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Le Geospatial Intelligence français quels enjeux et défis aujourd’hui ?

Un troisième groupe d’États réunit la Chine et la Russie, qui occupent une place croissante dans la géopolitique mondiale. Celles-ci entrent en compétition depuis plusieurs années avec les États-Unis et leurs alliés pour la domination informationnelle. La Chine dispose de tous les moyens pour en être équipée. Le deuxième département de l’État-major général de l’Armée populaire de libération collecte et fusionne des informations propres au renseignement humain, aux sources ouvertes, aux écoutes électromagnétiques et à l’imagerie spatiale. Sa stratégie spatiale renforce le nombre et la fonction des capteurs satellitaires. Depuis 2012, la constellation Beidou offre des capacités de géolocalisation pour le territoire chinois et les zones limitrophes (5). Le 32e satellite Beidou‑2 (2e génération) a été lancé le 10 juillet 2018, tandis que huit satellites de 3e génération sont déjà placés en orbite. Son empreinte demeure régionale en 2018, mais devrait couvrir le monde pour 2020. Ses capacités opérationnelles augmentent progressivement et laissent penser qu’il y aura une forte concurrence pour le leadership informationnel en Asie orientale dans les prochaines années.

Une course à l’équipement stratégique apparaît ainsi dans le domaine GEOINT. Le véritable enjeu pour les États est d’atteindre le niveau d’autonomie informationnelle pour éviter de dépendre d’une autre puissance. Pour se maintenir au rang de puissance mondiale, la France doit constamment adapter les capacités technologiques de ses armées. La loi de programmation militaire actuelle prévoit de nouveaux équipements pour y répondre : programme européen d’imagerie spatiale MUSIS (deux nouveaux satellites d’observation à très haute résolution à partir de 2019), programme CERES (trois satellites d’écoute électromagnétique spatiale à partir de 2020), nouveaux drones (deux systèmes de drones Reaper en 2019, cinq drones Patroller pour l’observation aérienne en 2030), nouveau bâtiment léger de surveillance et de recueil de renseignement pour les écoutes en 2025, trois avions Falcon pour 2025 dans le cadre du programme CUGE (Capacité Universelle de Guerre Électronique), deux avions légers de surveillance et de reconnaissance Beechcraft King Air 350 (huit en 2030), nouveau système d’optimisation du renseignement interarmées (Soria), prévu pour 2025, afin de favoriser la fusion et le traitement des informations collectées sur les théâtres d’opérations. Ces nouveaux moyens techniques permettent de répondre au besoin de capacités, mais ne constituent qu’une approche technique. D’autres défis doivent aussi être pris en compte.

Les défis d’une discipline nouvelle comme science d’information géospatiale

En 2018, les évolutions liées au GEOINT se sont accélérées, faisant apparaître de nouveaux défis en raison à la fois des besoins croissants d’informations des décideurs et des nouvelles capacités des technologies numériques. Le premier défi concerne les contraintes posées par la croissance des flux de données de tout type (le big data) et la recherche de solutions pour leur traitement, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA). L’Établissement géographique interarmées français pouvait disposer de 120 images satellites par jour au début des années 2010. Il devrait en recevoir 650 en 2021 grâce aux nouveaux satellites MUSIS. Il faudrait aussi ajouter l’afflux de données des autres capteurs aéroterrestres. Cette multiplication des données est source de nouvelles charges de travail pour les recueillir, les sélectionner, les analyser et les diffuser. Elle provoque aussi la saturation des réseaux de communication qui doivent être réorganisés et modernisés, parfois externalisés, pour éviter l’effet de saturation, conduisant aussi à adapter leur sécurisation. Cette nouvelle tendance tend à poser la question du rapport entre le GEOINT et l’IA qui constitue un secteur hautement stratégique tant dans le domaine de la recherche et du développement que pour les applications civiles et militaires.

Par définition, l’IA consiste à déléguer à une machine une partie des capacités humaines pour assurer certaines fonctions ou prises de décisions. Les récents progrès permettent aussi à la machine d’apprendre par elle-­même et de devenir plus performante par sa capacité à assimiler les informations géolocalisées. Cette capacité à l’apprentissage de la machine donne de nouvelles possibilités dans tous les domaines d’activité comme la reconnaissance des signaux faibles, la détection de mobilités sur les images satellitaires, les réseaux sociaux, etc. Outre la puissance de calcul et la masse de données plus importante, l’IA apporte surtout la détection de changement dans la surveillance d’un objet, telle une application qui identifierait les mouvements des navires de guerre dans un port ou ceux des avions de combat sur une base militaire à partir d’une série d’images satellites à différentes périodes. L’automatisation de la détection du changement contribue à appréhender le GEOINT différemment, ne serait-ce que pour le rythme de résultats plus élevé. Le champ d’application apparaît, en conséquence, très étendu, avec des possibilités d’analyse complètement novatrices, telle la visualisation en réalité virtuelle des objets identifiés à partir des images de drones et de satellites. La NGA en a fait l’une de ses priorités depuis 2017 en créant un Bureau d’automatisation qui travaille sur l’amélioration de la productivité, l’interface utilisateur et la visualisation. En France, en mars 2018, étaient annoncés le plan amont « Man Machine Teaming », mis en place et dirigé par la Direction générale de l’armement, pour une durée de trois ans, pour développer les technologies d’IA nécessaires à l’aviation de combat (avec Thales et Dassault) et la création de l’Agence de l’innovation de défense comprenant une équipe de 50 experts en IA. Cette impulsion doit permettre de développer un futur système aérien cognitif, des capteurs intelligents et un nouveau système de fusion de données pour les Rafale et les drones. Parallèlement, certains services de renseignement organisent leur propre stratégie de développement. La Direction du renseignement militaire a lancé le programme Artemis en novembre 2017, sous la tutelle de la DGA, pour coordonner les start-up spécialisées dans l’IA comme Pertimm (moteur de recherche), EarthCube (GEOINT-IA) et CLS (localisation de balises) (6). Son objectif est de disposer d’une autonomie fonctionnelle au début des années 2020. La Direction générale de sécurité extérieure proposait en octobre 2018 un hackathon réunissant des start-up, au profit de sa direction technique. Ces deux initiatives s’appuient sur la reconnaissance d’images, la fusion de données multisources, la cartographie des réseaux informatiques et l’analyse prédictive.

La mise en œuvre de l’IA pour le GEOINT produit des évolutions structurelles profondes. Elle conduit à réorganiser certaines activités de sorte que la période actuelle est celle de la transition vers une nouvelle étape d’emploi du GEOINT. De nouveaux produits sont élaborés plus rapidement avec des analyses plus approfondies et avec un objectif de prédiction dans l’analyse devenu possible de manière scientifique. Mais son emploi conduit aussi à repenser les conditions de stockage de ces importants volumes de données et la sécurité des systèmes, à redéfinir les normes pour rendre cohérents les systèmes entre eux, à réorganiser le processus de validation des résultats produits. Les défis apparaissent encore nombreux. En somme, le GEOINT entre actuellement dans une ère nouvelle de son développement.

À propos de l'auteur

Philippe Boulanger

Philippe Boulanger

Professeur à l'Institut Français de Géopolotique (université de Paris-VIII Vincennes Saint-Denis) et auteur de Géographie militaire et géostratégie (Armand Colin, 2015).

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