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Arménie, an II de la révolution de velours

Un an plus tard, la base populaire demeure stable, mais les solutions aux problèmes urgents auxquels fait face le pays tardent à produire les effets escomptés. Jusqu’alors, N. Pachinian n’avait jamais vraiment fait autre chose que du journalisme et de la politique de rue. Il a dû composer jusqu’en décembre avec un parlement à majorité hostile incapable de s’accorder sur le choix de son successeur. Le tout dans un contexte d’intimidation, de guerre de l’information, sur fond de procès de l’ancien président Kotcharian.

Parallèlement, le nouveau pouvoir s’est vu à ses débuts contraint de négocier des contreparties avec certains de ses nouveaux alliés qui sont aussi des oligarques et qui l’ont soutenu une fois le mouvement lancé, comme Gaguik Tsaroukian, chef de file d’Arménie prospère, principal parti de l’opposition parlementaire et très marqué par les pratiques claniques de l’ancien régime. Le point culminant de la crise est atteint le 2 octobre 2018, lorsque Pachinian annonce sa démission et la convocation d’élections législatives anticipées.

Quoiqu’il en soit, le grand balayage suscité par les élections de décembre 2018 a généré un renouvellement à 90 % de la composition du Parlement, qui s’est également traduit par un rajeunissement du personnel politique arménien. Davantage en phase avec le terrain, la plupart des jeunes ministres et députés sont issus de la société civile, avec une volonté farouche d’assainir la vie politique, de lutter contre la corruption. Bref, de moderniser un logiciel frappé d’obsolescence. Mais ils manquent cruellement d’expérience, d’où le déficit criant de cadres. Vulnérable, le nouveau pouvoir a placé ses hommes à des postes sensibles… avant de se retrouver lui-même ébranlé à l’annonce d’un scandale de corruption touchant un proche de Nikol Pachinian (4).

Diversifier et réformer l’économie

Axes principaux de la révolution de velours, la lutte anticorruption, les monopoles et la construction d’un État de droit figurent toujours à l’agenda. En revanche, la thématique de la redistribution des richesses via l’intervention étatique ne semble pas à l’ordre du jour, comme le suggère par exemple l’absence de progressivité de l’impôt sur le revenu adopté par le nouveau pouvoir.

Après cinq mois d’enquête, la lutte anticorruption a déjà permis de faire rentrer 113 millions d’euros dans les caisses de l’État (5), même si les pratiques de prédation économique des anciens présidents Serge Sarkissian et son prédécesseur, Robert Kotcharian, n’ont pour l’instant pas donné lieu à poursuites, la justice se concentrant sur les réseaux liés à ces derniers.

Les deux anciens présidents sont en revanche mis en cause dans les incidents du 1er mars 2008 qui ont fait dix morts, à la suite d’une élection présidentielle truquée et contestée dans la rue. La réouverture de l’enquête a pu alimenter la crainte d’une vendetta.

Souffrant d’une panne d’investissements et des grands chantiers à l’arrêt comme celui de la mine d’or d’Almusar pour des raisons environnementales, le gouvernement peine à diversifier l’économie. Misant sur les high-techs, qui contribuent à 15 % du total des exportations (6), Pachinian a très tôt vanté le potentiel de croissance de l’économie numérique et projette de faire de son pays un hub régional de la Tech. L’Arménie accueillera d’ailleurs en octobre 2019 le World Congress on Information Technology.

Dans le même temps cependant, la dette publique a gonflé d’un milliard. Pour pallier le déficit du budget de l’État, le gouvernement a dû procéder à des mesures impopulaires, appliquant le rabot dans la fonction publique, à commencer par la suppression de certains ministères comme celui de la Culture ou celui de la Diaspora, d’une taille plus modeste mais à forte charge émotionnelle. Ces mesures se sont accompagnées de la proclamation d’un plan quinquennal pompeusement baptisé « révolution économique », animée par l’urgence d’accomplir les promesses de la révolution de velours et d’assainir une économie cadenassée par les monopoles et le secteur informel, estimé à un tiers du PIB en 2018 : « réduction significative » de la grande pauvreté et du chômage d’ici à 2023, exonérations d’impôts pour les très petites entreprises et augmentation des salaires dans la fonction publique. Le plan prévoit également quelques objectifs spécifiques : hausse du PIB de 5 % par an, exportations au-dessus du seuil des 40 % du PIB d’ici à 2024 et énergie solaire couvrant 10 % de la consommation totale du pays d’ici à 2022 (7).

Le tableau économique reste donc contrasté. Les données sur les recettes fiscales ne sont pas concluantes. L’économie souterraine s’est légèrement contractée, mais cette tendance était déjà en cours avant l’arrivée de Pachinian au pouvoir. De plus, la mise en détention provisoire de David Ghazarian, patron de la société de transport de marchandises et d’agroalimentaire Spayka (soupçonné d’être l’homme de paille du gendre de l’ancien président Sarkissian), l’un des plus gros exportateurs du pays, pour 15 millions de dollars d’évasion fiscale, illustre la tension existante entre la collecte agressive de taxes et la réalisation d’un autre objectif majeur de Pachinian : augmenter les investissements dans le pays (8).

Début avril, le responsable de la commission des recettes de l’État annonçait qu’au cours du premier trimestre de 2019, les recettes fiscales avaient augmenté de 25 % par rapport à la même période de l’année précédente. Hausse des revenus principalement produite aux dépens de l’économie souterraine et moins en raison de la croissance économique. Dans un rapport récent, la Banque mondiale prévoyait que la croissance du PIB du pays ralentirait pour s’établir à 4,3 % en 2019. S’ils peuvent en partie être imputés aux crises politiques et économiques mondiales, ces résultats en demi-teinte s’expliquent aussi par des facteurs internes.

Un laboratoire de la sortie du postsoviétisme

En l’espace de neuf mois, la jeunesse d’Arménie a « dégagé » le président Serge Sarkissian et un régime honni, remporté haut la main la mairie d’Erevan et obtenu la dissolution du Parlement après une cohabitation de huit mois. Une révolution « de l’amour et de la tolérance », ainsi qu’elle est qualifiée par ses promoteurs, s’est déroulée sans la moindre effusion de sang, sans être pour autant une révolution de couleur dans la mesure où le positionnement à l’égard de la Russie n’est pas remis en cause.

L’originalité de la voie tracée par les activistes arméniens aura été l’enclenchement d’une rupture en douceur avec le postsoviétisme, caractéristique jusque-là du régime. Si le changement générationnel est palpable, il est néanmoins difficile d’établir une comparaison immédiate avec les expériences géorgienne et ukrainienne. Certes, la quête de souveraineté et d’indépendance est de mise, mais sans pour autant être dictée par un repositionnement de politique étrangère. Comme en Géorgie et en Ukraine, les systèmes politiques renversés partageaient une commune pratique patrimoniale, du pouvoir et de la gestion de l’État, ainsi qu’un autoritarisme croissant, percevable dans le quadrillage de la société, la contrainte exercée par un « parti de pouvoir » qui prenait les atours d’un parti-État avec le parti républicain en Arménie. Enfin, ils avaient en commun une subordination assumée à l’égard du grand frère russe. En cela, la grande singularité du printemps arménien est qu’il n’appelle pas à une remise en question de l’alliance stratégique avec la Russie. Les tentatives des cadres du régime d’agiter le chiffon rouge de la rupture d’avec la Russie sur fond de menace existentielle turco-azérie pesant sur l’Arménie se sont avérées vaines… Toujours est-il que l’habileté des nouveaux dirigeants repose sur un fragile équilibre : préserver les intérêts stratégiques du pays en évitant la rupture avec la Russie, tout en affirmant une volonté d’indépendance et de souveraineté.

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