Magazine Moyen-Orient

Les « veuves noires » de Daech

Les écrits d’Umm Sumayyah al-Muhajirah s’alignent sur la même méthode de détournement des textes religieux, mais aussi sur une rhétorique affective à connotation religieuse en ressassant les lignes du haram (« illicite ») et la nécessité de l’« obéissance », toujours dans l’objectif de convaincre sa lectrice potentielle : « It is haram for the mourning widow to move from her home », « O my sister, equip yourself with obedience and worship » (Dabiq, no 8) (6). À travers ses écrits, elle offre ses « consultations juridiques et canoniques » au public féminin dudit califat. Son discours sur la femme (de) djihadiste vise à procurer aux lectrices un sentiment de supériorité et d’appartenance à une caste privilégiée : « Here I want to say with the loudest voice to the sick-hearted who have slandered the honor of the chaste sisters, a woman’s hijrah from darul-kufr is obligatory whether or not she has a mahram, if she is able to find a relatively safe way and fears Allah regarding herself. She should not wait for anyone but should escape with her religion and reach the land where Islam and its people are honored » (Dabiq, no 8) (7).

Ce discours se retrouve dans les écrits de certaines épouses des « martyrs » qui participent également à la propagande féminine de Daech. Celles-ci représentent un modèle « idéalisé » de la femme « endurante » (« sabira »). C’est par exemple le cas de la Française Umm Umar al-Firansiyah, qui a signé un article dans le numéro 8 de Dar al-islam, après les attentats du 13 novembre 2015, dans lequel elle fait l’éloge de son mari, présenté comme martyr : « Mes sœurs, tout d’abord je voudrais vous dire que je vous aime en Allah et que vous êtes les meilleures des femmes de ce bas monde […] Avant tout, qu’Allah vous récompense pour chaque jour que vous passez auprès de vos maris, pour la patience de celles qui attendent leur retour, celles qui les ont suivis et celles qui se sont mariées ici. On se doit de les aider à raffermir leur haine envers les mécréants, on se doit de leur rappeler qu’ils sont venus combattre et non se replonger dans les plaisirs de ce bas monde, qu’ils ne doivent pas fléchir ni se montrer faibles face aux peurs qui les assaillent de temps à autre. »

Hayat Boumeddiene, la veuve d’Amedy Coulibaly, l’assaillant de l’Hyper Cacher de Paris en janvier 2015, fait également partie de cette catégorie des femmes propagandistes : « Prenez comme exemple Assiya, la femme de Pharaon qui a délaissé ce bas-monde alors qu’elle était la reine et qu’elle avait tous [sic] les richesses de ce bas-monde pour Allah et l’au-delà, sachant qu’elle a été torturée et tuée pour ce choix, mais Allah l’a raffermie et l’a élevée au-dessus de beaucoup de femmes et la louange revient à Allah Le Pardonneur Le Généreux » (Dar al-islam, no 2).

Ce modèle féminin idéalisé et sacralisé contribue à la promotion d’un pouvoir d’action réel des femmes djihadistes. Contrairement au discours qui les présente comme des victimes ou des agentes passives, nous postulons que ce discours est au contraire le premier facteur d’attraction des femmes européennes et occidentales, qui se voient conférer une place et un rôle sans commune mesure avec ceux qui étaient les leurs dans leur pays d’origine.

Maîtriser les réseaux sociaux

L’activisme djihadiste des femmes propagandistes et recruteuses s’opère également dans la propagande non officielle de Daech, notamment sur les réseaux sociaux. La Bretonne Émilie König est parmi les propagandistes recruteuses les plus connues. Elle a été placée sur la liste noire des combattants terroristes étrangers par la CIA. Née en 1984, originaire de Lorient, elle a été arrêtée en janvier 2018 par les forces kurdes en Syrie. Elle faisait partie des privilégiées de Daech du fait de son activité sur les réseaux sociaux, diffusant les productions médiatiques du groupe composées de montages vidéo et de chants appelant au djihad.

Le cas de Sally-Anne Jones illustre également le dévouement des femmes de Daech dans l’activisme djihadiste sur la Toile. Cette Britannique née en 1968 est partie en 2013 en Syrie accompagnée de son fils de 11 ans pour se marier avec le chef de la brigade « digi-djihad », Junaid Hussain, tué en 2015 par un drone américain. Elle est connue pour son activité intense sur les réseaux sociaux anglophones, notamment sur Twitter, où elle cherchait à attirer de jeunes femmes (et hommes) dans les rets de sa propagande irénique. Sur Internet, elle multipliait les menaces d’attaque en Angleterre, incitait à commettre des attentats et postait des tutoriels pour fabriquer des bombes ainsi que des clichés d’elle posant avec des armes. Elle écrivait dans l’un de ses commentaires sur les réseaux sociaux : « Vous les chrétiens, vous méritez tous de vous faire décapiter avec un couteau bien tranchant et d’être empalés aux grilles de Raqqa. Venez, je le ferai pour vous. » Elle serait morte en juin 2017 dans un raid en Syrie.

Les propagandistes recruteuses de Daech utilisent les différents réseaux sociaux et plates-formes numériques afin d’aider les potentielles migrantes à rejoindre la Syrie ou l’Irak. Certaines blogueuses anglaises, comme Umm Layth ou Aïcha, comptent parmi les plus célèbres « marieuses » de Daech. La première décrit son quotidien avec des récits de vie dont l’unique but est de séduire de potentielles recrues. À travers les réseaux sociaux ou les blogs, les propagandistes et recruteuses font l’éloge d’une supposée « vie parfaite » et d’une « promesse d’empowerment » offertes aux futures épouses des moudjahidines. Ces blogueuses faisaient également l’apologie du terrorisme sur la Toile : « Follow the examples of your brothers from Woolwich, Texas and Boston », « Wallahi there’s nothing more than beautiful fear into the hearts of the kuffar by attacking them where they think they are safest », tweete Umm Layth en 2013 (8).

À travers leur engagement dans la propagande et le recrutement, ces muhajirat ont joué un rôle important dans les transformations du cyberdjihadisme. Avant Daech, la cyberdjihadiste n’appartenait pas forcément à la « communauté virtuelle djihadiste ». De ce fait, elles étaient presque invisibles, voire considérées comme outsiders, dans le sens où leur « militantisme » sur la Toile n’était pas reconnu par les groupes auxquelles elles appartenaient. Après Daech, l’émergence de certaines figures féminines parmi les muhajirat par le biais de leur activisme sur les réseaux sociaux a transformé la représentation de la femme djihadiste et de ses rôles dans la djihadosphère.

À propos de l'auteur

Hasna Hussein

Hasna Hussein

Sociologue des médias et du genre, chercheuse associée au centre Émile Durkheim (Bordeaux), auteure du carnet de recherche « Contre-discours radical » (https://cdradical.hypotheses.org).

Ajouter un commentaire

Cliquez ici pour poster un commentaire

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR