Arménie, an II de la révolution de velours

Après cinq mois d’enquête, la lutte anticorruption a déjà permis de faire rentrer 113 millions d’euros dans les caisses de l’État (5), même si les pratiques de prédation économique des anciens présidents Serge Sarkissian et son prédécesseur, Robert Kotcharian, n’ont pour l’instant pas donné lieu à poursuites, la justice se concentrant sur les réseaux liés à ces derniers.

Les deux anciens présidents sont en revanche mis en cause dans les incidents du 1er mars 2008 qui ont fait dix morts, à la suite d’une élection présidentielle truquée et contestée dans la rue. La réouverture de l’enquête a pu alimenter la crainte d’une vendetta.

Souffrant d’une panne d’investissements et des grands chantiers à l’arrêt comme celui de la mine d’or d’Almusar pour des raisons environnementales, le gouvernement peine à diversifier l’économie. Misant sur les high-techs, qui contribuent à 15 % du total des exportations (6), Pachinian a très tôt vanté le potentiel de croissance de l’économie numérique et projette de faire de son pays un hub régional de la Tech. L’Arménie accueillera d’ailleurs en octobre 2019 le World Congress on Information Technology.

Dans le même temps cependant, la dette publique a gonflé d’un milliard. Pour pallier le déficit du budget de l’État, le gouvernement a dû procéder à des mesures impopulaires, appliquant le rabot dans la fonction publique, à commencer par la suppression de certains ministères comme celui de la Culture ou celui de la Diaspora, d’une taille plus modeste mais à forte charge émotionnelle. Ces mesures se sont accompagnées de la proclamation d’un plan quinquennal pompeusement baptisé « révolution économique », animée par l’urgence d’accomplir les promesses de la révolution de velours et d’assainir une économie cadenassée par les monopoles et le secteur informel, estimé à un tiers du PIB en 2018 : « réduction significative » de la grande pauvreté et du chômage d’ici à 2023, exonérations d’impôts pour les très petites entreprises et augmentation des salaires dans la fonction publique. Le plan prévoit également quelques objectifs spécifiques : hausse du PIB de 5 % par an, exportations au-dessus du seuil des 40 % du PIB d’ici à 2024 et énergie solaire couvrant 10 % de la consommation totale du pays d’ici à 2022 (7).

Le tableau économique reste donc contrasté. Les données sur les recettes fiscales ne sont pas concluantes. L’économie souterraine s’est légèrement contractée, mais cette tendance était déjà en cours avant l’arrivée de Pachinian au pouvoir. De plus, la mise en détention provisoire de David Ghazarian, patron de la société de transport de marchandises et d’agroalimentaire Spayka (soupçonné d’être l’homme de paille du gendre de l’ancien président Sarkissian), l’un des plus gros exportateurs du pays, pour 15 millions de dollars d’évasion fiscale, illustre la tension existante entre la collecte agressive de taxes et la réalisation d’un autre objectif majeur de Pachinian : augmenter les investissements dans le pays (8).

Début avril, le responsable de la commission des recettes de l’État annonçait qu’au cours du premier trimestre de 2019, les recettes fiscales avaient augmenté de 25 % par rapport à la même période de l’année précédente. Hausse des revenus principalement produite aux dépens de l’économie souterraine et moins en raison de la croissance économique. Dans un rapport récent, la Banque mondiale prévoyait que la croissance du PIB du pays ralentirait pour s’établir à 4,3 % en 2019. S’ils peuvent en partie être imputés aux crises politiques et économiques mondiales, ces résultats en demi-teinte s’expliquent aussi par des facteurs internes.

Un laboratoire de la sortie du postsoviétisme

En l’espace de neuf mois, la jeunesse d’Arménie a « dégagé » le président Serge Sarkissian et un régime honni, remporté haut la main la mairie d’Erevan et obtenu la dissolution du Parlement après une cohabitation de huit mois. Une révolution « de l’amour et de la tolérance », ainsi qu’elle est qualifiée par ses promoteurs, s’est déroulée sans la moindre effusion de sang, sans être pour autant une révolution de couleur dans la mesure où le positionnement à l’égard de la Russie n’est pas remis en cause.

L’originalité de la voie tracée par les activistes arméniens aura été l’enclenchement d’une rupture en douceur avec le postsoviétisme, caractéristique jusque-là du régime. Si le changement générationnel est palpable, il est néanmoins difficile d’établir une comparaison immédiate avec les expériences géorgienne et ukrainienne. Certes, la quête de souveraineté et d’indépendance est de mise, mais sans pour autant être dictée par un repositionnement de politique étrangère. Comme en Géorgie et en Ukraine, les systèmes politiques renversés partageaient une commune pratique patrimoniale, du pouvoir et de la gestion de l’État, ainsi qu’un autoritarisme croissant, percevable dans le quadrillage de la société, la contrainte exercée par un « parti de pouvoir » qui prenait les atours d’un parti-État avec le parti républicain en Arménie. Enfin, ils avaient en commun une subordination assumée à l’égard du grand frère russe. En cela, la grande singularité du printemps arménien est qu’il n’appelle pas à une remise en question de l’alliance stratégique avec la Russie. Les tentatives des cadres du régime d’agiter le chiffon rouge de la rupture d’avec la Russie sur fond de menace existentielle turco-azérie pesant sur l’Arménie se sont avérées vaines… Toujours est-il que l’habileté des nouveaux dirigeants repose sur un fragile équilibre : préserver les intérêts stratégiques du pays en évitant la rupture avec la Russie, tout en affirmant une volonté d’indépendance et de souveraineté.

Pas de deux avec Moscou

Dans un message à peine voilé à l’adresse de la Russie, le nouveau pouvoir arménien avait rappelé qu’étant donné que la révolution n’avait pas d’agenda diplomatique, l’Arménie respecterait tous ses engagements internationaux : adhésions à la Communauté des États indépendants, à l’Union économique eurasiatique (9), à l’Organisation du traité de sécurité collective (OSTC) qui cimentent son alliance avec Moscou. « Je ne suis ni pro, ni antirusse, américain, européen, iranien ou chinois, je suis pro-arménien », avait martelé Nikol Pachinian, lors d’un déplacement à Paris en septembre 2018. Son ambition est que « le grand frère russe » s’accommode d’un certain rééquilibrage de la relation arméno-russe sachant que la Russie n’a pas beaucoup d’appuis dans la région. La Russie est d’ailleurs restée neutre au cours du déroulement de la révolution de velours, ayant tenu à « respecter la souveraineté de son allié » (10). Poutine et Pachinian se sont rencontrés à trois reprises en cinq mois. Erevan a donné des gages à Moscou en envoyant un contingent humanitaire arménien en Syrie en mars 2019, en dépit des critiques acerbes de l’administration Trump et ce, quelques mois après la visite à Erevan de John Bolton, le très néoconservateur conseiller à la Sécurité.

Un premier coup de froid avec Moscou intervient cependant dans la séquence de l’inculpation de l’ancien président R. Kotcharian — un proche de Poutine —, suivi en novembre 2018 de Youri Khachaturov, général arménien et Secrétaire général de l’Organisation du traité de sécurité collective dans le cadre de la présidence tournante de l’Arménie au sein de cette organisation. Motif : renversement de l’ordre constitutionnel lors de ses actions en tant que commandant de la garnison d’Erevan les 1er et 2 mars 2008. Une maladresse d’Erevan qui perd là la possibilité d’obtenir un remplaçant arménien à la tête de l’OTSC et gagne l’irritation de Moscou.

Asymétrique, l’alliance avec la Russie peut se résumer par trois G : « Gas, Goods, Guns » (du gaz, des biens, des armes). Alliée et partenaire stratégique de Moscou au Caucase du Sud, l’Arménie est membre fondateur de l’OTSC. La coopération militaire arméno-russe remonte au traité du 21 août 1992 en vertu duquel des soldats russes sont déployés en territoire arménien le long de la frontière avec la Turquie et l’Iran. En 1995, les deux pays ont signé un traité portant sur la mise en place d’une base militaire russe à Gumri, officiellement chargée de protéger la frontière arméno-turque d’une éventuelle offensive d’Ankara. Forte d’environ 3000 hommes, son bail a été reconduit jusqu’en 2044. De plus, le système de défense aérien de l’Arménie est intégré à celui de la Russie. Sous la présidence de Serge Sarkissian, le processus de vassalisation s’est poursuivi, encore accentué par le conflit du Karabagh. En contrôlant l’enlisement d’un processus diplomatique qui ne fait qu’entériner le statu quo (ni guerre, ni paix), le Kremlin conserve en permanence, sur les parties arménienne et azérie, un levier de pression qu’il ne se prive pas d’utiliser, en armant Erevan et Bakou au gré de ses intérêts du moment. Les ventes d’armement à l’Azerbaïdjan ont été perçues par une grande partie de l’opinion arménienne, traditionnellement russophile, comme une trahison de l’allié russe ; un sentiment renforcé par la position attentiste du Kremlin dans les premiers jours du conflit d’avril 2016 qui a coûté la vie à 92 soldats arméniens (11). Mais finalement, en octobre 2017, le gouvernement arménien annonçait que Moscou allait lui concéder un autre prêt de l’ordre de 100 millions de dollars, qui financerait l’achat d’autres armes russes aux prix du marché domestique russe, soit bien moins coûteuses que sur le marché international.

Premier partenaire commercial de l’Arménie, la Russie s’est par ailleurs emparée de tous les secteurs clés de l’économie arménienne (nucléaire, gaz, électricité, transports, etc.). Elle représentait environ 27 % du commerce extérieur arménien en 2017 (12). Cette année, les exportations arméniennes vers la Russie ont grimpé de près de 45 % pour atteindre plus de 541 millions de dollars (13). En 2017, la Russie contribuait à 39,5 % des investissements directs étrangers réalisés dans le pays et les oligarques arméniens ont parfois leurs intérêts liés à ceux de leurs homologues russes.

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