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Faire des études stratégiques en France

N’était-ce pas aussi une question d’époque ? À ce moment, la guerre était perçue – en dépit des guerres des Balkans – comme une anormalité et la stratégie comme une question de relations internationales plutôt que de survie…

C’est cela, tout se fait de façon complémentaire. Dans les années 1990, la DAS est, sous l’influence de Jean-Claude Mallet, montée en puissance au sein des armées tout en freinant la seule tentative de créer un centre de recherche sur la stratégie, la FED (Fondation pour les Études de Défense). Cela a eu pour conséquence d’écarter les militaires qui essayaient d’avoir une vision dissonante. À mon sens, pour refaire de la stratégie, il faudrait un équivalent, tout en le modernisant, du CPE. Les militaires n’étaient pas les seuls à y travailler. Ses membres venaient de tous les horizons et l’on y retrouvait des stratèges aussi bien que des tacticiens ou des ingénieurs de l’armement dans une forme de brassage et de complémentarité. Il se focalisait également sur la prospective, y compris à long terme – une vision qui n’intéresse pas le politique, qui veut des solutions à court ou moyen terme. Par ailleurs, personne ne se mêlait de produire des fiches ou un dossier ministre, ce qui relevait de l’état-major et du Quai d’Orsay. Cela a changé à la fin des années 1970 lorsque les organismes ont commencé à être utilisés comme des appendices au cabinet.

A-t-on un modèle permettant de sortir de la situation que vous décrivez dans votre thèse ? L’IRSEM ou le Pacte d’excellence enseignement supérieur sont-ils une solution ?

Je souhaite évidemment que cela marche, mais, si j’étais pessimiste, je me demanderais pourquoi cela marcherait alors que tous les dispositifs établis jusque-là soit n’ont pas fonctionné, soit ont fini par être supprimés. Je constate cependant que de gros moyens ont été mis sur la table – ce qui est une bonne chose. Au-delà, attendons de voir. Je remarque qu’initialement, les centres bénéficiaires du Pacte devaient être sept, mais seuls cinq ont été choisis, alors que les candidats de valeur ne manquaient pas.

De façon générale, les formations diplômantes sur les questions de défense existent, le problème est celui du devenir professionnel des étudiants qui choisissent des troisièmes cycles qui ne se prêtent pas forcément bien au monde professionnel tandis que, pour ceux qui optent pour la voie universitaire, les postes sont rares. Le Pacte d’enseignement supérieur, qui a vocation à parachever la volonté affichée de l’État de favoriser les études stratégiques dans cette logique au sein du milieu universitaire, représente-t‑il une inflexion en trompe-l’œil ou, au contraire, réelle ? La réponse est incertaine, mais, en tout cas, la diversité et la qualité des sujets en sciences humaines et sociales proposés par des historiens, des politistes, des juristes, des économistes et une géographe dans les dossiers de candidature imposent un constat qui est celui de la vitalité des projets en stratégie dans leur plénitude et dans une logique transdisciplinaire. Le projet du ministère, enfin, de financer sur plusieurs années des universitaires qui travaillent sur les questions de stratégie doit permettre, en toute logique, que, dans l’université, l’offre puisse favoriser la demande. Mécaniquement, les équipes qui bénéficieront du soutien financier du ministère des Armées pourront légitimer leurs travaux, à l’aune de critères académiques, dans le champ des études stratégiques et favoriser ainsi l’ouverture aux problématiques liées à la guerre et à la paix de l’Université, celle-ci n’ayant pas la responsabilité du financement.

Mais cela suffira-t-il pour conjurer la loi d’airain ? Comme nous l’avons vu, la logique de la Ve République, en la matière, est implacablement celle de la discontinuité des institutions et surtout du primat du contrôle de la production de la réflexion stratégique en amont. La production de la réflexion stratégique se fait immanquablement dans l’ombre de l’État d’autant que, dans le processus décisionnel, l’impact, et même l’influence, des universitaires est marginal alors même que les responsables politiques s’avèrent souvent concurrencés par les « intellectuels », plus idéologues que scientifiques. Mais l’idéologisation des études stratégiques n’est pas le seul écueil. La recherche en sciences sociales et humaines apporte du savoir, sans forcément se réduire à une expertise. Elle comporte toujours une dimension critique ; en envisageant des problèmes, elle provoque des débats, des doutes et des interrogations à l’opposé de ce qui existe dans le milieu militaire, plus marqué par le syncrétisme et la conviction que la hiérarchie ne peut qu’avoir raison. Même si ce manichéisme tend à s’estomper, la dichotomie entre, d’une part, la fonction de la recherche en sciences sociales et humaines pour l’universitaire et, d’autre part, la vertu de la pensée stratégique pour le militaire continue à problématiser une contradiction que le preneur de décision politique ne parvient résolument pas à gérer.

L’interaction avec les militaires est plus que souhaitable, mais n’est-ce pas courir le risque, sur le plan universitaire cette fois, de subir la disqualification des travaux au motif qu’ils sont techniques et relèvent de l’« expertise » et non de la recherche – un type de critique qu’on peut malheureusement encore retrouver ?

Il y a eu une espèce de dissonance entre les sciences humaines et sociales et les sciences « dures ». Quelqu’un comme Poirier pouvait faire de la stratégie parce qu’il savait combiner ses connaissances techniques et en sciences sociales. Il connaissait les effets physiques d’une arme nucléaire et savait comment cela fonctionnait. Une des forces du CPE était de pouvoir associer des militaires et des profils complémentaires. La maîtrise se faisait donc depuis la technicité des armes jusqu’à leur utilisation stratégique.

Nous n’avons plus de généraux Poirier ou Bru, ni même, dans la dimension pédagogique, d’Hervé Coutau-Bégarie. Sans doute faut-il plus de technique dans les champs des sciences sociales impliqués dans les études stratégiques, comme le droit international. Je pense que c’est dans la souplesse et le brassage qu’émergeront des idées percutantes, mais ce qui est certain est qu’il faut laisser les gens phosphorer dans leur coin sans que le politique vienne parasiter leurs travaux en leur imposant a priori ce que doit être le fruit de ces derniers.

Vous avez soutenu votre thèse, mais quand l’ouvrage paraîtra-t‑il ?

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Matthieu Chillaud

Chercheur universitaire. Il vient d’achever une thèse en histoire sur les études stratégiques en France sous la Ve République.

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