Le trafic de déchets électroniques, un fléau exponentiel

Si rien n’est fait, c’est pour une bonne raison. Les déchets dont nous parlons vont quitter l’Europe et ce n’est pas de la drogue. Ce n’est donc « pas une priorité » pour les autorités allemandes. C’est ce qu’ils disent, et c’est la version polie pour dire qu’ils s’en fichent. En revanche, la drogue qui entre par le port d’Hambourg et qui va inonder les quartiers allemands est une priorité.

La conséquence de ce désintérêt des autorités allemandes pour ce sujet, c’est qu’il y a actuellement seulement quatre personnes dans le port de Hambourg qui contrôlent le flux de conteneurs et de véhicules sortant à destination de l’étranger. En Belgique, dans le port d’Anvers, il y a 17 inspecteurs de l’environnement, mais qui ont également en charge les produits entrants — qui sont prioritaires par rapport à ceux qui sortent — et aussi les espèces sauvages. Or, faire une saisie d’ivoire ou de cornes de rhinocéros, c’est évidemment plus symbolique aux yeux du public qu’une saisie de micro-ondes ou de frigos.

Ce qu’il faut également savoir, c’est qu’à Hambourg, ce trafic pourrait être arrêté très simplement. Il suffirait qu’un inspecteur vienne avec un groupe électrogène et une rallonge pour contrôler chaque appareil stocké dans ces entrepôts. Si l’appareil ne fonctionne pas, il s’agit d’un déchet, et non de matériel d’occasion et l’inspecteur sera en mesure de dresser un procès verbal qui amènera à fermer les hangars dans l’heure qui suit. Or, ces dix dernières années, la police de Hambourg n’est intervenue que pour une seule chose dans le quartier de Billstrasse : pour mettre fin à un vol de vélos en grande quantité. Les trafiquants peuvent donc exercer en toute impunité, en profitant largement des zones d’ombre de la législation et de l’indifférence des pays européens vis-à-vis des marchandises qui quittent leur territoire.

L’Afrique et l’Asie seraient les principaux points de chute du trafic de déchets. Comment expliquer cela ? Quelles sont les principales routes du trafic ?

Pour que ce trafic fonctionne, il faut un pays riche qui exporte des déchets et un pays pauvre avec une main-d’œuvre démunie, prête à tout pour gagner quelques euros. L’Afrique et l’Asie comptent de nombreux pays en voie de développement répondant à ces critères. Des pays se spécialisent même dans le traitement de certains déchets, comme la Thaïlande qui affectionne particulièrement les écrans plats de télévision. Mais si l’Afrique et l’Asie sont effectivement les principaux points de chute de ce trafic, de nouvelles destinations sont apparues ces dernières années, en raison de la législation devenue plus contraignante dans certains pays. Autour de la Méditerranée, il y a notamment la Turquie, qui est une destination importante pour le trafic de déchets électroniques, mais aussi l’Égypte. Il y a également des routes à destination de l’Amérique latine, mais les trajets sont beaucoup plus longs. Cependant, les États-Unis pourraient davantage se tourner vers cette option s’il devient de plus en plus difficile d’exporter vers l’Asie (2).

Comment expliquer que l’on puisse envoyer autant de déchets électroniques à la vue et au su des autorités ?

L’autre raison essentielle qui favorise le trafic, c’est la corruption. La corruption est l’un des ingrédients de base de tout trafic. À partir du moment où tous les intermédiaires vont prendre une part à un moment donné ou un autre, il sera de plus en plus difficile de l’arrêter, car tout le monde a intérêt à ce qu’il perdure.

Par ailleurs, il faut savoir que ces déchets électroniques ne sont pas transportés en tant que tels, mais en tant que « produits d’occasion » (3). Et cela n’est pas illégal. À Hambourg, l’ensemble des entrepôts de Billstrasse déclarent également qu’ils stockent des produits d’occasion. Pour prouver que ces produits d’occasion n’en sont pas, encore faudrait-il les tester.

Quelles sont concrètement les conséquences pour ces pays qui reçoivent les cargaisons de déchets électroniques, et pour les personnes qui travaillent dans les décharges de déchets, notamment au Ghana et au Nigéria, que vous montrez dans votre reportage ?

Il y a des faits très concrets. Les personnes qui travaillent dans ce secteur ont une espérance de vie très faible ; on trouve rarement des personnes de plus de 35/40 ans qui travaillent dans ce domaine. Les blessures sont nombreuses. Les conditions de travail sont très difficiles puisqu’il s’agit notamment de taper avec un marteau sur du cuivre en plein soleil au milieu des émanations. Et ces dernières ne se cantonnent bien sûr pas à la zone, puisque les particules fines se diffusent et contaminent peu à peu les champs ou la ville. À Accra, au Ghana, c’est ainsi toute la capitale qui est contaminée, jusqu’à la nourriture et au bétail. Il faut savoir que le marché principal d’Accra est situé juste à côté de la décharge et de ses fumées noires. C’est tout un écosystème qui est en train de s’effondrer, rongé par le plastique, l’arsenic, la dioxine, le plomb, etc.

Une autre statistique est particulièrement intéressante. La fertilité aurait chuté de près de 60 % chez les hommes qui travaillent dans la décharge d’Accra. Il faudrait pouvoir mener une étude scientifique sur vingt ans pour pouvoir comprendre les effets réels de ces déchets sur une génération, mais cela n’a encore jamais été fait. Que ce soit au Ghana, au Nigéria ou en Inde, il n’y a pas d’état-civil ou d’agence nationale de santé comme en France. Et cela favorise la continuité du trafic, car sans statistiques et sans données, il est difficile de prendre des décisions.

En mai dernier, la ministre malaisienne en charge de l’Environnement a déclaré : « Les pays développés doivent cesser d’expédier les déchets dans notre pays » et « La Malaisie ne sera pas la décharge du monde. » La Chine et l’Indonésie refusent également de recevoir les déchets de l’étranger. Des pays comme le Ghana ou le Nigéria, qui sont, comme vous le montrez, particulièrement impactés par le trafic de déchets électroniques, pourraient-ils également prendre de telles décisions ?

Il faut d’abord préciser que dans le cas de la Malaisie, de la Chine ou de l’Indonésie, il s’agit de déchets plastiques. Et ce n’est pas exactement la même problématique que les déchets électroniques. En effet, pour ces derniers, l’intérêt est que l’on peut jouer sur la dénomination de « produits d’occasion ». Et c’est précisément la législation du marché d’occasion qu’il faudrait revoir pour contrer ce trafic. Mais est-ce que cela pourrait impliquer de vérifier tous les produits d’occasion qui arrivent par conteneur ? C’est probablement impossible.

Maintenant, est-ce que le Ghana et le Nigéria pourraient prendre une décision similaire à celle de la Malaisie ? Ils ont ratifié la convention de Bâle. Ils n’ont qu’à appliquer strictement la législation pour toutes les cargaisons, mais ils ne le font pas. Au Ghana, ce trafic est dénoncé depuis le début des années 2000. Mais à cause de la corruption, rares sont les conteneurs à être renvoyés du port d’Accra. Ce qui se passe pour les déchets plastiques en Malaisie peut nous rendre optimistes. Cela prouve en effet que si un pays décide de renvoyer un conteneur, c’est possible. Mais il ne faut pas oublier non plus que même si tout le transport se fait dans les règles, cela ne veut pas pour autant dire que les déchets sont par la suite retraités de la bonne façon. La clef, c’est donc la législation et le contrôle de cette législation. Et tout les États du monde seront obligés, à un moment donné, de mettre des procédures en place, face à la production de déchets.

Rappelons également une chose : aujourd’hui, la Chine, la Malaisie et l’Indonésie exportent elles aussi des déchets électroniques vers des pays plus pauvres. Il n’y a pas les gentils d’un côté et les méchants de l’autre. C’est un marché de dupes parfois.

Vous expliquez également que les Nations Unies tentent de réguler ce trafic mais que certains pays s’y opposent. Ce serait notamment le cas de l’Inde, qui serait aujourd’hui dépendante de ce trafic. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

Aujourd’hui, certains États jouent sur le marché de l’occasion, car il génère une activité très importante dans leur pays. En Inde, c’est environ un million de personnes qui travaillent dans le secteur informel du démantèlement, et il s’agit en général de gens plutôt pauvres. Au Ghana, ce sont environ 40 000 personnes qui travaillent dans la décharge. Et pour ces pays, il vaut mieux des gens pauvres qui travaillent — même si le travail en question est informel et dangereux — que des gens pauvres sans activité. L’Inde importe donc beaucoup de déchets qui sont ensuite retraités, même si une grande partie termine sa vie dans des décharges informelles. Une application vient même d’être créée dans ce pays pour faire appel à des recycleurs informels. Cette économie est donc tout à fait organisée dans certains pays et cela explique qu’il soit si difficile de changer la législation et de définir précisément ce qu’est un déchet.

Récemment, les pays africains ont déposé une déclaration à la convention de Bâle pour dénoncer l’invasion de déchets électroniques qui s’apparenterait à du « colonialisme toxique ». Il y a également des pays qui n’ont pas ratifié la Convention de Bâle, comme Haïti. Ce pays reçoit depuis près de 30 ans les déchets dangereux des États-Unis.

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