres centrales comprises entre la mer Égée et la Médie. Après l’exécution de Bessos, Alexandre est le successeur du Grand Roi. En héritier de Cyrus le Grand, il a la volonté d’un empire universel, de dominer le monde habité, l’oikouménè. Il est kosmokratôr. En maître du monde, il est descendant de Zeus, d’Ammon, d’Héraklès et d’Achille…

Jetant sa pique sur le sol de Troade, Alexandre avait déclaré recevoir l’Asie des dieux comme une terre conquise à la pointe de la lance (Diodore de Sicile, XVII, 17, 2). Le désir d’une monarchie universelle proche de celle des Orientaux et réunissant l’Asie à l’Europe s’oppose à la politique d’un Philippe II et à la monarchie panhellénique pensée par la Ligue de Corinthe. La question est de savoir si l’union voulue par Alexandre est réellement, comme l’imagine Plutarque, le signe d’un dessein politique d’égalité et de concorde, de paix et de communauté des intérêts, la koinônia, entre tous les peuples et les races qui composent son empire, le symbole d’une volonté de faire de l’humanité tout entière un peuple soumis à une forme unique de gouvernement, ou si elle est seulement réservée aux Grecs et aux Perses qui jouent le rôle principal (Sur la fortune d’Alexandre, I, 8).

Pour le Macédonien, le mélange des peuples est, en réalité, la seule façon pragmatique de régner et de tenir son empire, un mélange qui n’est pas chaos : l’esprit grec donne à l’ensemble le principe organisateur, l’ordre. Réunir l’humanité sous une seule loi, une seule politeia, est également, et surtout, une manière de faire triompher l’hellénisme, la civilisation par excellence. Dans ce sens, malgré ce que dit Plutarque, Alexandre ne s’opposerait pas à son maître, Aristote, qui a fait de lui un « philosophe en armes ».

Quoi qu’il en soit, si cette volonté de domination absolue est la raison première du débarquement en Asie, tous les plans politiques et guerriers d’un Alexandre en désir d’explorer l’Asie jusqu’à ses confins, « là où finit la terre », s’inscrivent dans cette logique…

Vers les confins

Vainqueur des Scythes près de l’Iaxarte, Alexandre cependant ne se risque pas à pénétrer au milieu de leurs solitudes. Il entreprend la conquête de l’Inde, en 327. Il s’empare du rocher Aornos, épargne Nysa en considération de Dionysos qui en avait été le fondateur, passe l’Indus, reçoit la soumission de Taxilès, puis bat Pôros sur les rives de l’Hydaspe, au cours de l’été 326. Sur les bords de l’Hyphase, ses troupes refusent de le suivre plus loin. Il y élève douze autels, hauts comme les plus hautes tours, en l’honneur des dieux qui l’ont conduit jusque-là victorieux et comme monuments de ses propres travaux. Après les terribles déserts de Gédrosie et la Carmanie, les Macédoniens se retrouvent à Babylone, en 324. Alexandre y meurt, en 323…

Les stratégies préconisées par l’Iliade

Alexandre est maître de guerre parce que disciple d’Aristote. Arthur Boucher (2), en 1928, dans son Art de vaincre, met en lumière les influences, chez les Grecs, de la philosophie sur les choses de la guerre.

Par la « doctrine philosophique de la guerre », le Conquérant est maître d’un art et d’une science qu’il mène à leur degré suprême. En effet, Alexandre a reçu d’Aristote l’Iliade comme un traité de tactique et de stratégie. Homère chante le poème tragique de la force et raconte comment les Grecs ont vaincu et ont pu rentrer chez eux. Alexandre y trouve le « discours homérique de la guerre » : le chef doit exalter, par l’émulation, le courage des guerriers, chercher la victoire en ménageant le plus possible la vie de ses hommes, et frapper là où l’ennemi a été habilement affaibli. C’est ce que nous avons vu plus haut en étudiant les stratégies d’Alexandre au Granique, à Issos et à Gaugamèles.

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