Le trafic de déchets électroniques, un fléau exponentiel

Vous avez réalisé un reportage intitulé Déchets électroniques : le grand détournement, qui révèle l’ampleur d’un trafic international d’appareils électroménagers et/ou informatiques. Quelle est concrètement l’importance de ce trafic ?

C. Salvoch et A. Pirot : Il est difficile de répondre précisément à cette question. En effet, les États-Unis n’ont pas ratifié la Convention de Bâle (voir encadré) qui interdit les exportations de déchets dangereux à l’étranger. Donc, si ce pays envoie 100 % de ses ordinateurs, par exemple au Ghana, sans que cela soit répertorié dans aucun registre, et sans qu’aucune institution internationale n’ait donné son accord, il est dans la légalité. Cela ne peut pas être quantifié comme du trafic. En revanche, d’un point de vue européen, lorsque ces déchets arrivent dans des décharges au Ghana, où des enfants sont chargés de les démanteler sans aucune protection, c’est caractéristique d’une industrie mafieuse.
Pour quantifier ce trafic international, il faudrait que tout le monde soit d’accord sur la définition et ce n’est pas le cas. 
Ce que nous savons, c’est qu’en Europe, six déchets électroniques sur dix ne sont pas répertoriés dans les registres de recyclage et disparaissent donc du circuit légal. Autrement dit, ces déchets prennent un chemin détourné qui peut inclure un enfouissement sauvage dans le pays d’origine, ou bien une exportation à l’étranger. À l’échelle internationale, il n’est pas possible de connaître les chiffres. Cela dépend des structures de recyclage mises en place dans chaque pays, et de leur législation dans ce domaine. Dans le cas de l’Inde, qui produit, reçoit et exporte énormément de déchets, il est très compliqué d’avoir des statistiques précises car quasiment toute l’activité autour des déchets électroniques y dépend du secteur informel.

Parallèlement, la frontière entre le secteur informel et l’économie mafieuse est mince. Vous pouvez être un petit artisan travaillant sur les déchets électroniques dans un bidonville, sans être considéré comme une organisation mafieuse. Pourtant, la filière qui vous a permis d’obtenir les déchets en question dépend d’un réseau mafieux. Tout l’intérêt de ces trafics, pour les réseaux mafieux, c’est qu’ils permettent de profiter des manquements de la réglementation. Ce délit est donc très difficile à caractériser, et c’est pourquoi la Convention de Bâle cherche depuis plusieurs dizaines d’années un moyen légal de définir ce qui est interdit. C’est compliqué, car dans des pays comme l’Inde, ces activités font vivre une partie de la population grâce à l’économie informelle, mais sans prendre en compte qu’il y a derrière des réseaux mafieux. Et le gouvernement indien ne veut pas, pour l’instant, priver un million de ses citoyens des fruits de cette activité officieuse, même si elle détruit l’environnement local. 

Mais si l’on veut faire une estimation grossière de ce trafic, on peut dire que 48 millions de tonnes de déchets électroniques (1) sont produits chaque année dans le monde. En se basant sur une fourchette basse de 60 % et sur une fourchette haute de 80 %, on obtient un total de 30 millions de tonnes de déchets qui échappent aux filières de recyclage propre.

Quels sont les enjeux autour de ce trafic ? Pourquoi un tel « succès » ?

La réponse est simple : nous parlons d’un trafic de déchets, donc de marchandises qui ne coûtent rien et pour lesquelles la plus-value est toujours intéressante puisqu’elle est au minimum de 100 %. Par ailleurs, l’intérêt de ce type de déchets, c’est qu’ils sont constitués de composants à forte valeur ajoutée tels que l’or, le cuivre, etc. On les retrouve en plus ou moins grande quantité sur chaque appareil, et une fois démantelés, ils peuvent être revendus sur le marché international. 

Pour bien comprendre les enjeux de ce trafic, il faut comprendre sa structure : vous avez tout d’abord des réseaux criminels organisés, d’Europe de l’Est, italiens, africains, maghrébins, ou moyen-orientaux, qui font du trafic de déchets depuis une vingtaine ou une trentaine d’années. Ces réseaux sont présents dans bien d’autres activités criminelles. Mais sur le trafic de déchets électroniques, on retrouve aussi des petits artisans, comme une entreprise d’un département rural de la France, qui va exporter presque quatre conteneurs de déchets électroniques par mois à l’autre bout de la planète. 

L’intérêt de ce trafic, c’est qu’il n’est pas réservé à des réseaux structurés au niveau international. Il est ouvert à n’importe quel entrepreneur un peu malin qui sait jouer avec le transport de conteneurs à l’échelle internationale, et qui utilise Internet où l’on trouve en permanence des acheteurs qui sont prêts à récupérer des déchets contre une somme d’argent.

Vous parlez de réseaux mafieux. Quels sont les principaux acteurs à l’œuvre dans ce trafic ?

Nous parlons bien sûr de réseaux mafieux très organisés qui disposent de routes internationales très balisées. Vous avez des réseaux africains notamment, par exemple des Nigérians installés en France, en Belgique ou en Allemagne, qui vont opérer avec leur pays d’origine. Vous avez des réseaux polonais, roumains ou ukrainiens, qui vont agir depuis la France, vers l’Europe de l’Est. Vous avez aussi des réseaux asiatiques, chinois ou thaïlandais. Nous avons même dans le viseur un entrepreneur hollandais, déjà condamné au Luxembourg, qui opère actuellement depuis Dubaï comme place de transit. 

Mais en Europe, vous pouvez également trouver un certain nombre d’acteurs locaux qui jouent sur la législation et qui utilisent ces déchets pour se faire de l’argent. En France, il y a le cas particulier des négociants en déchets — très difficiles à surveiller — qui vont récupérer du matériel usagé auprès d’entreprises connues du grand public, y compris membres du CAC40, pour les envoyer dans un autre pays européen, avant de les exporter en Asie.

Est-ce que ces petits acteurs locaux utilisent également les réseaux criminels pour acheminer leur marchandise ?

Il n’y a aucune naïveté à avoir là-dessus. En France, la législation est très contraignante sur ce sujet. À partir du moment où vous décidez volontairement de faire partir du matériel électronique vers un autre pays européen, vous devez avoir — en vertu de la Convention de Bâle — l’autorisation de la France pour les faire sortir, l’autorisation du pays destinataire pour les faire entrer et expliquer pourquoi vous n’avez pas pu les faire recycler en France. La décision d’exporter à l’étranger est donc volontaire et le but est de se débarrasser des déchets pour gagner de l’argent.

C’est d’ailleurs souvent l’argument des acteurs locaux, qui expliquent qu’ils « ne savaient pas » que c’était un commerce mafieux. Mais ils savaient pourtant très bien que ce qu’ils faisaient était totalement illégal, via un réseau implanté dans plusieurs pays en utilisant des structures jamais déclarées. C’est là, la définition même du crime organisé. Ce type d’acteurs répond souvent qu’il dispose d’un « extrait Kbis » et que son entreprise est déclarée. Mais la mafia napolitaine aussi a des « Kbis » pour ses clubs de danse, ce qui n’empêche pas que ce qui se passe à l’intérieur n’est pas déclaré. Et dans ce cas, personne ne doute qu’il s’agit d’une entreprise mafieuse. 

Comme les déchets sont des choses que l’on jette, ces personnes ont souvent l’impression que ce qu’elles font n’est pas si grave. C’est également ce qui se passe dans le trafic de sable ou de matières premières. Mais il existe des règles internationales qui interdisent de faire cela. Et chaque acteur de ce trafic le sait très bien, comme le prouvent les nombreuses falsifications de documents liées à ces affaires.

Comment expliquer que 60 % des marchandises collectées échappent à toute procédure de récupération ou de dépollution ?

En France, ce taux est de 52 % — ce qui est plutôt bien à l’échelle européenne, mais cela signifie qu’il y a actuellement un déchet sur deux qui, dès le départ, ne passera jamais par une entreprise agréée de la filière légale. Soit parce qu’il n’est pas déposé là où il faut pour de multiples raisons, soit parce qu’il a été volé et qu’il n’y a jamais aucune poursuite pour ce type de délit.

Sur cette question, il y a une part d’indifférence, une part d’incompétence et un manque de moyens. Il y a aussi une grande naïveté des pouvoirs publics. En effet, lorsque l’on demande à quelqu’un de déposer son frigo dans la rue la veille pour que les services compétents passent le chercher le lendemain, cela signifie que le frigo — qui contient de nombreux composants à forte valeur ajoutée, notamment du cuivre — reste près de 12 heures à disposition de n’importe qui. Cela alimente des réseaux de camionnettes qui font le tour des quartiers pour récupérer les déchets et cela arrange un peu tout le monde s’il y a moins d’encombrants sur les trottoirs. Imaginez-vous que quelqu’un laisserait des déchets nucléaires pendant 12 heures sur un trottoir ? Un frigo n’a pas l’air très dangereux… bien que le contraire soit pourtant marqué dessus.

Comment expliquer — comme le montre votre reportage — qu’il existe en Europe, et à Hambourg notamment, des zones commerciales à ciel ouvert où prospèrent des industries mafieuses du déchet ?

Il s’agit d’une des séquences de notre reportage les plus surprenantes, car cela se passe sous nos yeux. Il ne s’agit pas d’une zone où il faut montrer patte blanche, puisqu’au moment même de notre tournage, la police allemande était en train de mettre des amendes de stationnement… tout en passant devant des hangars remplis de déchets électroniques qui vont partir à l’autre bout du monde.

Si rien n’est fait, c’est pour une bonne raison. Les déchets dont nous parlons vont quitter l’Europe et ce n’est pas de la drogue. Ce n’est donc « pas une priorité » pour les autorités allemandes. C’est ce qu’ils disent, et c’est la version polie pour dire qu’ils s’en fichent. En revanche, la drogue qui entre par le port d’Hambourg et qui va inonder les quartiers allemands est une priorité.

La conséquence de ce désintérêt des autorités allemandes pour ce sujet, c’est qu’il y a actuellement seulement quatre personnes dans le port de Hambourg qui contrôlent le flux de conteneurs et de véhicules sortant à destination de l’étranger. En Belgique, dans le port d’Anvers, il y a 17 inspecteurs de l’environnement, mais qui ont également en charge les produits entrants — qui sont prioritaires par rapport à ceux qui sortent — et aussi les espèces sauvages. Or, faire une saisie d’ivoire ou de cornes de rhinocéros, c’est évidemment plus symbolique aux yeux du public qu’une saisie de micro-ondes ou de frigos. 

Ce qu’il faut également savoir, c’est qu’à Hambourg, ce trafic pourrait être arrêté très simplement. Il suffirait qu’un inspecteur vienne avec un groupe électrogène et une rallonge pour contrôler chaque appareil stocké dans ces entrepôts. Si l’appareil ne fonctionne pas, il s’agit d’un déchet, et non de matériel d’occasion et l’inspecteur sera en mesure de dresser un procès verbal qui amènera à fermer les hangars dans l’heure qui suit. Or, ces dix dernières années, la police de Hambourg n’est intervenue que pour une seule chose dans le quartier de Billstrasse : pour mettre fin à un vol de vélos en grande quantité. Les trafiquants peuvent donc exercer en toute impunité, en profitant largement des zones d’ombre de la législation et de l’indifférence des pays européens vis-à-vis des marchandises qui quittent leur territoire.

L’Afrique et l’Asie seraient les principaux points de chute du trafic de déchets. Comment expliquer cela ? Quelles sont les principales routes du trafic ?

Pour que ce trafic fonctionne, il faut un pays riche qui exporte des déchets et un pays pauvre avec une main-d’œuvre démunie, prête à tout pour gagner quelques euros. L’Afrique et l’Asie comptent de nombreux pays en voie de développement répondant à ces critères. Des pays se spécialisent même dans le traitement de certains déchets, comme la Thaïlande qui affectionne particulièrement les écrans plats de télévision. Mais si l’Afrique et l’Asie sont effectivement les principaux points de chute de ce trafic, de nouvelles destinations sont apparues ces dernières années, en raison de la législation devenue plus contraignante dans certains pays. Autour de la Méditerranée, il y a notamment la Turquie, qui est une destination importante pour le trafic de déchets électroniques, mais aussi l’Égypte. Il y a également des routes à destination de l’Amérique latine, mais les trajets sont beaucoup plus longs. Cependant, les États-Unis pourraient davantage se tourner vers cette option s’il devient de plus en plus difficile d’exporter vers l’Asie (2).

Comment expliquer que l’on puisse envoyer autant de déchets électroniques à la vue et au su des autorités ?

L’autre raison essentielle qui favorise le trafic, c’est la corruption. La corruption est l’un des ingrédients de base de tout trafic. À partir du moment où tous les intermédiaires vont prendre une part à un moment donné ou un autre, il sera de plus en plus difficile de l’arrêter, car tout le monde a intérêt à ce qu’il perdure.

Par ailleurs, il faut savoir que ces déchets électroniques ne sont pas transportés en tant que tels, mais en tant que « produits d’occasion » (3). Et cela n’est pas illégal. À Hambourg, l’ensemble des entrepôts de Billstrasse déclarent également qu’ils stockent des produits d’occasion. Pour prouver que ces produits d’occasion n’en sont pas, encore faudrait-il les tester.

Quelles sont concrètement les conséquences pour ces pays qui reçoivent les cargaisons de déchets électroniques, et pour les personnes qui travaillent dans les décharges de déchets, notamment au Ghana et au Nigéria, que vous montrez dans votre reportage ? 

Il y a des faits très concrets. Les personnes qui travaillent dans ce secteur ont une espérance de vie très faible ; on trouve rarement des personnes de plus de 35/40 ans qui travaillent dans ce domaine. Les blessures sont nombreuses. Les conditions de travail sont très difficiles puisqu’il s’agit notamment de taper avec un marteau sur du cuivre en plein soleil au milieu des émanations. Et ces dernières ne se cantonnent bien sûr pas à la zone, puisque les particules fines se diffusent et contaminent peu à peu les champs ou la ville. À Accra, au Ghana, c’est ainsi toute la capitale qui est contaminée, jusqu’à la nourriture et au bétail. Il faut savoir que le marché principal d’Accra est situé juste à côté de la décharge et de ses fumées noires. C’est tout un écosystème qui est en train de s’effondrer, rongé par le plastique, l’arsenic, la dioxine, le plomb, etc.

Une autre statistique est particulièrement intéressante. La fertilité aurait chuté de près de 60 % chez les hommes qui travaillent dans la décharge d’Accra. Il faudrait pouvoir mener une étude scientifique sur vingt ans pour pouvoir comprendre les effets réels de ces déchets sur une génération, mais cela n’a encore jamais été fait. Que ce soit au Ghana, au Nigéria ou en Inde, il n’y a pas d’état-civil ou d’agence nationale de santé comme en France. Et cela favorise la continuité du trafic, car sans statistiques et sans données, il est difficile de prendre des décisions.

En mai dernier, la ministre malaisienne en charge de l’Environnement a déclaré : « Les pays développés doivent cesser d’expédier les déchets dans notre pays » et « La Malaisie ne sera pas la décharge du monde. » La Chine et l’Indonésie refusent également de recevoir les déchets de l’étranger. Des pays comme le Ghana ou le Nigéria, qui sont, comme vous le montrez, particulièrement impactés par le trafic de déchets électroniques, pourraient-ils également prendre de telles décisions ?

Il faut d’abord préciser que dans le cas de la Malaisie, de la Chine ou de l’Indonésie, il s’agit de déchets plastiques. Et ce n’est pas exactement la même problématique que les déchets électroniques. En effet, pour ces derniers, l’intérêt est que l’on peut jouer sur la dénomination de « produits d’occasion ». Et c’est précisément la législation du marché d’occasion qu’il faudrait revoir pour contrer ce trafic. Mais est-ce que cela pourrait impliquer de vérifier tous les produits d’occasion qui arrivent par conteneur ? C’est probablement impossible. 

Maintenant, est-ce que le Ghana et le Nigéria pourraient prendre une décision similaire à celle de la Malaisie ? Ils ont ratifié la convention de Bâle. Ils n’ont qu’à appliquer strictement la législation pour toutes les cargaisons, mais ils ne le font pas. Au Ghana, ce trafic est dénoncé depuis le début des années 2000. Mais à cause de la corruption, rares sont les conteneurs à être renvoyés du port d’Accra. Ce qui se passe pour les déchets plastiques en Malaisie peut nous rendre optimistes. Cela prouve en effet que si un pays décide de renvoyer un conteneur, c’est possible. Mais il ne faut pas oublier non plus que même si tout le transport se fait dans les règles, cela ne veut pas pour autant dire que les déchets sont par la suite retraités de la bonne façon. La clef, c’est donc la législation et le contrôle de cette législation. Et tout les États du monde seront obligés, à un moment donné, de mettre des procédures en place, face à la production de déchets.

Rappelons également une chose : aujourd’hui, la Chine, la Malaisie et l’Indonésie exportent elles aussi des déchets électroniques vers des pays plus pauvres. Il n’y a pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. C’est un marché de dupes parfois. 

Vous expliquez également que les Nations Unies tentent de réguler ce trafic mais que certains pays s’y opposent. Ce serait notamment le cas de l’Inde, qui serait aujourd’hui dépendante de ce trafic. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Aujourd’hui, certains États jouent sur le marché de l’occasion, car il génère une activité très importante dans leur pays. En Inde, c’est environ un million de personnes qui travaillent dans le secteur informel du démantèlement, et il s’agit en général de gens plutôt pauvres. Au Ghana, ce sont environ 40 000 personnes qui travaillent dans la décharge. Et pour ces pays, il vaut mieux des gens pauvres qui travaillent — même si le travail en question est informel et dangereux — que des gens pauvres sans activité. L’Inde importe donc beaucoup de déchets qui sont ensuite retraités, même si une grande partie termine sa vie dans des décharges informelles. Une application vient même d’être créée dans ce pays pour faire appel à des recycleurs informels. Cette économie est donc tout à fait organisée dans certains pays et cela explique qu’il soit si difficile de changer la législation et de définir précisément ce qu’est un déchet. 

Récemment, les pays africains ont déposé une déclaration à la convention de Bâle pour dénoncer l’invasion de déchets électroniques qui s’apparenterait à du « colonialisme toxique ». Il y a également des pays qui n’ont pas ratifié la Convention de Bâle, comme Haïti. Ce pays reçoit depuis près de 30 ans les déchets dangereux des États-Unis.

En outre, lorsqu’il existe une économie informelle, il est difficile de développer en parallèle une activité légale de retraitement des déchets. Au Ghana, le gouvernement souhaite mettre fin à la décharge d’Accra, bien conscient des problèmes qu’elle génère, mais cela fait aussi longtemps qu’il promet une usine de recyclage à la place. D’une part car il sera compliqué d’embaucher l’ensemble des personnes qui travaillent actuellement sur la décharge, et ensuite parce que cela va créer des mécontents. Au Nigéria, il existe même à Lagos une douzaine d’organisations professionnelles de recycleurs informels, ce qui illustre bien que l’activité fait vivre un certain nombre de personnes et qu’elle est très présente dans l’économie du pays.

Comment lutter contre ce trafic ?

C’est d’abord un choix de société de la part des consommateurs. Peut-être n’est-il pas raisonnable de changer de matériel aussi souvent, au regard des conséquences. Il y a également le rôle des entreprises, qui brassent un volume important de déchets électroniques et qui ont une vraie responsabilité sur le devenir de leur parc informatique. À Paris, dans le quartier de La Défense, c’est chaque année près de 100 000 ordinateurs qui sont renouvelés.

Il faudrait aussi une implication plus importante des États, avec des moyens adaptés. Il y a bien évidemment le contrôle aux frontières qui joue un rôle clef, mais qui est très compliqué à mettre en œuvre en raison du nombre de conteneurs qui transitent et qu’il serait difficile de cibler. Cela impliquerait de gros moyens pour stocker les marchandises saisies et il faudrait aussi prévoir une formation adaptée pour les services des douanes dont le trafic de déchets électroniques est loin d’être la première des missions.

Aujourd’hui, la population n’accepte pas un appareil qui ne fonctionne pas. Au lieu de le réparer, il est bien souvent changé. Les fabricants, de leur côté, ne font rien pour que cet appareil soit facilement réparable. Le dernier téléphone de Samsung n’est pas réparable, alors qu’on n’a jamais autant parlé d’obsolescence programmée et d’enjeux environnementaux. Ce qui ne prête pas à l’optimisme, c’est que tant que nous aurons cette organisation économique, nous ne pourrons jamais lutter contre ce trafic, car la masse de déchets sera exponentielle.

Enfin, certains pourraient proposer de tout recycler, mais ce n’est malheureusement pas possible, car il y a des choses que nous ne savons pas encore recycler, notamment le lithium. Il faut aussi se rendre compte que dans un pays comme la France, il faut environ 15 ans pour qu’une filière de recyclage se mette en place, et qu’elle soit rentable. Cela veut dire que pendant ces 15 années, il y aura une accumulation de déchets qui seront non traités ou stockés — et donc possiblement volés — ou qui seront exportés ailleurs car cela coûte moins cher.

Entretien réalisé par Thomas Delage, le 26 juin 2019

Notes

(1) Chiffre de 2018 (Source : Nations Unies).

(2) Pour comprendre ces routes du trafic, il est intéressant de prendre l’exemple des déchets plastiques. Si ces derniers se sont retrouvés en Chine, c’est parce que pour éviter de renvoyer à vide les milliers de conteneurs qui arrivaient en Europe chargés de produits manufacturés chinois, les industriels chinois ont pensé qu’il pouvaient remplir ces conteneurs de quelque chose dont ils s’occuperaient par la suite sur place.

(3) Dans un conteneur qui va partir pour le Ghana, on peut trouver jusqu’à 80 % de déchets pour seulement 20 % de produits d’occasion qui fonctionnent.

Légende de la photo en première page : Selon les chiffres du rapport « Global E-waste Monitor 2017 », la valeur totale de toutes les matières premières présentes dans les déchets électroniques serait estimée à environ 55 milliards d’euros en 2016, ce qui représente une manne financière non négligeable pour les trafiquants, comme pour les populations pauvres qui vivent de cette activité. (© Shutterstock/Aline Tong)

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