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Le trafic de déchets électroniques, un fléau exponentiel

C’est d’ailleurs souvent l’argument des acteurs locaux, qui expliquent qu’ils « ne savaient pas » que c’était un commerce mafieux. Mais ils savaient pourtant très bien que ce qu’ils faisaient était totalement illégal, via un réseau implanté dans plusieurs pays en utilisant des structures jamais déclarées. C’est là, la définition même du crime organisé. Ce type d’acteurs répond souvent qu’il dispose d’un « extrait Kbis » et que son entreprise est déclarée. Mais la mafia napolitaine aussi a des « Kbis » pour ses clubs de danse, ce qui n’empêche pas que ce qui se passe à l’intérieur n’est pas déclaré. Et dans ce cas, personne ne doute qu’il s’agit d’une entreprise mafieuse.

Comme les déchets sont des choses que l’on jette, ces personnes ont souvent l’impression que ce qu’elles font n’est pas si grave. C’est également ce qui se passe dans le trafic de sable ou de matières premières. Mais il existe des règles internationales qui interdisent de faire cela. Et chaque acteur de ce trafic le sait très bien, comme le prouvent les nombreuses falsifications de documents liées à ces affaires.

Comment expliquer que 60 % des marchandises collectées échappent à toute procédure de récupération ou de dépollution ?

En France, ce taux est de 52 % — ce qui est plutôt bien à l’échelle européenne, mais cela signifie qu’il y a actuellement un déchet sur deux qui, dès le départ, ne passera jamais par une entreprise agréée de la filière légale. Soit parce qu’il n’est pas déposé là où il faut pour de multiples raisons, soit parce qu’il a été volé et qu’il n’y a jamais aucune poursuite pour ce type de délit.

Sur cette question, il y a une part d’indifférence, une part d’incompétence et un manque de moyens. Il y a aussi une grande naïveté des pouvoirs publics. En effet, lorsque l’on demande à quelqu’un de déposer son frigo dans la rue la veille pour que les services compétents passent le chercher le lendemain, cela signifie que le frigo — qui contient de nombreux composants à forte valeur ajoutée, notamment du cuivre — reste près de 12 heures à disposition de n’importe qui. Cela alimente des réseaux de camionnettes qui font le tour des quartiers pour récupérer les déchets et cela arrange un peu tout le monde s’il y a moins d’encombrants sur les trottoirs. Imaginez-vous que quelqu’un laisserait des déchets nucléaires pendant 12 heures sur un trottoir ? Un frigo n’a pas l’air très dangereux……bien que le contraire soit pourtant marqué dessus.

Comment expliquer — comme le montre votre reportage — qu’il existe en Europe, et à Hambourg notamment, des zones commerciales à ciel ouvert où prospèrent des industries mafieuses du déchet ?

Il s’agit d’une des séquences de notre reportage les plus surprenantes, car cela se passe sous nos yeux. Il ne s’agit pas d’une zone où il faut montrer patte blanche, puisqu’au moment même de notre tournage, la police allemande était en train de mettre des amendes de stationnement… tout en passant devant des hangars remplis de déchets électroniques qui vont partir à l’autre bout du monde.

Si rien n’est fait, c’est pour une bonne raison. Les déchets dont nous parlons vont quitter l’Europe et ce n’est pas de la drogue. Ce n’est donc « pas une priorité » pour les autorités allemandes. C’est ce qu’ils disent, et c’est la version polie pour dire qu’ils s’en fichent. En revanche, la drogue qui entre par le port d’Hambourg et qui va inonder les quartiers allemands est une priorité.

La conséquence de ce désintérêt des autorités allemandes pour ce sujet, c’est qu’il y a actuellement seulement quatre personnes dans le port de Hambourg qui contrôlent le flux de conteneurs et de véhicules sortant à destination de l’étranger. En Belgique, dans le port d’Anvers, il y a 17 inspecteurs de l’environnement, mais qui ont également en charge les produits entrants — qui sont prioritaires par rapport à ceux qui sortent — et aussi les espèces sauvages. Or, faire une saisie d’ivoire ou de cornes de rhinocéros, c’est évidemment plus symbolique aux yeux du public qu’une saisie de micro-ondes ou de frigos.

Ce qu’il faut également savoir, c’est qu’à Hambourg, ce trafic pourrait être arrêté très simplement. Il suffirait qu’un inspecteur vienne avec un groupe électrogène et une rallonge pour contrôler chaque appareil stocké dans ces entrepôts. Si l’appareil ne fonctionne pas, il s’agit d’un déchet, et non de matériel d’occasion et l’inspecteur sera en mesure de dresser un procès verbal qui amènera à fermer les hangars dans l’heure qui suit. Or, ces dix dernières années, la police de Hambourg n’est intervenue que pour une seule chose dans le quartier de Billstrasse : pour mettre fin à un vol de vélos en grande quantité. Les trafiquants peuvent donc exercer en toute impunité, en profitant largement des zones d’ombre de la législation et de l’indifférence des pays européens vis-à-vis des marchandises qui quittent leur territoire.

L’Afrique et l’Asie seraient les principaux points de chute du trafic de déchets. Comment expliquer cela ? Quelles sont les principales routes du trafic ?

Pour que ce trafic fonctionne, il faut un pays riche qui exporte des déchets et un pays pauvre avec une main-d’œuvre démunie, prête à tout pour gagner quelques euros. L’Afrique et l’Asie comptent de nombreux pays en voie de développement répondant à ces critères. Des pays se spécialisent même dans le traitement de certains déchets, comme la Thaïlande qui affectionne particulièrement les écrans plats de télévision. Mais si l’Afrique et l’Asie sont effectivement les principaux points de chute de ce trafic, de nouvelles destinations sont apparues ces dernières années, en raison de la législation devenue plus contraignante dans certains pays. Autour de la Méditerranée, il y a notamment la Turquie, qui est une destination importante pour le trafic de déchets électroniques, mais aussi l’Égypte. Il y a également des routes à destination de l’Amérique latine, mais les trajets sont beaucoup plus longs. Cependant, les États-Unis pourraient davantage se tourner vers cette option s’il devient de plus en plus difficile d’exporter vers l’Asie (2).

À propos de l'auteur

Coraline Salvoch

Coraline Salvoch

Journaliste et réalisateur du reportage Déchets électroniques : le grand détournement.

À propos de l'auteur

Alain Pirot

Alain Pirot

Journaliste et réalisateur du reportage Déchets électroniques : le grand détournement.

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