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Faire des études stratégiques en France

Les moyens manquent-ils chez nous ?

Je ne pense pas que les moyens financiers soient un obstacle. En revanche, il existe des verrous psychologiques que l’on ne parvient pas à faire sauter. Il y a une particularité de la Ve République, mais on note tout de même une continuité avec le système politico-administratif de la France depuis le XIXe siècle. On n’a pas cette tradition de philanthropisme, on s’en remet toujours à l’État ; et ce dernier y trouve son compte sous la Ve République, parce que cela lui permet de contrôler. Il suffit de voir l’ancêtre de l’Institut Français de Relations Internationales (IFRI), le Centre d’Études de Politique Étrangère (CEPE), dans les années 1930, avec des subsides des fondations américaines, mais qui n’avait pas suffisamment d’envergure pour devenir un véritable think tank, comme dans les autres pays. Cela a été mené énergiquement et à bout de bras par Jacques Vernant qui, en plus, n’était pas à l’origine un universitaire spécialisé sur les relations internationales, c’était un touche-à‑tout. La problématique des think tanks est consubstantielle à ce que je disais : comment des organismes extérieurs à l’État peuvent-ils influencer la doctrine de ce même État ? En France, les plus optimistes diraient que l’influence des think tanks est marginale tandis que les plus pessimistes sont convaincus qu’elle est quasi nulle.

Cela ne dépend-il pas du niveau auquel on s’intéresse ? Les travaux du Laboratoire de recherche sur la défense de l’IFRI ou la Fondation pour la recherche stratégique ont une certaine incidence sur les forces par exemple…

Oui, mais c’est l’exception qui confirme la règle. Dans une période de disette budgétaire, il est bien pratique de faire appel à des experts extérieurs qui apportent en prime une plus-value académique, tout en permettant de se prévaloir de soutenir les études stratégiques. On est donc dans une certaine continuité et le constat d’Hervé Coutau-Bégarie me semble toujours valable : ce ne sont pas les moyens qui posent problème et, quelles que soient les initiatives, elles se heurtent au difficile dialogue entre les militaires et le monde académique. S’y greffe la problématique du soutien par l’État des études stratégiques. C’est beau de parler de « revitalisation des études stratégiques », mais l’on ne sait pas trop ce que cela veut dire. Est-ce qu’un centre de recherche qui fait des études stratégiques et qui en plus fait de la paradiplomatie est bien dans son rôle ? Un institut de recherche académique ne devrait-il pas se concentrer sur la recherche ? Cette recherche doit-elle être uniquement opérationnelle ? Ou bien confinée à un stade théorique ?

Il faudrait revenir un peu à ce que Michel Debré voulait en 1972 lorsqu’il a créé la FEDN. Il faut relire le deuxième tome du Livre blanc de 1972, d’ailleurs paru en 1973, dans lequel Michel Debré part du constat que l’institut d’André Beaufre, l’Institut Français D’Études Stratégiques (IFDES) est trop faible pour qu’il puisse être considéré comme un vrai centre de recherche viable, et qu’il faut créer autre chose. Il écrit noir sur blanc que l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN) n’a jamais réussi à se transformer en centre de recherche, donc qu’il faut créer une fondation – qui, entre parenthèses, sera présidée par le général Buis, alors directeur de ce même IHEDN. Et il va demander au général Poirier de le rejoindre à la FEDN alors qu’il était chargé des études au sein de l’IHEDN. Il y a donc une continuité entre les deux entités. Plutôt que d’attendre que l’étranger soit le philanthrope des études de défense en France, il considère que l’État assumera ce rôle de mécène. Mais le ver est déjà dans le fruit : faut-il financer une recherche qui aille dans le sens de l’État ou faut-il laisser au chercheur sa liberté académique ? C’était ambigu : la FEDN, jusqu’en 1993, était de facto un appendice du ministère de la Défense, même si ses statuts affirmaient son indépendance. Le cabinet du ministre ou le ministre pouvait à tout moment démettre le président de la FEDN et c’est d’ailleurs ce qu’il a fait en 1978 avec le général Georges Buis. Cela reflète une ambiguïté permanente consistant à vouloir donner d’une main tout en contrôlant de l’autre.

Se greffent d’autres problématiques, comme la mainmise permanente de la diplomatie sur les affaires stratégiques au ministère des Armées, mais pas l’inverse. Or la diplomatie et la stratégie ne marchent pas nécessairement main dans la main. Je m’aperçois maintenant que le service militaire que j’ai fait à la DAS – ce dont j’étais très heureux – m’a conduit à faire des relations internationales plus que de la stratégie. Je ne dis pas que ce soit inutile, je dis que ce n’est pas forcément logique, et cela crée de la frustration chez les militaires. Je ne suis pas vraiment convaincu de la plus-value pour la stratégie française d’organismes qui ont « dé-bellicisé » ce qu’ils appellent « la stratégie », qui ne l’est pas au sens militaire du terme. La DGRIS demande ainsi aux think tanks des EPS – Études Prospectives et Stratégie –, mais cela dénote bien l’ambiguïté de cette terminologie. Le terme même de DGRIS montre bien qu’il est question de « relations internationales » en plus de la « stratégie ». On voit l’effet de l’insertion de diplomates dans les questions stratégiques. Or le diplomate voit les choses sous un angle dé-bellicisé : la guerre étant pour lui la toute dernière option, son approche sera forcément biaisée. Personnellement, je suis plutôt convaincu par les thèses néoréalistes et, dans un monde anarchique, la guerre n’est certainement pas ce qu’il faut voir en dernier. Or on oublie le point de vue du militaire, qui a tout de même une expertise que le diplomate n’a pas, y compris pour lui dire, ou au politique, qu’une guerre n’est pas souhaitable. À l’inverse, il y a très peu de militaires au Quai d’Orsay.

Entre 1964 et 1992, nous avons donc eu successivement le CPE, le Groupement permanent de Planification et d’Études Stratégiques (GrouPES) et la Délégation aux Études Générales (DEG), qui étaient des organismes qui faisaient vraiment de la stratégie et beaucoup de prospective aussi. Avec la mainmise des diplomates sur le ministère de la Défense au début des années 1990, ces organismes sont devenus des cellules plutôt conçues pour faire du positionnement technocratique au sein du monde atlantique et de l’ONU dans un environnement stratégique post-guerre froide.

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Matthieu Chillaud

Chercheur universitaire. Il vient d’achever une thèse en histoire sur les études stratégiques en France sous la Ve République.

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