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Stratégies d’influence : le rôle des services de renseignement

Dans les années 1960, du côté français, les militaires se sont passionnés pour l’action psychologique dans le cadre de la guerre en Algérie. Dans ce dernier conflit et en Indochine, quelques officiers de grand renom ayant marqué l’histoire du 11e régiment de choc, ancêtre du Service Action, se sont intéressés à la notion de « guerre psychologique » (Jacques Morlane et Paul Aussaresses, pour ne citer qu’eux).

Paradoxalement, les services de renseignement ont alors abordé le sujet sous l’angle de la menace : ils s’inquiétaient des risques de subversion venus de l’Est. C’est d’ailleurs pour faire face à l’idéologie communiste que l’on a parlé pour la première fois dans l’Hexagone d’« action psychologique », plutôt que de propagande, en 1951 (4). Des officiers ont été affectés sur tout le territoire national pour former les gradés dans ce domaine et leur apprendre les bases d’une bonne protection et d’une bonne hygiène politique et intellectuelle.

Une omniprésence contemporaine

Avec les années, le rôle des services de renseignement dans certaines opérations d’influence d’envergure lors de conflits passés a pu émerger. Il reste toutefois difficile d’en évaluer l’importance dans les guerres et affrontements plus contemporains. On voit pourtant apparaître, ici et là, dans la presse ou dans des écrits plus académiques, des actions menées par ces unités, soit directement en appui des forces sur certains théâtres d’opérations, soit dans les tensions qui opposent les grandes puissances. Pour les officiers de terrain des services de renseignement, la manipulation et l’intoxication sont souvent aussi présentes que la récolte d’informations. La logique selon laquelle les services de renseignement sont adéquats pour mener des opérations d’influence en temps de paix n’a pas changé depuis la fin des années 1940.

Aux États-Unis, plusieurs affaires récentes liées à des officiers de renseignement russes ont montré la capacité de ces derniers à approcher des responsables politiques, militaires ou économiques pour récolter de l’information. Dans le cas des équipes de Donald Trump, la relation semble avoir également inclus une part d’influence : différents acteurs ont travaillé à faire passer des idées, visant notamment à faire percevoir la Russie comme un partenaire plutôt que comme une menace. En France, une source issue d’un service de renseignement nous confie avoir assisté à des manœuvres similaires de la part de diplomates russes, soupçonnés d’être des officiers du GU (ex-GRU), dans des milieux politiques. Des proches de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon auraient ainsi été sensibilisés à l’intérêt d’un rapprochement avec Moscou lors de la dernière campagne présidentielle.

Les services de renseignement peuvent travailler à démasquer des officiers adverses dans une logique de contre-­ingérence. Toujours en France, une opération de ce type a été menée en décembre 2017 pour dévoiler la couverture d’un cadre du GU (5). Celui-ci espérait amener une source, haut placée dans la diplomatie, à lui révéler des renseignements précieux. Le contre-­espionnage français, en contact avec la source en question, a incité celle-ci à coopérer… jusqu’à ce que le Russe puisse être appréhendé, pris en flagrant délit. Le travail d’influence visait ici l’officier du GU, via le médium adapté (la source, qui était donc en réalité un agent double).

Des officiers de renseignement qui conseillent et poussent des acteurs à mener certaines actions ont également pu être observés dans le conflit ukrainien. Des conseillers du GU et du FSB ont été remarqués en Crimée quelques jours avant le déploiement de l’armée, le 26 février 2014. D’après le journaliste russe Mikhail Zygar, leur objectif était alors de pousser les parlementaires locaux à organiser une élection pour choisir un nouveau Premier ministre (6). De l’autre côté, de nombreuses accusations d’actions de la CIA ont pu circuler, notamment après la diffusion d’enregistrements de plusieurs hauts responsables occidentaux discutant des personnalités à placer à la tête du nouveau gouvernement ukrainien. Des rumeurs dont les sources restent majoritairement douteuses, même s’il est hautement probable que les services en question aient bel et bien travaillé sur ce terrain. Sur un autre front et dans une autre logique, plusieurs pays occidentaux ont aussi eu directement recours à leurs services de renseignement dans le cadre de l’intervention en Syrie, afin de convaincre leurs opinions publiques de la légitimité d’opérations militaires en cours ou à venir. La diffusion en 2013 et en 2018 par Paris et Washington de rapports destinés à démontrer l’usage d’armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad devait pousser le public à soutenir la réponse militaire. Des données et des analyses normalement classifiées, récoltées et préparées par la CIA et la DGSE, ont été remises en forme dans une logique de communication d’influence : ainsi publiés par les médias d’information, ces documents devaient amener les citoyens des pays concernés à adopter une attitude favorable à l’égard de la force dont l’emploi était alors envisagé par les gouvernements. Il est intéressant de noter que le travail des services de renseignement n’est pas utilisé ici pour influencer une cible individuelle, comme c’est souvent le cas, mais en appui du discours politique, sur une population à grande échelle.

Les services de renseignement modernes ont d’ailleurs appris à employer la communication institutionnelle, notamment pour leur recrutement. Dans la plupart des démocraties, il faut trouver comment séduire les candidats afin de leur donner envie de s’engager, tout en travaillant à convaincre l’opinion publique en général du bien-­fondé des actions menées par ces organismes. C’est dans cette logique que la plupart des agences, de la CIA au Mossad israélien en passant par la DGSE, ont appris à entrouvrir la porte pour laisser sortir quelques informations sur leur fonctionnement destinées à nourrir les milieux médiatiques (films, séries, littérature, documentaires…). Tous se sont dotés de services de communication qui publient ici et là quelques communiqués, notamment sur les réseaux sociaux. En mai 2018, la DGSE diffusait ainsi trois vidéos présentant des « agents secrets » de son service sur son compte YouTube. Mais pas n’importe lesquels : ils sont informaticiens et travaillent sur du chiffrement et du déchiffrement. Une spécialité marquée par la pénurie.

Le mystère des opérations numériques

En 2014, les Russes ont mené diverses opérations d’influence en appui de leur intervention en Ukraine, comme nous l’avons vu plus haut. Dans un document interne au GU (ex-GRU) qu’a pu consulter le Washington Post, des éléments sont précisés sur le rôle d’une équipe qui s’est focalisée sur une campagne numérique orchestrée dans ce contexte (7). Des officiers de ce service de renseignement militaire ont créé toute une série de profils fictifs sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et VKontakte. Ces comptes ont été utilisés pour simuler des citoyens ukrainiens déçus par la révolution du Maïdan, qui venait d’aboutir à la chute du président Victor Ianoukovitch. En tout, pendant une semaine, ils sont intervenus sur une trentaine de plates-­formes numériques ukrainiennes et dans les commentaires de 25 médias anglophones de premier plan.

À propos de l'auteur

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Chercheur spécialiste dans les questions de défense et de relations internationales, Romain Mielcarek est doctorant en sciences humaines, rattaché à l’université de Strasbourg sous la direction de Philippe Breton, spécialiste des techniques d’argumentation, il s'intéresse à l’influence de la communication militaire sur le récit médiatique au cours du conflit afghan, depuis le début des années 2000.
Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.Il anime par ailleurs le blog guerres-influences.com.

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