Alexandre le Grand, le « philosophe en armes »

L’empire des Perses n’est plus. Alexandre a soumis les terres centrales comprises entre la mer Égée et la Médie. Après l’exécution de Bessos, Alexandre est le successeur du Grand Roi. En héritier de Cyrus le Grand, il a la volonté d’un empire universel, de dominer le monde habité, l’oikouménè. Il est kosmokratôr. En maître du monde, il est descendant de Zeus, d’Ammon, d’Héraklès et d’Achille…

Jetant sa pique sur le sol de Troade, Alexandre avait déclaré recevoir l’Asie des dieux comme une terre conquise à la pointe de la lance (Diodore de Sicile, XVII, 17, 2). Le désir d’une monarchie universelle proche de celle des Orientaux et réunissant l’Asie à l’Europe s’oppose à la politique d’un Philippe II et à la monarchie panhellénique pensée par la Ligue de Corinthe. La question est de savoir si l’union voulue par Alexandre est réellement, comme l’imagine Plutarque, le signe d’un dessein politique d’égalité et de concorde, de paix et de communauté des intérêts, la koinônia, entre tous les peuples et les races qui composent son empire, le symbole d’une volonté de faire de l’humanité tout entière un peuple soumis à une forme unique de gouvernement, ou si elle est seulement réservée aux Grecs et aux Perses qui jouent le rôle principal (Sur la fortune d’Alexandre, I, 8).

Pour le Macédonien, le mélange des peuples est, en réalité, la seule façon pragmatique de régner et de tenir son empire, un mélange qui n’est pas chaos : l’esprit grec donne à l’ensemble le principe organisateur, l’ordre. Réunir l’humanité sous une seule loi, une seule politeia, est également, et surtout, une manière de faire triompher l’hellénisme, la civilisation par excellence. Dans ce sens, malgré ce que dit Plutarque, Alexandre ne s’opposerait pas à son maître, Aristote, qui a fait de lui un « philosophe en armes ».

Quoi qu’il en soit, si cette volonté de domination absolue est la raison première du débarquement en Asie, tous les plans politiques et guerriers d’un Alexandre en désir d’explorer l’Asie jusqu’à ses confins, « là où finit la terre », s’inscrivent dans cette logique…

Vers les confins

Vainqueur des Scythes près de l’Iaxarte, Alexandre cependant ne se risque pas à pénétrer au milieu de leurs solitudes. Il entreprend la conquête de l’Inde, en 327. Il s’empare du rocher Aornos, épargne Nysa en considération de Dionysos qui en avait été le fondateur, passe l’Indus, reçoit la soumission de Taxilès, puis bat Pôros sur les rives de l’Hydaspe, au cours de l’été 326. Sur les bords de l’Hyphase, ses troupes refusent de le suivre plus loin. Il y élève douze autels, hauts comme les plus hautes tours, en l’honneur des dieux qui l’ont conduit jusque-là victorieux et comme monuments de ses propres travaux. Après les terribles déserts de Gédrosie et la Carmanie, les Macédoniens se retrouvent à Babylone, en 324. Alexandre y meurt, en 323…

Les stratégies préconisées par l’Iliade

Alexandre est maître de guerre parce que disciple d’Aristote. Arthur Boucher (2), en 1928, dans son Art de vaincre, met en lumière les influences, chez les Grecs, de la philosophie sur les choses de la guerre.

Par la « doctrine philosophique de la guerre », le Conquérant est maître d’un art et d’une science qu’il mène à leur degré suprême. En effet, Alexandre a reçu d’Aristote l’Iliade comme un traité de tactique et de stratégie. Homère chante le poème tragique de la force et raconte comment les Grecs ont vaincu et ont pu rentrer chez eux. Alexandre y trouve le « discours homérique de la guerre » : le chef doit exalter, par l’émulation, le courage des guerriers, chercher la victoire en ménageant le plus possible la vie de ses hommes, et frapper là où l’ennemi a été habilement affaibli. C’est ce que nous avons vu plus haut en étudiant les stratégies d’Alexandre au Granique, à Issos et à Gaugamèles.

Plutarque (Sur la vie et la poésie d’Homère, 192-198) met en lumière la connaissance de la tactique chez Homère. Le poète décrit les assauts, les affrontements près des nefs, les batailles rangées, les combats singuliers qui ornent ses poèmes. Dans l’Iliade, des préceptes pour les stratèges : « […] dans les batailles rangées, il faut mettre la cavalerie en avant et ranger l’infanterie derrière elle ». Homère dit les guerriers ordonnés en bataillons qui ont chacun leur chef. Il veut qu’une partie d’entre eux combatte à la tête des troupes et que les autres se tiennent à l’arrière pour exciter au combat ceux qui sont à la queue. Il expose comment fortifier un camp, comment distribuer des prix pour honorer la vaillance de ceux qui se sont signalés au combat, comment on retient par des menaces ceux qui quittent leur rang. Il conseille sagement de ne pas laisser de repos à l’ennemi lorsqu’on l’a mis en fuite, mais de le poursuivre sans relâche.

Ainsi, avant le premier assaut, Agamemnon inspecte son armée (Iliade, IV, 293-305). Il rencontre Nestor, le « clair orateur de Pylos ». Il place ses compagnons et les presse vers le combat, car c’est en unissant l’art au courage que leurs maîtres ont fait tomber les cités les plus fortes. La disposition des troupes par Nestor – les plus ardents sont placés en avant de la ligne de front et les plus solides à l’arrière – permet de stimuler le courage et d’affaiblir particulièrement l’ennemi. Viennent en tête, avec les chevaux et les chars, les écuyers, les fantassins, « nombreux et vaillants remparts du combat », suivent, en arrière. Il pousse les lâches au centre pour qu’ils soient forcés de se battre. C’est aux meneurs de chars qu’il donne ses ordres, les invite à tenir leurs chevaux, à ne pas provoquer de bousculade dans la masse : « Que nul ne cède à l’envie, parce qu’il se sait un bon conducteur et un brave, d’aller seul, en avant des autres, se battre avec les Troyens – pas plus que de reculer. Vous en seriez moins forts. »

Les cavaliers du Troyen Polydamas (Iliade, XII, 61-107) attaquent, regroupés en cinq compagnies. Les Myrmidons d’Achille partent au combat en ordre compact. Ajax rassemble ses guerriers pour défendre le corps de Patrocle (XVII, 354-359). Il leur interdit de reculer ou de s’avancer isolément. Les Danaens se souviendront tous de rester en ordre compact et de « se garder l’un l’autre du gouffre de la mort ». Cette forme de combat préfigure le principe de la phalange et de la bataille hoplitique dans laquelle il faut respecter les formations et les rangs…

L’Iliade et le « discours homérique de la guerre » apparaissent comme un véritable traité de l’efficacité pour la réalisation d’un dessein, à savoir la destruction des forces ennemies et le gain des plus grands avantages. Vaincre, c’est penser la guerre en vue d’un objectif à atteindre. C’est évaluer la nature de l’ennemi, mesurer ses capacités, analyser le rapport essentiel entre les moyens et la fin, considérer les écarts entre la guerre-idée et la guerre réelle, considérer l’action – la stratégie est une praxis –, comprendre le potentiel de la situation, la dynamis, et saisir le moment opportun pour intervenir. La coïncidence de l’action et du temps. Pour Clausewitz, plus tard, la guerre est un acte, la stratégie portant sur le sens de l’engagement, et la tactique sur sa forme…

Ce n’est ni le nombre, ni la force qui donnent la victoire mais, avant tout, « la supériorité de la bravoure ». Arthur Boucher entend par « bravoure » la forme de courage résultant de la capacité à exécuter les ordres au plus fort du danger et se traduisant par la volonté d’aborder l’ennemi. Il s’agit de « l’obéissance volontaire poussée au suprême degré ».

Un stratège, à la tête de guerriers animés de tels sentiments, n’a qu’à commander pour être obéi. Quand il a affaire à des citoyens qui se considèrent comme jouissant d’une liberté que seule la loi limite, « il faut qu’il sache agir sur leur âme pour les amener à vouloir obéir, à vouloir être braves, à vouloir aborder l’adversaire ». À cet effet, le chef doit se montrer supérieur à ses hommes, et, par conséquent, s’efforcer de l’être réellement en cherchant à acquérir toutes les qualités et tous les savoirs qui peuvent lui être utiles. Il doit se faire aimer de ses hommes. Il doit toujours payer d’exemple « en ayant assez d’énergie pour s’épargner moins que ses soldats, en supportant plus qu’eux la chaleur et le froid, la fatigue et les privations, en travaillant plus qu’eux quand c’est nécessaire ». Il doit avoir le plus grand souci des intérêts de ses troupes. Il doit s’affirmer, à leurs yeux, capable de résoudre la difficulté de concilier au plus haut degré ces deux conditions, inconciliables en apparence : assurer en même temps « la conservation de leur vie et leur gloire ».

Ainsi, selon des principes énoncés par Socrate et mis en pratique par Alcibiade, Xénophon ou Philippe de Macédoine, Alexandre, qui trouve dans l’Iliade sa « ration d’excellence guerrière », l’emporte sur une puissance formidable qui ne comptait que sur le nombre. Il se révèle le meilleur (aristos) au combat, enfonçant les Perses là où leur dispositif est le plus important et le plus vulnérable à la fois, surpassant les autres par sa vertu (arétè) et son audace (tolma), exposant sa vie sans réserve selon l’idéal de la belle-mort et la recherche de la gloire (kléos)…

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