Stratégies d’influence : le rôle des services de renseignement

Des officiers de renseignement qui conseillent et poussent des acteurs à mener certaines actions ont également pu être observés dans le conflit ukrainien. Des conseillers du GU et du FSB ont été remarqués en Crimée quelques jours avant le déploiement de l’armée, le 26 février 2014. D’après le journaliste russe Mikhail Zygar, leur objectif était alors de pousser les parlementaires locaux à organiser une élection pour choisir un nouveau Premier ministre (6). De l’autre côté, de nombreuses accusations d’actions de la CIA ont pu circuler, notamment après la diffusion d’enregistrements de plusieurs hauts responsables occidentaux discutant des personnalités à placer à la tête du nouveau gouvernement ukrainien. Des rumeurs dont les sources restent majoritairement douteuses, même s’il est hautement probable que les services en question aient bel et bien travaillé sur ce terrain. Sur un autre front et dans une autre logique, plusieurs pays occidentaux ont aussi eu directement recours à leurs services de renseignement dans le cadre de l’intervention en Syrie, afin de convaincre leurs opinions publiques de la légitimité d’opérations militaires en cours ou à venir. La diffusion en 2013 et en 2018 par Paris et Washington de rapports destinés à démontrer l’usage d’armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad devait pousser le public à soutenir la réponse militaire. Des données et des analyses normalement classifiées, récoltées et préparées par la CIA et la DGSE, ont été remises en forme dans une logique de communication d’influence : ainsi publiés par les médias d’information, ces documents devaient amener les citoyens des pays concernés à adopter une attitude favorable à l’égard de la force dont l’emploi était alors envisagé par les gouvernements. Il est intéressant de noter que le travail des services de renseignement n’est pas utilisé ici pour influencer une cible individuelle, comme c’est souvent le cas, mais en appui du discours politique, sur une population à grande échelle.

Les services de renseignement modernes ont d’ailleurs appris à employer la communication institutionnelle, notamment pour leur recrutement. Dans la plupart des démocraties, il faut trouver comment séduire les candidats afin de leur donner envie de s’engager, tout en travaillant à convaincre l’opinion publique en général du bien-­fondé des actions menées par ces organismes. C’est dans cette logique que la plupart des agences, de la CIA au Mossad israélien en passant par la DGSE, ont appris à entrouvrir la porte pour laisser sortir quelques informations sur leur fonctionnement destinées à nourrir les milieux médiatiques (films, séries, littérature, documentaires…). Tous se sont dotés de services de communication qui publient ici et là quelques communiqués, notamment sur les réseaux sociaux. En mai 2018, la DGSE diffusait ainsi trois vidéos présentant des « agents secrets » de son service sur son compte YouTube. Mais pas n’importe lesquels : ils sont informaticiens et travaillent sur du chiffrement et du déchiffrement. Une spécialité marquée par la pénurie.

Le mystère des opérations numériques

En 2014, les Russes ont mené diverses opérations d’influence en appui de leur intervention en Ukraine, comme nous l’avons vu plus haut. Dans un document interne au GU (ex-GRU) qu’a pu consulter le Washington Post, des éléments sont précisés sur le rôle d’une équipe qui s’est focalisée sur une campagne numérique orchestrée dans ce contexte (7). Des officiers de ce service de renseignement militaire ont créé toute une série de profils fictifs sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et VKontakte. Ces comptes ont été utilisés pour simuler des citoyens ukrainiens déçus par la révolution du Maïdan, qui venait d’aboutir à la chute du président Victor Ianoukovitch. En tout, pendant une semaine, ils sont intervenus sur une trentaine de plates-­formes numériques ukrainiennes et dans les commentaires de 25 médias anglophones de premier plan.

Sur le fond, la montée en puissance des outils numériques ne change pas grand-­chose aux actions d’influence menées par les services de renseignement. De la même manière qu’avec des médias classiques utilisés pour faire circuler des messages ou que par des échanges directs avec des interlocuteurs que l’on souhaite amener à agir d’une certaine manière, les réseaux sociaux permettent de pousser une cible, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un groupe, à adopter une attitude ou un comportement recherchés. Ce qu’Internet, et notamment les réseaux sociaux, apportent d’original, c’est l’échelle des opérations menées.

Quelques articles de presse évoquent ici et là de possibles infiltrations de réseaux sociaux, en particulier de forums, afin de récolter du renseignement. Les services interviennent-ils aussi dans le but d’influencer les utilisateurs de ces plates-­formes ? C’est là encore hautement probable, mais difficilement démontrable. Il est tout de même intéressant de s’interroger, en la matière, sur la récente action détectée du côté des Chinois : leurs services auraient approché 4 000 utilisateurs français du réseau professionnel Linkedin, selon une note des services de renseignement français révélée par Le Figaro. Il s’agit ici a priori surtout de récolter des informations. Mais pourquoi ne pas utiliser un tel réseau professionnel pour influencer des publics ? Si un service de renseignement sait l’exploiter pour capter des informations, il doit pouvoir s’en servir pour faire passer des messages à ses cibles.

Dans un tout autre registre, les États-Unis ont développé secrètement en 2010 un réseau social propre à Cuba, baptisé ZunZuneo. Bien que les informations sur celui-ci soient parcellaires, il visait apparemment à ouvrir des lieux d’échanges virtuels à la population afin de lui permettre de développer des discours d’opposition au pouvoir. Malgré le secret qui a entouré ce projet, les principaux protagonistes, financés par l’US Aid, agence d’État américaine consacrée à l’aide internationale au développement, ont tenté de se montrer rassurants : promis, la CIA n’a joué aucun rôle. 

Notes

(1) Jean Deuve, Stratagèmes : duperies, tromperies, intoxications pendant la Seconde Guerre mondiale, Nouveau Monde, Paris, 2008.

(2) CIA, Draft Memorandum Intelligence Support for Psychological Operations, juin 1951, déclassifié en 2003.

(3) Stanislas Lunev, Through the eyes of the enemy, Regnery Publishing, 1998.

(4) Marie-Catherine Villatoux, « La lutte contre la subversion en France au tournant des années 1950 », Inflexions, no 14, s.d.

(5) Matthieu Suc et Jacques Massey, « Entre les services secrets français et russes, la guerre froide est de retour », Mediapart, 27 avril 2018.

(6) Mikhail Zygar, Les hommes du Kremlin, Le Cherche Midi, Paris, 2018.

(7) Ellen Nakashima, « Inside a Russian disinformation campaign in Ukraine in 2014 », The Washington Post, décembre 2017.

Légende de la photo en première page : Des « petits hommes verts » en Crimée, en 2014. L’opération russe s’est accompagnée d’une manœuvre d’influence tous azimuts visant d’abord à nier le rôle de Moscou, avant de légitimer l’annexion. (© Photos​.ua/​S​h​u​t​t​e​r​s​t​ock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°63, « Renseignement militaire : Savoir pour vaincre », décembre 2018 – janvier 2019.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Chercheur spécialiste dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek est doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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