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Le trafic de déchets électroniques, un fléau exponentiel

En outre, lorsqu’il existe une économie informelle, il est difficile de développer en parallèle une activité légale de retraitement des déchets. Au Ghana, le gouvernement souhaite mettre fin à la décharge d’Accra, bien conscient des problèmes qu’elle génère, mais cela fait aussi longtemps qu’il promet une usine de recyclage à la place. D’une part car il sera compliqué d’embaucher l’ensemble des personnes qui travaillent actuellement sur la décharge, et ensuite parce que cela va créer des mécontents. Au Nigéria, il existe même à Lagos une douzaine d’organisations professionnelles de recycleurs informels, ce qui illustre bien que l’activité fait vivre un certain nombre de personnes et qu’elle est très présente dans l’économie du pays.

Comment lutter contre ce trafic ?

C’est d’abord un choix de société de la part des consommateurs. Peut-être n’est-il pas raisonnable de changer de matériel aussi souvent, au regard des conséquences. Il y a également le rôle des entreprises, qui brassent un volume important de déchets électroniques et qui ont une vraie responsabilité sur le devenir de leur parc informatique. À Paris, dans le quartier de La Défense, c’est chaque année près de 100 000 ordinateurs qui sont renouvelés.

Il faudrait aussi une implication plus importante des États, avec des moyens adaptés. Il y a bien évidemment le contrôle aux frontières qui joue un rôle clef, mais qui est très compliqué à mettre en œuvre en raison du nombre de conteneurs qui transitent et qu’il serait difficile de cibler. Cela impliquerait de gros moyens pour stocker les marchandises saisies et il faudrait aussi prévoir une formation adaptée pour les services des douanes dont le trafic de déchets électroniques est loin d’être la première des missions.

Aujourd’hui, la population n’accepte pas un appareil qui ne fonctionne pas. Au lieu de le réparer, il est bien souvent changé. Les fabricants, de leur côté, ne font rien pour que cet appareil soit facilement réparable. Le dernier téléphone de Samsung n’est pas réparable, alors qu’on n’a jamais autant parlé d’obsolescence programmée et d’enjeux environnementaux. Ce qui ne prête pas à l’optimisme, c’est que tant que nous aurons cette organisation économique, nous ne pourrons jamais lutter contre ce trafic, car la masse de déchets sera exponentielle.

Enfin, certains pourraient proposer de tout recycler, mais ce n’est malheureusement pas possible, car il y a des choses que nous ne savons pas encore recycler, notamment le lithium. Il faut aussi se rendre compte que dans un pays comme la France, il faut environ 15 ans pour qu’une filière de recyclage se mette en place, et qu’elle soit rentable. Cela veut dire que pendant ces 15 années, il y aura une accumulation de déchets qui seront non traités ou stockés — et donc possiblement volés — ou qui seront exportés ailleurs car cela coûte moins cher.

Entretien réalisé par Thomas Delage, le 26 juin 2019

Notes

(1) Chiffre de 2018 (Source : Nations Unies).

(2) Pour comprendre ces routes du trafic, il est intéressant de prendre l’exemple des déchets plastiques. Si ces derniers se sont retrouvés en Chine, c’est parce que pour éviter de renvoyer à vide les milliers de conteneurs qui arrivaient en Europe chargés de produits manufacturés chinois, les industriels chinois ont pensé qu’il pouvaient remplir ces conteneurs de quelque chose dont ils s’occuperaient par la suite sur place.

(3) Dans un conteneur qui va partir pour le Ghana, on peut trouver jusqu’à 80 % de déchets pour seulement 20 % de produits d’occasion qui fonctionnent.

Légende de la photo en première page : Selon les chiffres du rapport « Global E-waste Monitor 2017 », la valeur totale de toutes les matières premières présentes dans les déchets électroniques serait estimée à environ 55 milliards d’euros en 2016, ce qui représente une manne financière non négligeable pour les trafiquants, comme pour les populations pauvres qui vivent de cette activité. (© Shutterstock/Aline Tong)

À propos de l'auteur

Coraline Salvoch

Coraline Salvoch

Journaliste et réalisateur du reportage Déchets électroniques : le grand détournement.

À propos de l'auteur

Alain Pirot

Alain Pirot

Journaliste et réalisateur du reportage Déchets électroniques : le grand détournement.

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