Le Geospatial Intelligence français quels enjeux et défis aujourd’hui ?

Par définition, l’IA consiste à déléguer à une machine une partie des capacités humaines pour assurer certaines fonctions ou prises de décisions. Les récents progrès permettent aussi à la machine d’apprendre par elle-­même et de devenir plus performante par sa capacité à assimiler les informations géolocalisées. Cette capacité à l’apprentissage de la machine donne de nouvelles possibilités dans tous les domaines d’activité comme la reconnaissance des signaux faibles, la détection de mobilités sur les images satellitaires, les réseaux sociaux, etc. Outre la puissance de calcul et la masse de données plus importante, l’IA apporte surtout la détection de changement dans la surveillance d’un objet, telle une application qui identifierait les mouvements des navires de guerre dans un port ou ceux des avions de combat sur une base militaire à partir d’une série d’images satellites à différentes périodes. L’automatisation de la détection du changement contribue à appréhender le GEOINT différemment, ne serait-ce que pour le rythme de résultats plus élevé. Le champ d’application apparaît, en conséquence, très étendu, avec des possibilités d’analyse complètement novatrices, telle la visualisation en réalité virtuelle des objets identifiés à partir des images de drones et de satellites. La NGA en a fait l’une de ses priorités depuis 2017 en créant un Bureau d’automatisation qui travaille sur l’amélioration de la productivité, l’interface utilisateur et la visualisation. En France, en mars 2018, étaient annoncés le plan amont « Man Machine Teaming », mis en place et dirigé par la Direction générale de l’armement, pour une durée de trois ans, pour développer les technologies d’IA nécessaires à l’aviation de combat (avec Thales et Dassault) et la création de l’Agence de l’innovation de défense comprenant une équipe de 50 experts en IA. Cette impulsion doit permettre de développer un futur système aérien cognitif, des capteurs intelligents et un nouveau système de fusion de données pour les Rafale et les drones. Parallèlement, certains services de renseignement organisent leur propre stratégie de développement. La Direction du renseignement militaire a lancé le programme Artemis en novembre 2017, sous la tutelle de la DGA, pour coordonner les start-up spécialisées dans l’IA comme Pertimm (moteur de recherche), EarthCube (GEOINT-IA) et CLS (localisation de balises) (6). Son objectif est de disposer d’une autonomie fonctionnelle au début des années 2020. La Direction générale de sécurité extérieure proposait en octobre 2018 un hackathon réunissant des start-up, au profit de sa direction technique. Ces deux initiatives s’appuient sur la reconnaissance d’images, la fusion de données multisources, la cartographie des réseaux informatiques et l’analyse prédictive.

La mise en œuvre de l’IA pour le GEOINT produit des évolutions structurelles profondes. Elle conduit à réorganiser certaines activités de sorte que la période actuelle est celle de la transition vers une nouvelle étape d’emploi du GEOINT. De nouveaux produits sont élaborés plus rapidement avec des analyses plus approfondies et avec un objectif de prédiction dans l’analyse devenu possible de manière scientifique. Mais son emploi conduit aussi à repenser les conditions de stockage de ces importants volumes de données et la sécurité des systèmes, à redéfinir les normes pour rendre cohérents les systèmes entre eux, à réorganiser le processus de validation des résultats produits. Les défis apparaissent encore nombreux. En somme, le GEOINT entre actuellement dans une ère nouvelle de son développement.

Le deuxième défi porte sur la qualité de la production scientifique qui doit être menée en temps réel, notamment celle de la représentation cartographique, dite aussi « visualisation ». Celle-ci constitue un message, source d’autorité, comme un outil de persuasion et de communication. Dans un contexte d’accroissement des flux d’informations brutes, la sélection et la représentation des données se révèlent encore plus complexes. Comme le rappelait Vincent Desportes, dans Comprendre la guerre (2007), l’activité militaire est d’abord un acte de communication dont les professionnels et l’opinion publique redécouvrent toute la dimension. La qualité de la sémiologie cartographique doit donc apparaître comme un axe essentiel de la réflexion sur le développement du GEOINT. Or les réflexions en ingénierie apportées à ce champ de la conception apparaissent encore très marginales. Depuis 2015, seule la NGA considère la « visualisation des données » comme l’un des huit piliers d’innovation et d’évolution de la pratique du GEOINT. Les effets de cette réflexion se distinguent non seulement dans les produits de l’Agence, mais aussi dans la modernisation des techniques de visualisation de ses alliés outre-­Atlantique.

Le troisième défi porte sur la formation du personnel. Le GEOINT suppose l’adoption d’une nouvelle culture organisationnelle et analytique par des personnels de haut niveau. Il constitue un nouveau secteur d’activités professionnelles demandant le développement de compétences et de savoir-­faire adaptés à la pratique de nouveaux outils comme à de nouvelles exigences d’information. Or, en dehors des filières d’ingénierie, les formations spécialisées en sciences humaines au sein de l’Université sont rares, voire inexistantes comme en France. L’apprentissage des concepts et des fondements de l’analyse géopolitique, le plus souvent sous-­estimé dans la pratique du GEOINT, doit conduire à un niveau de connaissances et d’esprit critique à forte valeur ajoutée (master/doctorat). Cette question amène à s’interroger non seulement sur les usages du GEOINT, qui varient nécessairement selon les stratégies des acteurs dans un environnement évolutif, mais aussi sur les liens entre les armées et les universités. Ceux-ci sont essentiels pour assurer la pérennité du GEOINT, comme l’atteste déjà le modèle américain, favorisant des passerelles étroites entre le système universitaire et la NGA. Cette capacité à créer des formations de niveau master en la matière est liée à la reconnaissance du GEOINT comme une discipline à part entière, ce qui n’est pas le cas dans les États européens comme la France. Cette discipline totale, qui associe géographie (dont la géographie humaine), sciences de la Terre, information, ingénierie et visualisation, nécessite à la fois une faculté de raisonnement et de connaissance (géopolitique) et une capacité d’utilisation d’outils technologiques en évolution permanente (SIG, télédétection, gestion de base de données). Au même titre que le développement de l’informatique dans les années 1950, le GEOINT commence à s’imposer comme une science de l’information géospatiale avec ses nouveaux métiers.

Au final, le geospatial intelligence, apparu aux États-Unis dans les années 1990, s’impose désormais comme une science globale qui place le raisonnement géographique et géopolitique au cœur de l’emploi de ces technologies avancées. Le processus de fusion d’informations géolocalisées multisources est devenu central au sein du renseignement, mais aussi bien au-­delà dans le domaine civil, et incontournable pour les États aspirant à devenir ou à redevenir des puissances mondiales. 

* Il est l’auteur, entre autres, de La France devant la conscription 1914-1922 (Economica, 2001), La géographie militaire française 1871-1939 (Economica, 2002), Géographie militaire (Ellipses, coll. « Carrefour », 2006), Géographie militaire et géostratégie, enjeux et crises du monde contemporain (2015, 2e éd.). Il est le fondateur et directeur du séminaire « Géographie de défense » à l’École normale supérieure de Paris dont le thème en 2018-2019 est « Géographie, GEOINT et intelligence artificielle ».

Notes

(1) Ses origines pourraient même déjà apparaître durant la Première Guerre mondiale lorsque des cartes topographiques du Service géographique des armées et les photographies aériennes de reconnaissance sont associées sur un même support visuel.

(2) Jean-Philippe Morisseau, « Les défis du GEOINT français », Défense & Sécurité Internationale, no 133, janvier-février 2018 p. 92-97.

(3) National Geospatial Intelligence Agency, Geospatial Intelligence in Joint Operations, Joint Publication 2-03, octobre 2012, juillet 2017.

(4) United States Geospatial Intelligence Foundation.

(5) Entre 2006 et 2015, un programme de 29 satellites d’observation (optique et radar), avec une résolution d’un à dix mètres, permet de couvrir les zones d’intérêt militaire terrestres et maritimes.

(6) « La DRM et la DGSE se lancent dans l’IA, chacune dans leur coin », Intelligence Online, no 815, 10 octobre 2018, p. 4.

(7) On recensait, en 2015, 63 départements de géographie (sur 180) qui présentent un module consacré au GEOINT et au moins 13 masters spécialisés dans les universités américaines, qui s’ajoutent au collège de la NGA.

Légende de la photo en première page : Le renseignement géospatial a un intérêt direct en matière de ciblage, mais aussi d’évaluation des dommages, lors d’une attaque comme d’une catastrophe naturelle (ici, des inondations en Virginie). (© NGA)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°63, « Renseignement militaire : Savoir pour vaincre », décembre 2018 – janvier 2019.

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