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Face à la Chine, le Vietnam recherche la coopération

Si l’on regarde le développement des marines chinoise ou japonaise, le Vietnam semble plus discret, alors même qu’il consolide ses forces. Comment ce renforcement affectera-t-il l’équilibre de puissance en mer de Chine du Sud ?

Wu Shang-Su : En ce qui concerne les réalisations et le potentiel de croissance, la marine vietnamienne n’est pas au niveau de ses homologues chinoise ou japonaise. Toutefois, le renforcement de la puissance navale de Hanoï peut toujours avoir un impact, et ce de plusieurs manières. Premièrement, le Vietnam pourrait faire face à plusieurs scénarios, des conflits armés allant de la basse à la moyenne intensité, voire impliquer un coût important pour la Chine dans une haute intensité. Deuxièmement, en dépit de leurs équipages qui ont relativement moins d’expérience et une courte durabilité, ses six sous-marins sèmeront l’incertitude lors de crises, complexifiant les calculs stratégiques des décideurs chinois. Troisièmement, dans un scénario de guerre totale, le territoire vietnamien et l’île chinoise de Hainan, base de sa Flotte de mer du sud, dotée de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, sont à la portée de tirs des deux parties. Cela pourrait évoluer d’un conflit territorial à une campagne stratégique. Enfin, comme la marine de l’Armée populaire de libération fait face à plus d’ennemis que son homologue vietnamienne, toute perte ou tout dommage majeur, voire la localisation de certaines forces par le Vietnam, affectera l’équilibre des puissances navales sur d’autres théâtres, dont le théâtre sino-japonais en mer de Chine orientale.

La difficile montée en puissance de Hanoï
Le Vietnam a assez rapidement pris la mesure de la montée en puissance navale de Beijing. Reste que l’activité chinoise en mer de Chine méridionale, dans un contexte marqué par des revendications vietnamiennes, a rapidement débouché sur un premier incident. Le 19 janvier 1974, une force sud-vietnamienne a cherché à reprendre l’île de Duncan, dans les Paracels, sur laquelle des forces chinoises avaient positionné des drapeaux et près de laquelle des bâtiments étaient maintenus. Si le débarquement a échoué dans un premier temps, les bâtiments vietnamiens ont ouvert le feu sur les unités chinoises – quatre démineurs et deux chasseurs de sous-marins – mais ne sont pas parvenus à les couler. Petits et manœuvrants, ces bâtiments se sont mis à l’abri entre les îles et îlots de l’archipel, hors de la ligne de visée des navires vietnamiens, dont plusieurs ont eu des problèmes de propulsion. L’engagement de 40 minutes s’est conclu par une victoire chinoise : une corvette vietnamienne a été coulée et les trois frégates ont été endommagées. Ayant fait appel, sans succès, à l’aide américaine, le Sud-Vietnam a déploré 53 morts, 16 blessés et 43 prisonniers, contre 18 morts et 63 blessés chinois. À la fin de la guerre du Vietnam, les capacités étaient centrées sur des patrouilleurs et deux frégates légères, dans l’optique d’un combat côtier et de rivière, mais Hanoï conservait une attitude hostile à l’égard des activités de Beijing. Dès la fin des années 1970, une infanterie de marine a été mise en place, mais, sans puissance de feu pour l’appuyer, celle-ci était de peu d’utilité. C’est ce que démontre l’incident de Johnson South, un îlot dans l’archipel des Spratly. Dès 1987, la Chine a commencé à en occuper un certain nombre. En réponse, le Vietnam a ensuite occupé trois îlots, ce qui a débouché sur une opération amphibie chinoise, le 14 mars 1988.

Appuyée par trois frégates, elle n’a que partiellement réussi, les Chinois devant se replier, avant que les positions vietnamiennes ne soient attaquées depuis la mer. In fine, Hanoï a déploré la perte de 64 soldats et de deux bâtiments.

Ces deux batailles navales ont été porteuses de leçons pour le Vietnam, notamment en ce qui concerne le déficit de puissance de feu. En 1990, les deux frégates – un navire de 2 500 t et un autre de 1 500 t pris sur le Sud-Vietnam et datant de la Deuxième Guerre mondiale – ont ainsi quitté le service. Elles ont été remplacées par cinq Petya russes, des bâtiments ASM de 1 100 t, dont la conception remonte aux années 1960.

Le problème majeur, pour Hanoï, était le financement de ses capacités et il fallut attendre 2005 pour que des négociations soient entamées avec Moscou sur deux frégates de type Gepard 3.9, de 2 100 t, dotées notamment de huit missiles antinavires SS-N-25, qui sont entrées en service en 2010 et 2011. Deux autres unités ont été commandées en 2011 (elles sont entrées en service en février 2018) ; puis deux autres en 2014, toujours en cours de construction. Plusieurs corvettes et patrouilleurs étaient également commandés, permettant d’accroître des capacités plus anciennes et reposant sur des patrouilleurs lance-torpilles Turya et lance-missiles Osa. C’est le cas pour 12 Tarantul lance-missiles (dont des Tarantul V construites sur place) ; un patrouilleur BPS-500 de 520 t également lance-missiles (produit sur place avec l’aide russe) ; six patrouilleurs Svetlyak entrés en service à partir de 2002 ; et six patrouilleurs TTP-400TP conçus avec l’aide ukrainienne et entrés en service à partir de 2012.

Si les capacités vietnamiennes sont ainsi montées en puissance, le véritable gain capacitaire est sous-marin. Six Kilo 636 ont ainsi commandés à la Russie en 2009, dont les deux premiers sont entrés en service en 2014 et les deux derniers en février 2017. L’acquisition est majeure et implique également celle, annoncée en 2015, de 50 missiles de croisière d’attaque terrestre 3M14E. La logique est celle de la recherche d’une capacité dissuasive. Mais la question de l’appropriation de ces nouvelles capacités – et donc de la crédibilité de cette dissuasion – ne manque pas de se poser : aucun autre État n’a acquis aussi rapidement autant de sous-marins ; en les dotant en prime de missiles de croisière. En l’occurrence, la Russie et l’Inde prêtent main-forte à Hanoï, mais le développement de tactiques appropriées sera du ressort d’une marine qui commence seulement à maîtriser les fondamentaux techniques de la navigation sous-marine. Il y a donc un pari sur l’obtention de capacités d’interdiction de zone à long terme.

 

Avec six sous-marins et de nouvelles frégates et corvettes, la marine vietnamienne a acquis une certaine puissance. Le renforcement est-il appelé à se poursuivre ? La marine a-t-elle su opérer ces nouvelles capacités ?

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