Magazine Moyen-Orient

Opium : une agriculture et une économie dépendantes

Ce tableau général, guère encourageant pour l’avenir du pays, serait néanmoins incomplet sans la présence d’un acteur majeur du jeu politique, en particulier du côté insurgé : les talibans. Nés à la fin des années 1980 et au début de la décennie 1990 au Pakistan, au pouvoir dès 1996 avant d’être boutés hors de Kaboul après les attentats du 11 septembre 2001 pour avoir laissé les combattants d’Al-Qaïda utiliser leur territoire, les talibans, majoritairement pachtounes, n’ont jamais cessé d’affirmer leur présence, que ce soit par des attentats ciblés (et revendiqués, contre les forces de la coalition, les policiers et militaires locaux, les ambassades et les hôtels internationaux, les travailleurs humanitaires…) ou leur implication dans le trafic de drogue, qui leur a permis de financer leur combat. Car s’ils se sont fait connaître pour leur intransigeance envers le trafic d’opium lorsqu’ils étaient au pouvoir, ils n’en ont pas moins profité. Médecin humanitaire parcourant le pays depuis près de trente ans, spécialiste de la question des drogues, Guy Caussé explique : « L’opium est présent dans tous les bazars du pays et constitue à lui seul toute une zone de non-droit. Il s’agit d’un marché à ciel ouvert, en apparence licite. Dans toutes les zones sous contrôle taliban, le trafic se poursuit, aucune répression n’est exercée. » Dès lors, leur retour en force sur la scène politique afghane, dans le contexte de la reprise des pourparlers entrepris avec le gouvernement du président Ashraf Ghani (depuis 2014), soulève d’importantes questions quant à leur rôle à venir dans ce trafic.

Les talibans, maîtres du jeu

Car si les États-Unis et l’administration Ghani, qu’ils soutiennent politiquement, financièrement et militairement, ont besoin des talibans dans le cadre de pourparlers destinés à assurer une certaine stabilité au pays, les « séminaristes », eux, disposent de toutes les cartes pour agir à leur guise : familiers du terrain, redoutés par toutes les parties au conflit mais incontournables à sa résolution, soutenus par le Pakistan, passés maîtres dans l’art de la guérilla au cœur d’un territoire qui conjugue tous les extrêmes aux yeux de tout envahisseur étranger – magnifique mais hostile, sauvage et inhospitalier, attachant mais rude –, redoutables en matière de communication… La question de l’économie du pavot se pose dès lors en avant-scène, et avec d’autant plus d’acuité que le poids des talibans dans la société afghane est considérable, y compris en matière de verrouillage social, éducatif et de santé, des secteurs sur lesquels ils ont coutume de veiller drastiquement lorsque les mœurs leur semblent trop souples. À cet égard, l’énumération des atrocités dont ils se sont rendus coupables lorsqu’ils tenaient Kaboul (1996-2001), comme l’assassinat de personnel des Nations unies, la pendaison du dirigeant communiste Mohammad Najibullah le 28 septembre 1996, ou le dynamitage des bouddhas de Bamiyan en mars 2001, est présente dans les mémoires.

Il n’en reste pas moins qu’en tant que partie intégrante du pays, et bien qu’ils puissent afficher une certaine souplesse selon des circonstances qui les avantageraient (pour ensuite revenir « à la normale »…), la coalition menée par les États-Unis, qui a déjà adoubé le retour de Gulbuddin Hekmatyar, dirigeant du parti islamiste Hezb-e Islami, homme controversé pour ses exactions durant la guerre civile (1992-1996), n’a pour l’instant d’autre choix que de les convier à la table des négociations. Cela avec le maigre espoir, aussi bien pour les forces occidentales présentes dans le pays depuis près de vingt ans que pour la société civile afghane, épuisée par une guerre qui n’est pas la sienne, qu’ils ne retomberont pas dans leurs anciens travers.

La culture du pavot en Afghanistan
Le marché du pavot afghan
Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix »,  avril-juin 2019.

À propos de l'auteur

Jérôme Diaz

Jérôme Diaz

Journaliste indépendant spécialisé en géopolitique, titulaire du master 2 en droit international "Décurié internationale et défense" (université Grenoble Alpes) ; coauteur de Cahier de l'Herne John Le Carré (d'Isabelle Perrin (dir.), Éditions de l'Herne, 2018).

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