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Puissance navale deux ans de mutations dans l’équilibre des forces

La situation sur le front de la piraterie tend quant à elle à s’améliorer, avec 180 attaques en 2017 contre 191 en 2016. Ces résultats à l’échelle mondiale, les meilleurs en 22 ans, sont cependant à nuancer : dans le golfe de Guinée, elle a tendance à empirer en dépit des efforts des marines de la région, que ce soit en matière d’équipement, de formation ou encore de coopération. Ainsi, sur 11 bâtiments cibles de tirs dans le monde, huit l’ont été au large du Nigéria. Au large de la Somalie, le phénomène n’est toujours pas éradiqué. Le contexte est stratégiquement subtil : s’il s’agit de lutter contre la piraterie, il s’agit aussi pour les marines engagées dans ces opérations de « montrer le pavillon », ce qui n’est pas sans incidence sur la situation en mer Rouge.

Deux ANS DE développements capacitaires

En contrepoint de situations géostratégiques assez instables, les évolutions des marines sont tendanciellement plus importantes. Les pays de l’Union européenne restent marqués par la dispersion des investissements, la fragmentation des programmes et une modernisation relativement lente. Peu nombreuses ont été les grandes unités admises au service en deux ans : un porte-aéronefs (Queen Elizabeth), cinq frégates (deux Aquitaine pour la Marine nationale, trois Bergamini pour la Marina Militare), six sous-marins (le SNA britannique Artful, deux Type-214 grecs, deux Type-212A italiens et un allemand), deux ravitailleurs (les deux premiers Tide de la Royal Fleet Auxiliary britannique). Pis, il faut ajouter au vieillissement des flottes des difficultés budgétaires parfois importantes qui ont, par exemple, amené Londres à s’interroger sur la sortie de service de deux grands navires amphibies et d’au moins une frégate. Ces difficultés ont également touché l’Allemagne, dont la disponibilité de la flotte s’est avérée particulièrement faible en 2017 et 2018.

Comparativement, toujours depuis 2016, la Russie admettait au service deux sous-marins Kilo, quatre frégates (le Gorshkov et trois Grigorovitch), deux corvettes et un transport de chars Ivan Gren ; tandis que l’Inde faisait entrer dans sa flotte deux sous-marins (le Kalvari et le lanceur d’engins Arihant), un destroyer Kolkata et deux corvettes de classe Kamorta. La flotte japonaise accueillait un grand porte-hélicoptères Izumo, la tête de la classe de destroyers Asahi et deux sous-marins Soryu. Séoul poursuivait également son programme, faisant entrer en service trois frégates (deux Incheon et une Daegu), trois sous-marins KSS-2 (Type-214)

et trois transports de chars, en plus de patrouilleurs et d’auxiliaires. In fine, là aussi, les admissions ont donc été assez peu nombreuses. En revanche, plusieurs programmes majeurs sont bien engagés dans ces États et devraient déboucher sur un plus grand nombre d’admissions durant la période 2018-2020.

Deux États se distinguent cependant plus clairement. Classiquement, c’est le cas pour les États-Unis. Ont été admis au service un porte-avions, quatre destroyers (un Zumwalt et trois Arleigh Burke), six LCS (deux Freedom et quatre Independence), quatre sous-marins nucléaires d’attaque de classe Virginia, deux grands bâtiments amphibies de la classe San Antonio et quelques auxiliaires. Mais le réel développement durant la période considérée est chinois : sept destroyers Type-052D, huit frégates Type-054A, 19 corvettes Type-056/056A, un grand navire amphibie Type-071, quatre transports de chars Type-072A, un grand ravitailleur d’escadre Type-901, trois ravitailleurs Type-903A et une série de bâtiments de guerre des mines, de renseignement et d’auxiliaires. Beijing ne s’en tiendra pas là : durant la même période, un porte-avions était lancé, de même quatre « destroyers » (en réalité, des croiseurs) Type-055, quatre destroyers Type-052D, deux frégates Type-054A, deux amphibies Type-071 et deux ravitailleurs. Au-delà de ces lancements, les programmes ne sont pas terminés dans les secteurs aéronaval, de combat de surface et, surtout, des sous-marins.

L’effort réalisé par Beijing peut se mesurer comparativement à la production américaine. Si les États-Unis dépassaient de peu la Chine par le tonnage lancé durant la période 2012-2014, celle-ci a pris l’ascendant pour la période 2015-2017, avec 374 200 tonnes contre 181 300 pour les États-Unis (7). De 2014 à 2018, la marine chinoise – compte non tenu des gardes-côtes, donc – a lancé 678 000 tonnes, soit un peu moins que le tonnage de l’ensemble de la Royal Navy (692 000 tonnes) et plus que celui de la Marine nationale (428 000 tonnes) ou de la marine indienne (529 000 tonnes) (8). Bien évidemment, il peut être rétorqué que les navires ne font pas une marine et que la qualité des équipages, leur formation et leur expérience sont centrales pour la crédibilité d’une force. Mais force est aussi de constater que l’expérience chinoise s’accroît et que le recrutement ne semble pas poser de problème, alors qu’il est déficitaire pour les marines occidentales ou en Asie-Pacifique.

Dans le même temps, l’organique des forces chinoises a également évolué. Après la mise en place d’une garde-côtes unifiée en mars 2013, celle-ci a été pour partie militarisée en mars 2018, en étant placée sous la tutelle de la police armée, qui dépend de la Commission militaire centrale et du Comité central du parti communiste. Les conséquences de ces évolutions sont importantes d’un point de vue opérationnel, parce qu’elles permettent une meilleure coordination avec la marine. Si les capacités offensives de la garde-côtes sont modestes (l’armement le plus lourd est le canon de 76 mm), elle dispose d’une flotte étoffée, bien équipée, récente et dotée d’équipages compétents (9). Concrètement, elle est en mesure de mailler finement la mer de Chine méridionale ou les eaux des îles Senkaku/Diaoyu disputées au Japon. Cela permet aux autorités, d’une part, de pouvoir territorialiser la zone en restant sous un seuil de violence acceptable et, d’autre part, de libérer la marine pour d’autres missions.

Quels projets ?

Au regard de ces développements, il semble clair que la distribution de puissance navale évolue en défaveur des marines européennes. Les projets de ces dernières sont certes déjà engagés et l’on connaît, dans une certaine mesure, la physionomie qu’elles auront d’ici à dix ans.• En France, les deux dernières Aquitaine, spécialisées dans la défense aérienne, doivent entrer en service et trois La Fayette doivent être modernisées. Cinq Frégates de Taille Intermédiaire (FTI) entreraient également en service, dont deux d’ici à 2025. Le changement majeur sera l’entrée en service, d’ici à 2028, de cinq des six SNA de classe Suffren, et le remplacement des capacités de guerre des mines et des ravitailleurs. Il faut y ajouter la poursuite des études sur le successeur du Charles de Gaulle et des SNLE Le Triomphant.

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