La Bulgarie, entre économie de réseau et corruption

Depuis la crise des subprimes en 2007-2008, nous assistons à un retour en force des États. Mais quelle est leur capacité à réinstitutionnaliser tous ces liens à l’intérieur des réseaux ? Dans des pays comme la Hongrie ou la Pologne, on a l’impression d’avoir affaire à une économie de marché. Pour les petits achats du quotidien, tout est normal. En revanche, si vous voulez vous lancer dans un business d’importance, vous serez vite confronté à cette économie de réseaux. Mais dans ces pays, les acteurs en présence — qui sont pour certains peut-être d’anciens acteurs plus ou moins violents — sont depuis rentrés dans le rang en fonction de leur niveau d’interaction avec la sphère politique.

Aujourd’hui, les Balkans demeurent la zone où les réseaux sont encore les plus « sauvages », où ils constituent des États dans l’État. Au niveau de l’UE, cela concerne donc la Bulgarie, la Roumanie et la Croatie. En dehors de l’UE, cela concerne l’Albanie, le Kosovo, la Serbie, le Monténégro et la Bosnie-Herzégovine.

En 2012, la Commission européenne soulignait que le crime organisé revêtait un caractère unique en Bulgarie, notamment du fait de son influence sur l’économie du pays. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

De mon point de vue, c’est effectivement toujours le cas aujourd’hui. Mais l’UE a une énorme responsabilité dans cette situation. En 1989, un programme d’aide à la reconstruction économique a été créé pour la Pologne et la Hongrie (programme « PHARE »), puis généralisé à tous les pays d’Europe de l’Est en 1990. Ce programme d’aide à la transition, présenté comme une sorte de nouveau plan Marshall, fut conditionné à tous les plans d’ajustements structurels et de stabilisation issus du consensus de Washington. Sans le vouloir, par cette contrainte, l’UE a ainsi contribué à aggraver la situation de déliquescence de ces États. Par ailleurs l’aide s’est finalement révélée minime : sur toute la décennie 1990, l’UE a donné l’équivalent de cinq euros par an et par habitant en moyenne aux pays d’Europe de l’Est. Cette aide a été en outre très inégalement répartie, puisque 66 % à 75 % de la somme ont été distribués au groupe de Visegrad, c’est-à-dire la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Ainsi, les pays les plus riches ont reçu le plus et les plus pauvres, comme la Bulgarie, le moins. Ce choix, dicté sans doute par l’urgence, n’a finalement que très superficiellement soutenu les pays les plus pauvres, qui n’ont pas eu les ressources administratives et financières leur permettant de se réinstitutionaliser et de combattre les réseaux mafieux. Finalement, lorsque l’UE critique la situation actuelle en Bulgarie, il convient peut-être de rappeler ce que certains peuvent considérer comme une erreur initiale d’appréciation, ou de méthode. La situation ne s’est pas non plus vraiment améliorée depuis que la Bulgarie a intégré l’UE, cette dernière ne pouvant réellement s’ingérer dans les affaires intérieures du pays pour contribuer à stabiliser son État afin qu’il puisse combattre décemment des réseaux mafieux désormais très bien installés.

Entretien réalisé par Thomas Delage le 4 juillet 2019.

Notes

(1) Son premier mandat s’est déroulé de juillet 2009 à mars 2013, le second fut de novembre 2014 à janvier 2017 et le troisième mandat a débuté en mai 2017.

(2) https://​www​.lesechos​.fr/​2​0​1​8​/​0​1​/​l​a​-​b​u​l​g​a​r​i​e​-​m​e​n​a​c​e​e​-​d​e​f​f​o​n​d​r​e​m​e​n​t​-​d​e​m​o​g​r​a​p​h​i​q​u​e​-​9​8​1​820

(3) Considérée comme l’une des meilleures gymnastes au monde, elle a notamment remporté trois médailles d’or aux Jeux olympiques de Montréal en 1976, puis deux médailles d’or et deux médailles d’argent à ceux de Moscou en 1980. Elle est également la seule personne à avoir reçu deux fois l’honneur d’être décorée de l’Ordre olympique, plus haute récompense décernée par le CIO.

Légende de la photo en première page : Boïko Borissov, Premier ministre de Bulgarie et fondateur du parti GERB. En 2019, le scandale de l’« Apartmentgate » éclaboussait sa formation politique, entraînant la démission de trois ministres et de l’ancien chef du parti qui étaient soupçonnés d’avoir acheté des appartements luxueux dans le centre de la capitale à des prix largement inférieurs au marché (600 euros le m2 au lieu de 2600). Si les affaires de corruption ont tendance à être dévoilées au cours des campagnes électorales, passé le scrutin, elles sont rarement suivies de mesures concrètes. (© Shutterstock/Belish)

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