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Le système aquifère Guarani, menacé par la nouvelle présidence brésilienne ? 

Perçu comme précurseur dans le domaine de la gestion des eaux souterraines, l’Accord sur l’aquifère Guarani signé il y a neuf ans par le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay n’a pas été suivi de réels effets et se trouve désormais menacé par l’arrivée à la tête du Brésil d’un président entièrement tourné vers les intérêts de l’agro-business.

Les bassins transfrontaliers des lacs et rivières représentent plus de 45 % de la surface terrestre et sont l’objet de nombreux traités régionaux et internationaux. L’essentiel des recherches sur la géopolitique de l’eau porte donc principalement sur ces eaux de surface visibles. Cette focalisation sur les bassins fluviaux empêche une réelle mise en lumière des ressources hydriques souterraines, qui restent peu connues et étudiées. Pourtant, ces dernières représentent un enjeu de taille : 30 % de l’eau douce mondiale est souterraine (contre 69,7 % dans les glaciers et seulement 0,3 % dans les lacs et rivières). Or, ces bassins souterrains sont très souvent partagés entre plusieurs pays qui les utilisent généralement de façon indépendante, et souvent intensive, en partie pour l’alimentation en eau potable et pour les usages industriels, mais surtout pour l’agriculture irriguée. Bien que les conséquences de ces phénomènes ne soient généralement pas visibles à court terme — ce qui fait que les États ne se rendent pas nécessairement compte de l’importance d’instaurer une gestion adaptée de ces nappes phréatiques —, ces réserves d’eau douce sont donc aussi exposées aux phénomènes de surexploitation et de pollution que les eaux superficielles, phénomènes par ailleurs générateurs de tensions locales, avec des risques de crises et de conflits entre pays. Par ailleurs, le développement économique et la croissance démographique accentuent sans cesse la pression sur les réserves hydriques de la planète de toutes natures, qui se raréfient également en raison des changements climatiques et de l’effet de serre.

Depuis plusieurs dizaines d’années, certains gouvernements et organisations internationales tentent donc d’élaborer un cadre légal et institutionnel adapté afin d’assurer une gestion efficace et durable de ces eaux partagées. C’est dans ce contexte que l’Accord sur l’aquifère Guarani, l’un des trois plus grands aquifères au monde, a été signé le 2 août 2010, premier traité international sur la gestion d’un aquifère transfrontalier particulier — bien que d’autres aquifères transfrontaliers fassent l’objet d’une coopération fonctionnelle, notamment celui du Sahara septentrional (Algérie, Libye, Tunisie). S’étendant sur 1,1 million de kilomètres carrés, le système aquifère Guarani (SAG) est partagé entre le Brésil (71 %), l’Argentine (19,1 %), le Paraguay (6,1 %) et l’Uruguay (3,8 %) et forme une réserve hydrique de 37 000 km3 (1). Cet accord entre les quatre États riverains du SAG est alors perçu comme une avancée très importante. Mais, neuf ans après sa signature, le traité ne s’est pas concrétisé dans un système de véritable gestion intégrée. En outre, si le Brésil a finalement ratifié le traité en 2017, après l’Uruguay et l’Argentine en 2012, le Paraguay tarde encore à le faire. Les eaux de l’aquifère ne bénéficient donc toujours pas d’une réelle protection juridique internationale.

Or, à la suite de l’élection présidentielle brésilienne d’octobre 2018, le pays est dirigé depuis le 1er janvier 2019 par un président peu soucieux des questions environnementales. Jair Bolsonaro n’a en effet que peu dissimulé ses projets d’exploitation non raisonnée des ressources naturelles brésiliennes, faisant craindre le pire aux organisations environnementales et aux communautés indigènes vivant en région amazonienne. Cependant, le Brésil ne regorge pas uniquement de ressources terrestres et minières : sous ses pieds se situe également une part conséquente de l’aquifère Guarani.

Les points de recharge : hubs stratégiques

Bien que le système aquifère Guarani ne soit pas encore parfaitement connu — comme c’est le cas de beaucoup de ces réserves souterraines dans le monde —, l’ensemble des données scientifiques disponibles s’est accru rapidement au cours des vingt dernières années grâce à divers projets de recherche. Avec l’intérêt croissant autour du SAG et de ses ressources en eau, les quatre pays riverains ont notamment entamé une étude commune dans les années 2000. L’établissement des conditions de recharge et des caractéristiques exactes du système apparaissait en effet primordial pour mettre sur pied une législation conjointe. Le Projet pour la protection environnementale et le développement durable du Système Aquifère Guarani voit donc le jour en 2003, avec un budget de 27 millions de dollars, financé principalement par le Fonds pour l’Environnement mondial, avec la Banque mondiale en opérateur de fonds et l’Organisation des États américains comme agence d’exécution (2). En 2009, le projet donne naissance à un deuxième plan de recherche : le Plan d’Action Stratégique.

On sait à présent que le SAG est une formation rocheuse contenant de l’eau souterraine, continue (c’est-à-dire formant un seul système), mais caractérisée par une structure hétérogène : dans certaines parties, celles n’étant pas confinées, les eaux s’écoulent et se rechargent, alimentées par les pluies. Ce type de système aquifère est donc partiellement renouvelable, contrairement à d’autres qui ne le sont pas ou peu (3). Si les eaux du SAG se renouvellent, elles circulent cependant lentement, car elles sont freinées par certaines barrières hydrauliques et sous-divisions naturelles dans la roche. C’est ainsi que les recherches effectuées ont pu révéler une qualité de l’eau généralement bonne, grâce principalement au fait qu’une grande partie de la ressource n’ait pas encore été affectée par la pollution et la surexploitation, à l’exception toutefois de quelques points de recharge importants. Ces zones de recharge sont indispensables pour les nappes phréatiques confinées telles que l’aquifère Guarani, qui dépendent de ces écoulements hydrauliques latéraux en provenance de points de recharge souvent situés en altitude [voir schéma p. 25].

Les études démontrent que la pollution et la surexploitation observées aujourd’hui dans ces points de recharge sont principalement dues à une agriculture croissante en milieu rural, aux lacunes du contrôle foncier urbain et à des rejets réguliers de déchets des industries avoisinantes. Ces phénomènes sont d’autant plus critiques qu’ils apparaissent généralement dans des zones à densité démographique élevée étant donné la proximité entre l’aquifère et le sol à ces endroits stratégiques (4). La ville de Ribeirão Preto (un demi-million d’habitants) par exemple, dans l’État de São Paulo au Brésil, puise une grande partie de son eau douce dans l’aquifère Guarani. Mais, comme dans la plupart des villes ayant ainsi facilement accès à une ressource en eau abondante grâce au SAG (au moins 400 agglomérations en 2007), les normes environnementales sont délaissées, le traitement des déchets urbains est négligé et ces derniers, en imprégnant progressivement le sol, contaminent directement l’aquifère et ses ressources en eau douce. Les déchets de l’industrie sucrière, acteur important dans la région, sont également un agent considérable de la pollution, avec les herbicides et les pesticides.

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