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Collusion État/mafia : Comment la démocratie, le capitalisme et la corruption favorisent-ils les liens politico-criminels ?

Si aujourd’hui l’Italie est particulièrement active dans sa lutte contre la mafia, par le passé cette dernière influençait la vie politique en ayant recours à la violence et en pesant sur les scrutins électoraux. Comment cela se traduisait-il ?

La logique corruptive est établie par la jurisprudence italienne de manière très claire. C’est également le cas dans la loi italienne, qui prévoit le « voto di scambio » (1) ou « vote en échange de », qui établit que par le passé, un certain nombre d’hommes politiques ont été élus par des voix mafieuses en contrepartie d’un coup de pouce ultérieur envers la mafia concernée.

En Italie, la mafia dispose de capacités importantes de contrôle de territoire et de ce que l’on appelle un « consensus mafieux » sur ces territoires. C’est-à-dire qu’elle peut orienter le vote des populations qu’elle soumet. C’est en cela que la mafia se distingue d’autres groupes criminels traditionnels. La subtilité du contrôle territorial mafieux, c’est qu’il se fait la plupart du temps avec l’accord des populations locales, car les gens modestes ont tendance à considérer la mafia comme pourvoyeuse d’emplois, capable de rétablir l’ordre et d’empêcher la petite délinquance. Ainsi, lorsqu’un chef mafieux décide de faire élire telle ou telle personne, il l’obtient. Cela explique pourquoi des pactes peuvent être conclus entre chefs mafieux et responsables politiques. Cette situation est spécifique à l’Italie du Sud ou à d’autres pays où il existe une véritable logique mafieuse, comme aux États-Unis.

Quid de la situation aujourd’hui en Italie ? Les mafias italiennes ont-elles perdu leur influence sur le pouvoir italien ?

Il est très difficile de décrire la situation actuelle, car au cours des années 2000, il y a eu un redimensionnement de la mafia. Cette dernière a été allègrement combattue par les autorités judiciaires et policières. La mafia sicilienne, en particulier, s’est retrouvée cantonnée à un certain nombre d’activités de plus en plus restreintes. Selon les mots célèbres d’un membre du FBI, « si l’on n’a pas pu éradiquer complètement la mafia, on a pu tondre la pelouse ». L’organisation n’est pas déracinée. À partir du moment où une mafia apparaît sur un territoire, nous n’avons toujours pas la preuve qu’elle puisse disparaître complètement.

Cependant, depuis la crise de 2008, et en particulier depuis 2016 — année charnière qui marqua l’accélération des conséquences politiques et économiques de la crise de 2008 —, nous pouvons constater que « la pelouse est de moins en moins tondue ». Il y a en effet de plus en plus de résurgences de logiques mafieuses et de clans mafieux, qui se reconstituent au vu et au su de tous, que ce soit en Sicile, à Naples, dans les Pouilles et surtout en Calabre — et dans cette zone précise, peut-être que la pelouse n’a jamais été véritablement tondue. Nous pouvons donc nous demander si, depuis ces années-là, la question mafieuse ne commence pas à nouveau à se poser au pouvoir politique italien. Or pour l’instant, il ne semble pas que les autorités en place soient particulièrement mobilisées pour répondre à ce nouveau défi.

Existe-t-il aussi en Italie du Nord des formes de collusion entre le pouvoir et les mafias ?

C’est le cas également, mais, à quelques très rares exceptions près dans la région de Milan ou dans des points très localisés du Piémont ou de la Vénétie, il n’y a pas de contrôle territorial. Cela s’explique car le Nord de l’Italie n’a pas de tradition historique mafieuse. Or, pour obtenir un contrôle territorial aussi sophistiqué que celui que l’on peut observer dans le Sud du pays, il faut des dizaines d’années, voire même un siècle de présence mafieuse. Il faut une légitimité telle que le peuple se soumettra à la mafia plus volontiers qu’à l’autorité de l’État. Celle-ci devient plus légitime que l’État, lorsque ce dernier ne peut pas faire la démonstration de sa puissance, notamment lorsque des chefs mafieux ne sont pas condamnés. Dans le Nord de l’Italie, l’implantation des familles mafieuses est trop récente pour prétendre à cette légitimité auprès des populations locales. Mais il serait bien sûr imprudent de dire que ce ne sera jamais le cas. Des petites villes du Nord de l’Italie, comme Buccinasco, près de Milan, ou Bardonecchia en Piémont, ont déjà vu leurs conseils municipaux dissous pour cause d’associations mafieuses.

Outre l’Italie, avez-vous d’autres exemples de pays dans lesquels la situation fut similaire, ou l’est encore ? Existe-t-il des États mafieux ? 

Il n’existe peut-être pas des États mafieux en tant que tels, mais il existe des États très douteux — qui sont en général appelés des « failed states » ou « États faillis » — dont la réalité juridique ou étatique est très problématique. Je pense par exemple au Kosovo, qui n’était pas vraiment viable, mais qui a été créé pour des raisons géostratégiques.

Pour ce qui concerne en revanche des pays dans une situation similaire à l’Italie, il y a beaucoup plus d’exemples, parmi lesquels on retrouve les plus grandes démocraties, comme les États-Unis ou le Japon, autre démocratie « à clientèle » avec l’Italie, où les logiques mafieuses sont très présentes. C’est également le cas de la Chine avec les Triades, ou de la Russie (2) (3).

Enfin, n’oublions pas l’exemple important du Canada, modèle de nos autorités actuelles en France. Or, c’est un modèle illusoire. Du fait de ses politiques néolibérales — que certains voudraient appliquer en France, notamment en matière de déconstruction de la fonction publique —, le Canada est un modèle d’infiltration mafieuse, comme l’illustre l’immense travail mené par la commission Charbonneau (4), qui a démontré que tout le système du ministère des Travaux publics était corrompu par les clans mafieux, en particulier le clan de la famille Rizzuto, d’origine calabraise. C’est un modèle du genre. Ces clans mafieux ont pu prospérer au Canada, parce que ce pays a une législation communautariste et libérale, sans une fonction publique à statut comme celle de la France. Le paradoxe, c’est que cette situation n’est jamais évoquée alors même qu’en France, actuellement, nous étudions des projets de réforme de notre fonction publique pour l’adapter au modèle canadien ! Nos managers ont les yeux bandés et ignorent que l’État est d’abord là pour prévenir la violence, non pour gagner des points de PIB. Des décisions sont donc prises en se basant sur une simple et unique organisation managériale, sans mesurer les coûts et les externalités négatives en termes de sécurité publique et de tranquillité criminelle. Ce type de décision est irresponsable. À l’image des Italiens, les Canadiens sont très sensibilisés aux logiques mafieuses, contrairement aux Français, qui sont bien souvent peu au fait de ces questions.

À propos de l'auteur

Jacques de Saint Victor

Jacques de Saint Victor

Historien du droit et des idées politiques, professeur des universités à Paris XIII et au CNAM et auteur de Un pouvoir invisible : les mafias et la société démocratique (Gallimard, 2012).

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