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La politique étrangère de Donald Trump : beaucoup de bruit pour rien ?

Il y a par ailleurs un triple refus : des codes et normes traditionnels de la diplomatie ; de l’expertise et de la complexité qui lui est inhérente ; des principes fondateurs et des valeurs de l’ordre libéral post-Deuxième Guerre mondiale. Cela explique la dénonciation permanente de « l’État profond » ou de ce que les épigones de Donald Trump appellent d’un terme beaucoup plus péjoratif, « le blob », pour faire référence à la communauté des experts en relations internationales dont beaucoup s’étaient déclarés par avance des « Never Trumpers » et qui sont accusés de bloquer ou de retarder par la voie bureaucratique l’action réformatrice de l’Administration. De ce fait, le président Trump ne se sent nullement contraint par les traditions ou les précédents. Il ne faut pas pour autant négliger la réelle résistance, non seulement de cette communauté d’experts, mais aussi de membres de l’entourage direct du Président qui, de manière plus ou moins publique, font obstacle à l’implémentation de politiques avec lesquelles ils sont en profond désaccord. On pense ici évidemment à la tribune non signée publiée le 5 septembre 2018 dans le New York Times et intitulée « I Am Part of the Resistance Inside the Trump Administration [Je fais partie de la résistance au sein de l’Administration Trump] » ; mais on peut également évoquer la politique vis-à-vis de la Russie dans laquelle les professions de foi sur le respect et l’admiration que porte le président à Vladimir Poutine, sa volonté affichée de réintégrer la Russie dans un G7 redevenu G8, ou encore ses dénégations répétées sur l’interférence russe dans l’élection de 2016 sont à l’opposé d’une politique de sanctions économiques et d’isolement de la Russie que la plupart des experts trouvent plus efficace et dure que celle de son prédécesseur.

Il faut enfin mentionner un changement dans le prisme de la prise de décision : en matière de politique étrangère, aucun acte majeur de l’administration Trump ne peut véritablement être compris sans que l’on en analyse les conséquences en matière électorale. Quand bien même les préoccupations électorales ont pu, à certains moments précis de l’histoire de la diplomatie américaine, figurer parmi les critères de décision, il est difficile de trouver une présidence qui utilisa aussi systématiquement ce facteur. On pense évidemment ici à la politique vis-à-vis de l’État d’Israël, à la fois dans le calendrier et le contenu des annonces présidentielles. Il en va de même de la relation avec le Mexique, qu’il s’agisse de l’immigration ou de la renégociation de l’ALENA, un sujet qui a d’importantes ramifications électorales domestiques.

Des changements radicaux annoncés et attendus…

D’une certaine manière, ces éléments correspondent parfaitement aux souhaits du candidat Donald Trump de mener une politique étrangère d’abord « imprévisible » – dans laquelle les alliés des États-Unis ne tiendraient pas pour acquis les avantages et la protection de la « nation indispensable » et leurs ennemis seraient incapables de prévoir ou d’anticiper l’action du géant américain – et ensuite libérée des contraintes conventionnelles, notamment dans le recours à la force, y compris nucléaire. Au-delà, plusieurs éléments importants sont à prendre en compte dans l’évaluation de l’action extérieure des États-Unis depuis janvier 2017.

D’abord, comme le rappelait pendant la campagne électorale Daniel Drezner, qui est professeur à Tufts, Donald Trump a soulevé en 2016 et continue depuis à soulever un certain nombre de questions qui méritent l’attention des Américains ainsi que de la communauté internationale. Certes, il n’est pas le messager idéal au vu de son manque total d’expérience en matière internationale lorsqu’il entre dans le bureau Ovale, mais cela ne rend pas pour autant caduque, déplacée ou non pertinente l’exigence d’une réévaluation des missions de l’OTAN au moment où l’Organisation célèbre ses 70 ans, la demande de renégociation de l’ALENA, un traité de libre-échange lancé dans un contexte de globalisation économique qui ressemblait peu à celui d’aujourd’hui, ou encore le fonctionnement des organisations internationales telles l’ONU. De même, la critique grossière, diffamatoire ou tout simplement vengeresse de l’action de Barack Obama ne doit pas occulter la nécessité de tirer un bilan réaliste de la politique extérieure du 44e président des États-Unis, sur la Russie ou le Moyen-Orient en particulier.

Par-delà l’écume des tweets et la vulgarité assumée, il faut savoir prendre Donald Trump au sérieux.

D’autre part, une politique extérieure, tout comme une politique intérieure, se juge par rapport à des attentes qui ont été créées par le candidat lors de la campagne ou par la presse dans sa couverture. Or, là encore, en raison de la personnalité et du parcours de Donald Trump avant son accession à la Maison-Blanche, mais aussi de ses déclarations péremptoires sur la volonté de rupture, ces attentes étaient soit catastrophistes, soit brutalement simplistes. Cela explique deux types de discours dans l’évaluation de la réalité de la politique étrangère des États-Unis depuis janvier 2017 : une forme de soulagement (c’est « moins pire » que ce l’on pouvait craindre) qui repose sur le fait que les États-Unis n’aient pas provoqué de conflit majeur ou ne se soient pas engagés de manière irrémédiable ou irréparable dans des politiques d’alliance ou de résolution des conflits qui bouleversent en profondeur les paradigmes géopolitiques ; mais aussi la découverte presque étonnée de nombre de facteurs de continuité, comme si la rupture n’était pas aussi forte qu’anticipé ou redouté.

… à la confrontation au réel

Cela mène à un autre discours analytique intéressant sur le décalage entre le potentiel et le réel. En effet une fois admis ou reconnu que certaines des intuitions ou ambitions de Donald Trump en matière extérieure étaient légitimes et potentiellement transformatrices, les observateurs soulignent le décalage important entre les intentions et la réalisation. Stephen Walt par exemple, dans un article au titre noir, « La tragédie de la politique étrangère de Donald Trump » (2), reconnaît comme légitimes la dénonciation par le candidat républicain des politiques de « nation building » en Afghanistan ou en Irak, la critique d’une globalisation économique qui ne profite pas aux classes moyennes et moyennes inférieures américaines, le recentrage stratégique sur la menace chinoise, ou encore le caractère contre-productif de la diabolisation de la Russie qui ne servirait qu’à rapprocher Moscou de Pékin. Sur la Chine, il s’accorde pleinement avec John Hannah qui affirme : « Le succès de l’Administration à faire éclater le consensus de “l’acteur responsable” (responsible stakeholder) qui a dominé la politique américaine sur la Chine pendant des décennies pour le remplacer par le nouveau paradigme de “concurrence stratégique” est un glissement conceptuel extraordinairement important dans la pensée stratégique américaine qui aura très probablement de profondes ramifications politiques, économiques et sécuritaires pour les États-Unis et le monde. » (3) Mais, comme de nombreux autres observateurs, il souligne l’écart important entre les principes et l’exécution/implémentation de cette politique.

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