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L’État islamique post-califat : sans État mais pas sans moyens

Daech n’utilise pas seulement les armes dérobées aux forces occidentales et à leurs alliés. L’ONU constate que le groupe terroriste produit aussi des imitations de ces mêmes armes. Daech a également su innover, en créant ses propres armes à partir d’outils courants tels que des radiateurs de chauffage et des générateurs électriques, et en adaptant les technologies modernes aux munitions de l’époque soviétique. Ces armes sont toujours présentes en Irak et en Syrie, avec l’intention de porter préjudice aux habitants rentrant chez eux après le conflit. Des armes et des tactiques similaires sont utilisées dans des pays aussi éloignés que le Tadjikistan, la Malaisie et les Philippines. Daech s’est montré, par ailleurs, disposé à utiliser des armes chimiques sur des cibles militaires et civiles. Un rapport de l’ONU publié en 2019 affirme en outre que Daech possède des laboratoires illicites de fabrication de produits chimiques et des munitions contenant des agents chimiques. Si primitives que soient ces armes chimiques, l’effort, la volonté et la réalisation du développement des capacités chimiques soulignent la menace persistante et évolutive que l’EI continue de représenter, même si son califat est réduit presque à néant.

Des financements qui restent importants

Bien que le groupe n’ait plus d’emprise territoriale physique, le trésor de guerre de Daech est loin d’être épuisé. De façon ironique, l’incapacité de l’État islamique à tenir son territoire devrait même s’avérer être un avantage financier pour l’organisation. En effet, les économies ainsi réalisées en coûts de gestion d’un État ou d’une ville, en salaires des combattants et en services de base comme l’eau et l’électricité, ont libéré d’énormes quantités de capitaux et donné à Daech la capacité financière de poursuivre ses opérations. Daech détiendrait, rien qu’en liquidités, entre 50 et 100 millions de dollars US en Syrie et en Irak, et il aurait investi dans la pêche, les concessions automobiles, la culture du cannabis et d’autres activités licites. Même avec la perte d’accès aux ressources pétrolières, qui étaient la composante essentielle de la richesse de l’EI, l’argent continue de s’infiltrer. Dans le monde entier, Daech génère également des richesses illégalement par l’extorsion, le chantage, l’enlèvement contre rançon, le marché noir d’antiquités et la vente de devises. Daech s’est efforcé de dissimuler au maximum ses opérations financières, afin de ne pas dévoiler ses projets d’attaques à grande échelle, demeurant ainsi une menace importante. Comme cela a été étudié notamment par l’Institute for Economics and Peace (IEP) dans son classement mondial du terrorisme de 2016, les attentats terroristes sont peu coûteux. Même avec une baisse de revenus importante faisant passer ses gains mensuels de plus de 80 millions de dollars US à moins de 10 millions, l’EI peut encore avoir un impact profond et destructeur. Cela est d’ores et déjà démontré par la persistance des attaques mondiales et par le basculement, depuis 2016, vers des attaques peu coûteuses hautement individualisées. L’attaque au camion-bélier à Nice de 2016 en est un exemple, permettant à l’EI de mener un attentat terroriste avec un coût net à peine supérieur à celui d’une location de véhicule à la journée. Les attentats à l’explosif sont également des options relativement économiques — à titre d’exemple, les attentats à la bombe perpétrés par Al-Qaïda à Madrid en 2004 ne coûtèrent pas plus de 14 000 dollars US au total. L’impact de ces deux attaques a été massif et mondial — exactement la réaction espérée par leurs instigateurs. L’IEP note, en outre, que depuis 2016, le terrorisme à budget limité est une tendance à la hausse, avec plus des trois quarts des attentats terroristes coûtant moins de 10 000 dollars US, tous frais et dépenses confondus. Cela n’en met que plus en évidence la menace que l’EI continue de représenter, étant toujours en mesure de « maximiser sa production terroriste » avec des moyens minimes.

Effectifs en baisse et redéploiement stratégique

Contrairement à la situation financière de Daech, sa main-d’œuvre souffre énormément. Actuellement, on estime qu’il y a entre 14 000 et 18 000 combattants de Daech en Irak et en Syrie, par rapport à 80 000 – 100 000 à son zénith. Ce chiffre ne comprend pas les enfants, les épouses ou les personnes à charge. Malgré la diminution de ses ressources humaines, Daech n’en est pas moins une menace pour le monde. Les tactiques sont simplement passées d’attaques de masse et de batailles sanglantes à des déploiements intermittents plus stratégiques de ressources humaines. Les embuscades et les assassinats ciblés sont beaucoup plus fréquents, de même que les attaques contre des biens publics tels que les centrales électriques et hydrauliques. L’une des tactiques préférées de Daech, glanée dans leurs pages et messages sur les réseaux sociaux, consiste à afficher des combattants déguisés en policiers irakiens, utilisant des uniformes officiels pour accéder à des maisons privées. Une fois à l’intérieur, les agents de Daech se débarrassent rapidement des résidents, utilisant des armes silencieuses. Ces attaques non seulement éliminent ceux que Daech perçoit comme ses ennemis, mais aussi entravent la coopération entre les citoyens et les services de sécurité en érodant leur confiance mutuelle. Cela nourrit le mécontentement et les tensions dans la population et continue de creuser le fossé entre les citoyens et leur gouvernance, donnant à Daech un point d’ancrage à partir duquel il peut reprendre ses tactiques d’usurpation.

Par ailleurs, de nouveaux points d’ancrage sont également établis dans des régions disparates. Cette tactique permet à l’EI à la fois de prouver son influence et sa pertinence, et d’accroître son réseau et ses capacités. Daech a actuellement des filiales ou une présence directe au Tadjikistan, en Afghanistan, au Sri Lanka, aux Philippines, en Malaisie, en Indonésie, en Somalie, en Égypte, en République démocratique du Congo (RDC), au Nigéria, au Mali et au Burkina Faso, entre autres. Nombre de ces pays sont hôtes de moyens occidentaux essentiels et stratégiques, similaires à ceux ayant servi à la défaite de l’EI en Irak et en Syrie, de dépôts d’approvisionnement ou même de bases arrière. L’instabilité dans ces pays d’accueil peut, en raison de la situation sécuritaire, exacerber les tensions internes existantes et créer des tensions dans les relations avec le pays hôte. Elle pourrait également rendre une présence occidentale permanente intenable ou nuire à l’appui apporté par les Occidentaux à ces pays, comme cela s’est produit après l’embuscade et l’assassinat de quatre soldats américains en octobre 2017 au Niger par un groupe affilié à l’État islamique. Les images, brutales et calculées, qui en découlaient ont suscité de nombreuses critiques au niveau national quant à l’objectif de la participation américaine aux opérations africaines anti-EI, et ont renforcé le moral de Daech comme la projection de son autorité et de son influence.

À propos de l'auteur

Serge Stroobants

Serge Stroobants

Directeur opérationnel en Europe et dans la région MENA pour l’Institute for Economics and Peace et professeur associé à l’Université Blanquerna de Barcelone où il coordonne le programme du Master en Paix et Sécurité.

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Gabriella Perea

IEP Bruxelles.

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