Collusion État/mafia : Comment la démocratie, le capitalisme et la corruption favorisent-ils les liens politico-criminels ?

Existe-t-il aussi en Italie du Nord des formes de collusion entre le pouvoir et les mafias ?

C’est le cas également, mais, à quelques très rares exceptions près dans la région de Milan ou dans des points très localisés du Piémont ou de la Vénétie, il n’y a pas de contrôle territorial. Cela s’explique car le Nord de l’Italie n’a pas de tradition historique mafieuse. Or, pour obtenir un contrôle territorial aussi sophistiqué que celui que l’on peut observer dans le Sud du pays, il faut des dizaines d’années, voire même un siècle de présence mafieuse. Il faut une légitimité telle que le peuple se soumettra à la mafia plus volontiers qu’à l’autorité de l’État. Celle-ci devient plus légitime que l’État, lorsque ce dernier ne peut pas faire la démonstration de sa puissance, notamment lorsque des chefs mafieux ne sont pas condamnés. Dans le Nord de l’Italie, l’implantation des familles mafieuses est trop récente pour prétendre à cette légitimité auprès des populations locales. Mais il serait bien sûr imprudent de dire que ce ne sera jamais le cas. Des petites villes du Nord de l’Italie, comme Buccinasco, près de Milan, ou Bardonecchia en Piémont, ont déjà vu leurs conseils municipaux dissous pour cause d’associations mafieuses.

Outre l’Italie, avez-vous d’autres exemples de pays dans lesquels la situation fut similaire, ou l’est encore ? Existe-t-il des États mafieux ? 

Il n’existe peut-être pas des États mafieux en tant que tels, mais il existe des États très douteux — qui sont en général appelés des « failed states » ou « États faillis » — dont la réalité juridique ou étatique est très problématique. Je pense par exemple au Kosovo, qui n’était pas vraiment viable, mais qui a été créé pour des raisons géostratégiques.

Pour ce qui concerne en revanche des pays dans une situation similaire à l’Italie, il y a beaucoup plus d’exemples, parmi lesquels on retrouve les plus grandes démocraties, comme les États-Unis ou le Japon, autre démocratie « à clientèle » avec l’Italie, où les logiques mafieuses sont très présentes. C’est également le cas de la Chine avec les Triades, ou de la Russie (2) (3).

Enfin, n’oublions pas l’exemple important du Canada, modèle de nos autorités actuelles en France. Or, c’est un modèle illusoire. Du fait de ses politiques néolibérales — que certains voudraient appliquer en France, notamment en matière de déconstruction de la fonction publique —, le Canada est un modèle d’infiltration mafieuse, comme l’illustre l’immense travail mené par la commission Charbonneau (4), qui a démontré que tout le système du ministère des Travaux publics était corrompu par les clans mafieux, en particulier le clan de la famille Rizzuto, d’origine calabraise. C’est un modèle du genre. Ces clans mafieux ont pu prospérer au Canada, parce que ce pays a une législation communautariste et libérale, sans une fonction publique à statut comme celle de la France. Le paradoxe, c’est que cette situation n’est jamais évoquée alors même qu’en France, actuellement, nous étudions des projets de réforme de notre fonction publique pour l’adapter au modèle canadien ! Nos managers ont les yeux bandés et ignorent que l’État est d’abord là pour prévenir la violence, non pour gagner des points de PIB. Des décisions sont donc prises en se basant sur une simple et unique organisation managériale, sans mesurer les coûts et les externalités négatives en termes de sécurité publique et de tranquillité criminelle. Ce type de décision est irresponsable. À l’image des Italiens, les Canadiens sont très sensibilisés aux logiques mafieuses, contrairement aux Français, qui sont bien souvent peu au fait de ces questions.

Quid de la situation en France, et notamment dans certaines régions qui sont régulièrement montrées du doigt dans ce domaine, telles que la Corse, la région marseillaise ou les Hauts-de-Seine ?

Le cas français est très intéressant et très particulier. Nos structures criminelles ne sont pas nées de la même manière que les structures mafieuses italo-américaines. Nos structures criminelles sont nées à travers ce que l’on appelle une « diaspora trafiquante » (la « grande combine » qui donnera ensuite naissance à la « French Connection »), qui à l’origine était composée de marins criminels corses. À partir des années 1920, ils ont créé un réseau criminel à travers toutes les colonies françaises d’Asie. Ainsi, au cours de la naissance de ces groupes corso-marseillais, ce sont des logiques commerciales criminelles qui ont prévalu et non un contrôle de territoire. Ce fut notamment le cas dans le trafic de drogue, dont les Corso-Marseillais sont devenus les principaux acteurs dès les années 1930. Cette situation a donc amené une importante différence entre l’histoire criminelle de la France et celle de l’Italie par exemple. Pendant longtemps, les grands criminels corses, qui ont eu un lien méconnu mais réel avec le pouvoir politique, n’ont pas cherché à contrôler le territoire comme a pu le faire la mafia en Italie. Il n’y a donc pas eu la même implantation sur le territoire national, y compris en Corse et dans la région marseillaise.

Mais les choses ont commencé à changer avec les premières lois de décentralisation au début des années 1980. En effet, la centralisation à la française empêchait cette logique de contrôle capillaire du territoire. Mais avec la décentralisation, des logiques de contrôle du territoire ont pu commencer à se mettre en place, notamment dans le Sud-Est de la France, avec la Corse, la Côte d’Azur, Marseille ou le Var notamment. Des clans criminels ont commencé à s’implanter, en mettant en place des logiques criminelles qui s’apparentent à des logiques mafieuses. Ce fut également le cas dans les Hauts-de-Seine, qui ont été constitués sur le même modèle, en particulier lorsque le régime gaulliste a créé le quartier d’affaires de La Défense, qui est rapidement devenu une manne de revenus pour un immobilier « paralégal ».

Parallèlement, la valeur foncière en Corse a également été à partir des années 1980 un élément important de convoitises favorisant l’implantation sur le territoire corse d’un certain nombre de clans qui se trouvaient auparavant, soit dans les colonies, soit en région PACA. Aujourd’hui, même l’idée du consensus mafieux est assez peu diffusée en France ; ce n’est pas le cas en Corse, où certains clans criminels jouissent d’une grande réputation et sont appréciés d’une partie de la population locale.

Peut-on dire que la démocratie française est aujourd’hui infiltrée par des groupes criminels ?

Nous pouvons complètement le dire. Mais il est difficile de le quantifier ; nous manquons en France des instruments juridiques dont dispose l’Italie, et qui permettent d’aller jusqu’au bout de ce type d’affaires. Cependant, nous savons parfaitement qu’il y a eu en Corse plusieurs élus assassinés. Des responsables administratifs ont également été assassinés. Tout cela s’apparente complètement à ce qu’en Italie on appelle des « crimes mafieux ».

Malheureusement, l’absence de réponse juridique adaptée ne permet pas aux autorités judiciaires françaises de remonter aux personnes importantes, comme l’Italie a pu le faire en condamnant par exemple le bras droit de Silvio Berlusconi, à savoir le sénateur Marcello Dell’Utri, fondateur d’un des plus grands groupes de média en Europe, à cause de ses liens avec la mafia sicilienne.

Si l’on peut comprendre l’intérêt des groupes criminels à influencer ou à contrôler le pouvoir, quid des relations inverses ? Quel intérêt peuvent avoir certains représentants des autorités à entretenir des relations avec les groupes criminels ?

Il y a plusieurs explications possibles à cela. Une première raison serait le consensus mafieux qui existe dans certaines régions, comme je l’expliquais précédemment. Ensuite, celui qui a un appui criminel dispose d’un pouvoir supplémentaire. Le pouvoir de faire peur, d’intimider ou de négocier. Cela confère à l’homme politique qui a le soutien des criminels, un atout supplémentaire par rapport à celui qui reste sur le chemin de la légalité.

Dans les cas d’« alliance » ou de collusion entre politiques et criminels, qui a le plus d’influence sur l’autre ?

En Italie, il se dit que ce type de rapport est assez équilibré. En effet, un groupe criminel peut être sacrifié par un homme politique, comme on l’a vu dans les années 1980 en Italie. Les hommes politiques peuvent faire peur aux criminels, de par les moyens et le pouvoir dont ils disposent, ou par leur capacité de retournement afin de jouer le jeu de la légalité. En outre, cette relation n’est pas aussi simple que ce que l’on peut croire. Nous ne savons pas réellement comment s’opèrent ces liens. Dans le cas de l’affaire du sénateur Dell’Utri, l’arrêt de la cour de cassation italienne ne laissait pas entendre que ce dernier était l’homme de Silvio Berlusconi dans ses relations avec la mafia, comme on aurait pu le penser, mais l’homme de la mafia auprès de Silvio Berlusconi. Ce qui n’est pas exactement la même chose.

Que faire pour lutter contre cette collusion entre mafia, groupes criminels et État ? Pourquoi dites-vous que la prise de conscience de la population est un enjeu crucial pour lutter contre les liens politico-criminels ?

Aujourd’hui, en Corse, il y a un déni total. Dès que la question mafieuse est abordée, il y a une levée de boucliers de la part de personnes pour qui ces accusations sont faites pour salir l’image de la Corse. Cela me fait penser à la Sicile des années 1960.

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