L’État islamique post-califat : sans État mais pas sans moyens

Effectifs en baisse et redéploiement stratégique

Contrairement à la situation financière de Daech, sa main-d’œuvre souffre énormément. Actuellement, on estime qu’il y a entre 14 000 et 18 000 combattants de Daech en Irak et en Syrie, par rapport à 80 000 – 100 000 à son zénith. Ce chiffre ne comprend pas les enfants, les épouses ou les personnes à charge. Malgré la diminution de ses ressources humaines, Daech n’en est pas moins une menace pour le monde. Les tactiques sont simplement passées d’attaques de masse et de batailles sanglantes à des déploiements intermittents plus stratégiques de ressources humaines. Les embuscades et les assassinats ciblés sont beaucoup plus fréquents, de même que les attaques contre des biens publics tels que les centrales électriques et hydrauliques. L’une des tactiques préférées de Daech, glanée dans leurs pages et messages sur les réseaux sociaux, consiste à afficher des combattants déguisés en policiers irakiens, utilisant des uniformes officiels pour accéder à des maisons privées. Une fois à l’intérieur, les agents de Daech se débarrassent rapidement des résidents, utilisant des armes silencieuses. Ces attaques non seulement éliminent ceux que Daech perçoit comme ses ennemis, mais aussi entravent la coopération entre les citoyens et les services de sécurité en érodant leur confiance mutuelle. Cela nourrit le mécontentement et les tensions dans la population et continue de creuser le fossé entre les citoyens et leur gouvernance, donnant à Daech un point d’ancrage à partir duquel il peut reprendre ses tactiques d’usurpation.

Par ailleurs, de nouveaux points d’ancrage sont également établis dans des régions disparates. Cette tactique permet à l’EI à la fois de prouver son influence et sa pertinence, et d’accroître son réseau et ses capacités. Daech a actuellement des filiales ou une présence directe au Tadjikistan, en Afghanistan, au Sri Lanka, aux Philippines, en Malaisie, en Indonésie, en Somalie, en Égypte, en République démocratique du Congo (RDC), au Nigéria, au Mali et au Burkina Faso, entre autres. Nombre de ces pays sont hôtes de moyens occidentaux essentiels et stratégiques, similaires à ceux ayant servi à la défaite de l’EI en Irak et en Syrie, de dépôts d’approvisionnement ou même de bases arrière. L’instabilité dans ces pays d’accueil peut, en raison de la situation sécuritaire, exacerber les tensions internes existantes et créer des tensions dans les relations avec le pays hôte. Elle pourrait également rendre une présence occidentale permanente intenable ou nuire à l’appui apporté par les Occidentaux à ces pays, comme cela s’est produit après l’embuscade et l’assassinat de quatre soldats américains en octobre 2017 au Niger par un groupe affilié à l’État islamique. Les images, brutales et calculées, qui en découlaient ont suscité de nombreuses critiques au niveau national quant à l’objectif de la participation américaine aux opérations africaines anti-EI, et ont renforcé le moral de Daech comme la projection de son autorité et de son influence.

Un pivot asiatique ?

La contraction de l’EI en Irak et en Syrie a entraîné sa réinvention géographique ; Daech a dû se diversifier pour subsister. Dans cette perspective, l’Asie du Sud-Est apparaît comme une zone favorable, déjà très touchée par le terrorisme islamiste. Les Philippines, la Malaisie et l’Indonésie luttent contre la reprise des mouvements séparatistes islamistes depuis 2012, et les appels toujours plus nombreux pour une autonomie régionale. Des filiales de Daech y sont bien implantées depuis plusieurs années, ayant su mettre à profit le mouvement des combattants et des armes dans la région, mais aussi instrumentaliser les fantômes des conflits passés. Un rapport publié en 2018 par l’Institut italien d’études de politique internationale indique que plus de 8000 combattants étrangers de Daech en Irak et en Syrie proviennent d’Asie, dont un millier sont originaires d’Asie du Sud-Est — Indonésiens, Malaisiens et Philippins en constituant la majorité. Les gouvernements d’Asie du Sud-Est ayant récemment effectué des raids ont également interpellé des ressortissants du Bangladesh, du Pakistan, des Maldives, du Sri Lanka et d’Inde.

Aguerris aux tactiques et stratégies militaires sur les champs de bataille syrien et irakien, les revenants apportent et transmettent leurs compétences, leurs contacts et leurs capacités organisationnelles. Ils contribuent ainsi à redynamiser les tensions de longue date entre Asie du Sud-Est islamique et non islamique, entre minorités et majorités ethniques, et à dresser les factions armées les unes contre les autres. En présentant le conflit comme un conflit entre les opprimés et leurs oppresseurs, les groupes islamistes d’Asie du Sud-Est sont non seulement en mesure de recruter des combattants dans leur pays, mais aussi d’attirer des combattants étrangers, formant ensemble une unité au sein de Daech, et travaillant en commun régionalement et internationalement. Leur réseau infrarégional est incroyablement fort et résilient, avec des combattants de Malaisie, d’Indonésie, des Philippines, de Singapour et d’Asie centrale et du Sud formant une unité de combat. Ces unités bénéficient d’un soutien financier, physique et moral croissant — menaçant les États de la région. Sous l’intense pression des services de sécurité, les organisations islamistes de la région ont commencé à chercher des alliés et du soutien matériel, physique et spirituel. Soucieux d’attacher une légitimité à leur cause, plusieurs groupes islamistes régionaux ont finalement décidé de s’attacher à l’État islamique, prêtant serment de soutien à Abou Bakr al-Baghdadi : Abu Sayyaf (Philippines), en 2014 et Jammah Anshar Daula (Indonésie), en 2016. En acceptant de tels serments de « bay’ah », ou allégeance, venant de groupes islamistes locaux plus petits, puis en faisant connaître ces fusions et acquisitions impies par l’intermédiaire de son propre bras médiatique, l’agence Amaq, l’EI s’est positionné comme le groupe terroriste préventif, actif, volontaire et capable d’attaquer n’importe quelle région, étant même capable de recruter dans la plus lointaine des régions.

À l’Ouest, menace persistante et nouveaux dilemmes

Le caractère décentralisé du recrutement constitue toujours le plus grand danger pour l’Ouest, en particulier les pays occidentaux impliqués dans le combat contre l’État islamique, pour deux raisons principales. D’abord, parce qu’autoradicalisation et attaques de loups solitaires — qui sont le type d’attaques le plus difficile à combattre pour les services de sécurité — sont très liées. Ces combattants individuels peuvent planifier des attaques sans être détectés, à l’insu des services de sécurité, et peuvent être endoctrinés et radicalisés sur un temps très court. Parmi les exemples d’attaques de loups solitaires autoradicalisés, on peut citer le récent attentat à la bombe à Lyon, le 24 mai 2019, et la fusillade de la boîte de nuit Pulse à Orlando, le 12 juin 2016. Les environnements sous haute pression, comme les prisons, sont également un terrain fertile pour la radicalisation. Cela rend le recrutement encore plus facile, car il suffit d’une personne qui endoctrine ses codétenus pour perpétuer un cycle de radicalisation qui s’autoentretient à mesure que chaque prisonnier endoctriné devient lui-même recruteur. Ensuite, le recrutement décentralisé permet la diffusion de matériels tels que les guides de fabrication de bombes, la formation de cellules terroristes elles-mêmes et la coordination des attaques, comme ce fut le cas pour le meurtre de Jacques Hamel, prêtre catholique français, tué en Normandie le 26 juillet 2016 par deux jeunes complètement inconnus l’un de l’autre qui avaient été directement entraînés par des agents de Daech à l’étranger. Ces agents contrôlaient et ordonnaient à distance chaque étape de l’attaque par SMS et appels téléphoniques. Cette clandestinité de Daech ne fait que souligner à quel point cette menace demeure réelle et dangereuse.

Daech a présenté ses attaques comme des moyens de donner libre cours aux doléances affectant le monde musulman, comme des réparations pour les offenses contre les croyants. Cela a permis non seulement d’unir les partisans sous la bannière de l’unité et du devoir religieux, mais aussi de recruter et d’inspirer d’autres personnes à prendre la relève de la guerre sainte, de peur qu’elles ne soient jugées indignes et traîtres. C’est là le cœur du message utilisé par Daech dans le recrutement, faisant appel aux dévots comme aux laïcs, promettant la rédemption à ceux qui ont été égarés par leur adaptation au monde moderne, et exacerbant l’expression rigoureuse et souvent violente de ceux qui favorisent une interprétation plus littérale de leurs textes religieux.

Le désarmement des combattants et l’avenir des femmes et des enfants recrutés par Daech, une question de sécurité et de droit importante, constituent une autre problématique. Comme le souligne l’ONU (S/2019/103*), la réadaptation et la réinsertion des anciens combattants de Daech rapatriés et de leurs familles peuvent mener tous les individus à se retrouver apatrides. De nombreux États ont, d’abord, du mal à identifier correctement les personnes ayant joué un rôle dans l’organisation de l’État islamique et, ensuite, d’encore plus grandes difficultés à mener une politique cohérente vis-à-vis des combattants identifiés : capacités insuffisantes de déradicalisation et réintégration, manque de dispositifs efficaces de réinsertion sociale, tribunaux peinant à trouver suffisamment de preuves pour porter des accusations contre un suspect…

Les États occidentaux, caractérisés par leur approche fondée sur la primauté du droit et leurs systèmes juridiques sophistiqués, ne font pas meilleure figure que les autres lorsqu’il s’agit de la question du retour des combattants. Ils choisissent souvent de dépouiller ces combattants de leur citoyenneté au lieu de rapatrier et de juger leurs citoyens sur leur territoire, autorisant le jugement de leurs ressortissants dans et par le pays de détention. Parce que la charge de la preuve dans les pays occidentaux est généralement fixée à un niveau plus élevé, il n’y a aucune garantie qu’un combattant revenu dans son pays d’origine serait accusé, jugé et condamné pour ses crimes. Cela pourrait obliger l’État à libérer le combattant, ce qui représente une menace potentielle et non traitée. Une telle affaire est en cours en Irak, où onze Français ayant la double nationalité, reconnus coupables de crimes liés à leur implication dans l’EI, ont été jugés et condamnés à mort par un tribunal irakien. La France avait autorisé le transport de ces ressortissants, de la Syrie où ils avaient été capturés, vers l’Irak pour y être jugés, fournissant aux hommes des avocats pour leur défense et notant leur opposition à la peine de mort. Il n’y a pas eu d’autres ouvertures ; aucun effort n’a été fait pour que ces ressortissants soient placés en détention provisoire en France. Certains États membres des Nations Unies ont demandé la création d’un tribunal international chargé d’examiner les griefs et les crimes découlant du comportement de l’État islamique en Syrie et en Irak, mais peu de progrès ont été réalisés.

À propos de l'auteur

Serge Stroobants

Serge Stroobants

Directeur opérationnel en Europe et dans la région MENA pour l’Institute for Economics and Peace et professeur associé à l’Université Blanquerna de Barcelone où il coordonne le programme du Master en Paix et Sécurité.

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Gabriella Perea

IEP Bruxelles.

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