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Le dernier Coréen naîtra-t-il en 2621 ?

Repousser l’âge légal de la retraite est une option critiquée par les entreprises, car elle augmente les coûts salariaux, mais elle est par contre bien acceptée par les salariés. En effet, après leur départ à la retraite — à 55 ans et souvent avant car les entreprises les poussent à arrêter —, ces derniers continuent de travailler une douzaine d’années dans des activités informelles car les pensions ne suffisent pas. Pour s’assurer des revenus d’appoint, ils s’endettent et créent des petits commerces qui se font une concurrence féroce entre eux.

Enfin, l’ouverture aux travailleurs étrangers — ils sont déjà 2 millions en 2018 qui occupent des emplois pénibles — est une option difficile à mettre en œuvre dans le contexte culturel coréen (13).

Au Japon [voir p. 46], la population en âge de travailler a diminué de 10 % entre 1995 et 2015, et la croissance du PIB per capita est tombée à 0,6 % l’an. Ce précédent japonais n’est pas de bon augure pour l’avenir de l’économie coréenne, où la population en âge de travailler diminuera de 27 % d’ici 2050.

Des conséquences sociales

On peut considérer la Corée comme la France moins la solidarité nationale. Cette formulation lapidaire souligne le contraste entre les performances économiques coréennes (5e puissance manufacturière, devant la France) et les carences sociales de ce pays qui affiche les plus mauvais indicateurs sociaux de l’OCDE. Alors qu’en France, les seniors jouissent d’un revenu supérieur à la moyenne nationale, en Corée la moitié d’entre eux vit en dessous du seuil de pauvreté et le sort des femmes qui bénéficient plus rarement d’une retraite est particulièrement dramatique, comme l’illustre le film d’E. J. Yong (The Bacchus Lady) sur les prostituées octogénaires. Cette détresse explique le taux de suicide élevé parmi les plus de 71 ans (117 pour 100 000, trois fois plus qu’en France) .

Dans la tradition confucéenne, s’occuper des personnes âgées est le devoir des enfants, aussi l’État a tardé à envisager de remplir ce rôle. La loi sur les retraites a été discutée pour la première fois en 1973 et ce n’est que quinze ans plus tard que le Parlement a adopté un régime national de retraite (National Pension System, NPS). Réservé aux salariés des entreprises de plus de 10 salariés, le NPS a été étendu à toutes les entreprises et il couvre la moitié de la population. Le NPS est le socle du système de retraites. Le nombre de cotisants a atteint un maximum de 18,9 millions en 2014, mais le nombre de retraités augmente très rapidement. En 2060, ils seront 11,1 millions et le fonds sera déficitaire. L’introduction tardive du NPS a permis de limiter les dépenses publiques pour les personnes âgées au quart de la moyenne OCDE et elles atteindront 7,3 % du PIB en 2050. Le ratio de remplacement du salaire, qui était à l’origine de 70 % (en moyenne) pour une personne ayant cotisé quarante années, ne sera plus que de 40 % en 2028 et cette couverture représente la moitié du seuil de pauvreté.

Des conséquences stratégiques

L’armée sud-coréenne (687 000 hommes) est la sixième au monde en termes d’effectifs et la durée du service militaire est encore de 21 mois. Alors que le nombre de jeunes hommes de 20 ans diminuera au Sud, il évoluera peu en Corée du Nord. Allonger la durée du service militaire ou mobiliser les jeunes filles sont des solutions envisageables mais difficiles à mettre en œuvre (14) et l’alternative sera pour l’armée sud-coréenne d’investir davantage dans la technologie. De menace, la Corée du Nord pourrait-elle devenir solution au défi démographique qu’affronte la Corée du Sud ? Deux fois moins peuplée que le Sud, la Corée du Nord affiche un taux de fécondité égal au seuil de renouvellement et l’âge médian est inférieur de cinq ans à celui du Sud. Dans un premier temps, la réunification pourrait donner une impulsion aux naissances, mais le précédent allemand montre que la natalité du Nord risque de converger vers celle du Sud.

Quelles perspectives ?

Le dernier Coréen naîtra en 2621 selon un rapport alarmiste de l’Assemblée nationale (15) qui extrapolait la chute de la natalité pour sensibiliser la société aux enjeux démographiques. En effet, la Corée tarde à trouver une réponse au défi démographique car il n’y a pas de consensus social (16) sur l’enjeu du vieillissement. Pour de nombreux Coréens, le principal problème de leur pays est la surpopulation, aussi l’effondrement de la natalité n’a rien d’inquiétant, bien au contraire, elle allègera le fardeau de l’éducation des enfants et l’arrivée de cohortes moins nombreuses fera disparaître le sous-emploi des jeunes. Ils oublient que le vieillissement réduira simultanément l’offre et la demande en augmentant la part des cohortes moins dépensières dans la population et le taux de dépendance des plus âgés.

La Corée va vivre le retournement de la pyramide des âges et l’avenir montrera comment la société s’ajustera à ce défi que connaîtront plusieurs pays asiatiques au cours des décennies à venir.

Évolution de la fécondité et du taux de dépendance en Corée du Sud (1950-2050)

Notes

(1) La transition démographique décrit le passage d’une situation de fécondité et de mortalité élevées à une situation de fécondité et mortalité faibles ; il s’agit moins d’une théorie que d’une généralisation souffrant des exceptions, à commencer par la France où la baisse de la fécondité a précédé celle de la mortalité. (Y. Charbit, M. Gaimard, La bombe démographique en question, PUF, 2015)

(2) Une ONG créée en Inde en 1952 par une Américaine et une Indienne qui s’est rapidement développée au niveau international.

(3) John Metcalf, 1966, « South Korea plans ahead », Far Eastern Economic Review, vol. 52 no 10, 9 juin ; Jean Egan, « South Korea: Population Pacesetter », Far Eastern Economic Review, vol. 75, no 2, 8 janvier 1972.

(4) Dans les années 2000, la forte augmentation de l’emploi dans l’industrie légère a fait chuter la fécondité au Bangladesh et au Cambodge.

(5) Ki-Soo Eun, « Understanding Recent Fertility Decline in Korea », Journal of Population and Social Security (Population), vol. 1.

(6) W. Lutz, V. Skirbekk, M. R.Testa, « The Low-Fertility Trap Hypothesis: Forces that May Lead to Further Postponement and Fewer Births in Europe », IIASA working papers, mars 2007.

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