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Stratégies d’influence : le rôle des services de renseignement

Dans un conflit, l’ensemble des acteurs peut participer à des opérations d’influence. Entre les spécialistes des opérations psychologiques et les manœuvres d’unités conventionnelles, les services de renseignement aussi peuvent agir sur les comportements et les attitudes d’une variété de cibles. La nature de leur métier les amène souvent à travailler sur des actions d’intoxication, de désinformation et de manipulation d’individus stratégiques, en appui aux opérations ou même en période de paix, en dehors des conflits.

Dans les conceptions les plus récentes de ce qu’est une stratégie d’influence, la plupart des acteurs militaires retiennent qu’il s’agit du déploiement de moyens non létaux visant à faire adopter une attitude ou un comportement spécifiques en envoyant le bon message, via le bon médium, à une audience ciblée. Dans ce champ, on trouvera une multitude de disciplines : les opérations psychologiques ou Opérations Militaires d’Influence (PsyOps/OMI) qui visent plutôt des cibles étrangères, généralement des populations ; des actions civilo-­militaires qui ciblent les populations sur le théâtre ; la communication opérationnelle pour mobiliser sa propre opinion publique et éventuellement celles de pays alliés ; la déception dans la manœuvre militaire ; la mobilisation de leaders stratégiques (Key Leader Engagement) sur les théâtres d’opérations ; des actions plus ciblées sur des individus ennemis, habituellement menées par les forces spéciales ou, justement, les services de renseignement…

Selon les pays et les doctrines, la répartition de ces tâches est plus ou moins disséminée entre des unités conventionnelles et des unités spéciales, voire secrètes. En France, par exemple, les OMI sont principalement à la charge du Centre Interarmées d’Action sur l’Environnement (CIAE) et de spécialistes dispatchés dans diverses unités de contact, surtout dans une logique de conseil au commandement sur les enjeux liés à l’environnement des opérations. Ces actions, lorsqu’elles sont le fait des forces spéciales, sont qualifiées d’« actions indirectes ». Elles sont globalement tournées vers l’ennemi. D’autres pays, comme les États-Unis, font faire des allers-­retours à leurs spécialistes des opérations psychologiques, tantôt affectés au commandement des opérations spéciales (USSOCOM) et tantôt rattachés à d’autres grandes unités. Une répartition des efforts qui se complexifie encore lorsque des réservistes opèrent en nombre dans la discipline : là aussi, c’est le cas aux États-Unis, mais aussi au Royaume-­Uni ou en Israël.

On évoque moins le rôle, dans les stratégies militaires d’influence, des services de renseignement. Ceux-ci étant particulièrement discrets sur ce sujet, il est difficile d’accéder à de la documentation tant sur leurs opérations que sur leurs doctrines en la matière. Les témoignages de première main sont tout aussi rares. Historiquement, les services de renseignement se sont plus généralement spécialisés sur des outils bien spécifiques de l’influence : la déception, notamment à travers la diffusion de rumeurs ; l’intoxication d’agents ou de services de renseignement adverses ; l’opération psychologique ou de désinformation en transmettant des informations vraies ou fausses à des contacts aux positions et aux rôles clés. Ils ciblent habituellement, directement ou indirectement, les décideurs adverses.

Des acteurs historiques

L’influence est au cœur de la mission des services de renseignement. Pour tisser un réseau de sources, ces officiers doivent en étudier l’environnement intellectuel, sociologique, culturel et informationnel. Des données qui sont encore aujourd’hui décortiquées avec précision pour développer des campagnes d’information et d’opérations psychologiques dans les opérations contemporaines. L’officier de renseignement va aussi parfois chercher à amener son réseau de sources à penser ou à agir d’une certaine manière : c’est de l’influence. La manœuvre peut s’exercer par la contrainte (menace) ou non (séduction, conviction, idéologie). Le tout est de trouver le bon message à envoyer à la bonne cible pour obtenir l’effet recherché. Glisser un message à une source dont on sait qu’elle le répétera à un service tiers, ou à un journaliste dont on sait qu’il publiera l’information, est un moyen d’amener des cibles directes ou indirectes à faire évoluer leurs attitudes et leurs comportements.

La Deuxième Guerre mondiale est certainement le conflit le mieux documenté en ce qui concerne les opérations d’influence militaires, même si ce terme n’était pas utilisé à l’époque (1). On parlait alors de campagne de déception, de désinformation ou d’intoxication, en appui aux opérations. Aucune grande opération ne fut menée sans avoir été précédée de longs mois de manœuvres d’influence. La London Controling Section (LCS) de Winston Churchill, l’Abwehr de l’état-­major allemand ou encore l’Office of Strategic Services (OSS) américain ont participé à celles-ci. Le 2e bureau français disposait aussi d’infiltrés dans le camp ennemi, qui diffusaient régulièrement de fausses informations auprès d’interlocuteurs variés pour les intoxiquer. Espions et agents doubles n’ont cessé de distiller leurs messages dans des oreilles ennemies (infiltrés, agents retournés) ou neutres (officiers sous couverture diplomatique lâchant volontairement des informations à des ambassades neutres comme l’Espagne, le Portugal ou la Suède). Un travail qui a notamment permis de convaincre Adolf Hitler et toute une partie de son état-­major que le débarquement allié ne pourrait avoir lieu que dans le Pas-de-­Calais et non en Normandie.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la toute jeune Central Intelligence Agency (CIA), héritière de l’OSS né au cours de ce conflit, décrivait déjà l’influence comme un effort collectif. Elle pouvait notamment y jouer un rôle de soutien en récoltant les données nécessaires à la définition d’une stratégie et d’opérations d’influence efficaces. Dans un document de 1951, le « principe général » suivant a été posé : « Le renseignement en appui aux actions psychologiques n’est pas un travail qui doit être le fait d’une unique agence, mais doit être un effort en coopération entre l’État, la CIA et les armées. (2) » La CIA se proposait notamment de concevoir une connaissance sociologique et informationnelle des publics qui pourraient être pris pour cibles. Elle se positionnait également en évaluateur des actions menées. Elle offrait ainsi de nourrir les différents acteurs de l’action psychologique en renseignement dès la phase de planification.

Du côté soviétique, les grandes agences de renseignement ont développé à la même époque toute une doctrine de « mesures actives ». Ces techniques impliquaient diverses actions afin d’obtenir des effets politiques chez les cibles visées. Si elles intégraient des méthodes violentes et coercitives, elles prévoyaient aussi tout un tas d’interventions relevant de l’influence : désinformation, propagande, accompagnement de personnalités étrangères influentes. L’un des exemples les plus emblématiques des mesures actives soviétiques pendant la guerre froide est l’appui apporté aux mouvements anti-­guerre du Vietnam aux États-Unis. Stanislas Lunev, un colonel du GRU retourné par la CIA, a raconté dans ses Mémoires toute la panoplie d’aides fournies aux pacifistes pour les renforcer dans leur lutte contre le gouvernement américain et leur permettre de persuader toujours plus de citoyens d’adhérer à leur engagement (3).

Dans les années 1960, du côté français, les militaires se sont passionnés pour l’action psychologique dans le cadre de la guerre en Algérie. Dans ce dernier conflit et en Indochine, quelques officiers de grand renom ayant marqué l’histoire du 11e régiment de choc, ancêtre du Service Action, se sont intéressés à la notion de « guerre psychologique » (Jacques Morlane et Paul Aussaresses, pour ne citer qu’eux).

Paradoxalement, les services de renseignement ont alors abordé le sujet sous l’angle de la menace : ils s’inquiétaient des risques de subversion venus de l’Est. C’est d’ailleurs pour faire face à l’idéologie communiste que l’on a parlé pour la première fois dans l’Hexagone d’« action psychologique », plutôt que de propagande, en 1951 (4). Des officiers ont été affectés sur tout le territoire national pour former les gradés dans ce domaine et leur apprendre les bases d’une bonne protection et d’une bonne hygiène politique et intellectuelle.

Une omniprésence contemporaine

Avec les années, le rôle des services de renseignement dans certaines opérations d’influence d’envergure lors de conflits passés a pu émerger. Il reste toutefois difficile d’en évaluer l’importance dans les guerres et affrontements plus contemporains. On voit pourtant apparaître, ici et là, dans la presse ou dans des écrits plus académiques, des actions menées par ces unités, soit directement en appui des forces sur certains théâtres d’opérations, soit dans les tensions qui opposent les grandes puissances. Pour les officiers de terrain des services de renseignement, la manipulation et l’intoxication sont souvent aussi présentes que la récolte d’informations. La logique selon laquelle les services de renseignement sont adéquats pour mener des opérations d’influence en temps de paix n’a pas changé depuis la fin des années 1940.

Aux États-Unis, plusieurs affaires récentes liées à des officiers de renseignement russes ont montré la capacité de ces derniers à approcher des responsables politiques, militaires ou économiques pour récolter de l’information. Dans le cas des équipes de Donald Trump, la relation semble avoir également inclus une part d’influence : différents acteurs ont travaillé à faire passer des idées, visant notamment à faire percevoir la Russie comme un partenaire plutôt que comme une menace. En France, une source issue d’un service de renseignement nous confie avoir assisté à des manœuvres similaires de la part de diplomates russes, soupçonnés d’être des officiers du GU (ex-GRU), dans des milieux politiques. Des proches de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon auraient ainsi été sensibilisés à l’intérêt d’un rapprochement avec Moscou lors de la dernière campagne présidentielle.

Les services de renseignement peuvent travailler à démasquer des officiers adverses dans une logique de contre-­ingérence. Toujours en France, une opération de ce type a été menée en décembre 2017 pour dévoiler la couverture d’un cadre du GU (5). Celui-ci espérait amener une source, haut placée dans la diplomatie, à lui révéler des renseignements précieux. Le contre-­espionnage français, en contact avec la source en question, a incité celle-ci à coopérer… jusqu’à ce que le Russe puisse être appréhendé, pris en flagrant délit. Le travail d’influence visait ici l’officier du GU, via le médium adapté (la source, qui était donc en réalité un agent double).

Des officiers de renseignement qui conseillent et poussent des acteurs à mener certaines actions ont également pu être observés dans le conflit ukrainien. Des conseillers du GU et du FSB ont été remarqués en Crimée quelques jours avant le déploiement de l’armée, le 26 février 2014. D’après le journaliste russe Mikhail Zygar, leur objectif était alors de pousser les parlementaires locaux à organiser une élection pour choisir un nouveau Premier ministre (6). De l’autre côté, de nombreuses accusations d’actions de la CIA ont pu circuler, notamment après la diffusion d’enregistrements de plusieurs hauts responsables occidentaux discutant des personnalités à placer à la tête du nouveau gouvernement ukrainien. Des rumeurs dont les sources restent majoritairement douteuses, même s’il est hautement probable que les services en question aient bel et bien travaillé sur ce terrain. Sur un autre front et dans une autre logique, plusieurs pays occidentaux ont aussi eu directement recours à leurs services de renseignement dans le cadre de l’intervention en Syrie, afin de convaincre leurs opinions publiques de la légitimité d’opérations militaires en cours ou à venir. La diffusion en 2013 et en 2018 par Paris et Washington de rapports destinés à démontrer l’usage d’armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad devait pousser le public à soutenir la réponse militaire. Des données et des analyses normalement classifiées, récoltées et préparées par la CIA et la DGSE, ont été remises en forme dans une logique de communication d’influence : ainsi publiés par les médias d’information, ces documents devaient amener les citoyens des pays concernés à adopter une attitude favorable à l’égard de la force dont l’emploi était alors envisagé par les gouvernements. Il est intéressant de noter que le travail des services de renseignement n’est pas utilisé ici pour influencer une cible individuelle, comme c’est souvent le cas, mais en appui du discours politique, sur une population à grande échelle.

Les services de renseignement modernes ont d’ailleurs appris à employer la communication institutionnelle, notamment pour leur recrutement. Dans la plupart des démocraties, il faut trouver comment séduire les candidats afin de leur donner envie de s’engager, tout en travaillant à convaincre l’opinion publique en général du bien-­fondé des actions menées par ces organismes. C’est dans cette logique que la plupart des agences, de la CIA au Mossad israélien en passant par la DGSE, ont appris à entrouvrir la porte pour laisser sortir quelques informations sur leur fonctionnement destinées à nourrir les milieux médiatiques (films, séries, littérature, documentaires…). Tous se sont dotés de services de communication qui publient ici et là quelques communiqués, notamment sur les réseaux sociaux. En mai 2018, la DGSE diffusait ainsi trois vidéos présentant des « agents secrets » de son service sur son compte YouTube. Mais pas n’importe lesquels : ils sont informaticiens et travaillent sur du chiffrement et du déchiffrement. Une spécialité marquée par la pénurie.

Le mystère des opérations numériques

En 2014, les Russes ont mené diverses opérations d’influence en appui de leur intervention en Ukraine, comme nous l’avons vu plus haut. Dans un document interne au GU (ex-GRU) qu’a pu consulter le Washington Post, des éléments sont précisés sur le rôle d’une équipe qui s’est focalisée sur une campagne numérique orchestrée dans ce contexte (7). Des officiers de ce service de renseignement militaire ont créé toute une série de profils fictifs sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et VKontakte. Ces comptes ont été utilisés pour simuler des citoyens ukrainiens déçus par la révolution du Maïdan, qui venait d’aboutir à la chute du président Victor Ianoukovitch. En tout, pendant une semaine, ils sont intervenus sur une trentaine de plates-­formes numériques ukrainiennes et dans les commentaires de 25 médias anglophones de premier plan.

Sur le fond, la montée en puissance des outils numériques ne change pas grand-­chose aux actions d’influence menées par les services de renseignement. De la même manière qu’avec des médias classiques utilisés pour faire circuler des messages ou que par des échanges directs avec des interlocuteurs que l’on souhaite amener à agir d’une certaine manière, les réseaux sociaux permettent de pousser une cible, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe, à adopter une attitude ou un comportement recherchés. Ce qu’Internet, et notamment les réseaux sociaux, apportent d’original, c’est l’échelle des opérations menées.

Quelques articles de presse évoquent ici et là de possibles infiltrations de réseaux sociaux, en particulier de forums, afin de récolter du renseignement. Les services interviennent-ils aussi dans le but d’influencer les utilisateurs de ces plates-­formes ? C’est là encore hautement probable, mais difficilement démontrable. Il est tout de même intéressant de s’interroger, en la matière, sur la récente action détectée du côté des Chinois : leurs services auraient approché 4 000 utilisateurs français du réseau professionnel Linkedin, selon une note des services de renseignement français révélée par Le Figaro. Il s’agit ici a priori surtout de récolter des informations. Mais pourquoi ne pas utiliser un tel réseau professionnel pour influencer des publics ? Si un service de renseignement sait l’exploiter pour capter des informations, il doit pouvoir s’en servir pour faire passer des messages à ses cibles.

Dans un tout autre registre, les États-Unis ont développé secrètement en 2010 un réseau social propre à Cuba, baptisé ZunZuneo. Bien que les informations sur celui-ci soient parcellaires, il visait apparemment à ouvrir des lieux d’échanges virtuels à la population afin de lui permettre de développer des discours d’opposition au pouvoir. Malgré le secret qui a entouré ce projet, les principaux protagonistes, financés par l’US Aid, agence d’État américaine consacrée à l’aide internationale au développement, ont tenté de se montrer rassurants : promis, la CIA n’a joué aucun rôle. 

Notes

(1) Jean Deuve, Stratagèmes : duperies, tromperies, intoxications pendant la Seconde Guerre mondiale, Nouveau Monde, Paris, 2008.

(2) CIA, Draft Memorandum Intelligence Support for Psychological Operations, juin 1951, déclassifié en 2003.

(3) Stanislas Lunev, Through the eyes of the enemy, Regnery Publishing, 1998.

(4) Marie-Catherine Villatoux, « La lutte contre la subversion en France au tournant des années 1950 », Inflexions, no 14, s.d.

(5) Matthieu Suc et Jacques Massey, « Entre les services secrets français et russes, la guerre froide est de retour », Mediapart, 27 avril 2018.

(6) Mikhail Zygar, Les hommes du Kremlin, Le Cherche Midi, Paris, 2018.

(7) Ellen Nakashima, « Inside a Russian disinformation campaign in Ukraine in 2014 », The Washington Post, décembre 2017.

Légende de la photo en première page : Des « petits hommes verts » en Crimée, en 2014. L’opération russe s’est accompagnée d’une manœuvre d’influence tous azimuts visant d’abord à nier le rôle de Moscou, avant de légitimer l’annexion. (© Photos​.ua/​S​h​u​t​t​e​r​s​t​ock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°63, « Renseignement militaire : Savoir pour vaincre », décembre 2018 – janvier 2019.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Chercheur spécialiste dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek est doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000. Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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