Techno-guérilla les fondamentaux

Historiquement, les forces régulières avaient l’avantage de la discipline permettant de mettre en place des actions complexes – un type de rationalité qui a largement contribué aux succès des troupes coloniales en Afrique au XIXe siècle, par exemple. Dès lors que les organisations indépendantistes des années 1950-1960 se sont structurées et disciplinées correctement, elles ont été en mesure de faire donner à « l’affrontement des volontés opposées » toutes ses potentialités, voire de faire éclore une manœuvre hybride comme composante de l’art opératif (20).

Ces processus de professionnalisation sont de nature à éroder l’avantage comparatif de nos forces, d’autant plus que certaines techno-­guérillas s’approprient également ce que l’on peut qualifier de « technologies d’efficience tactique ». Ces dernières recouvrent tout ce qui permet d’optimaliser le combat, ce qui inclut actuellement les systèmes de vision nocturne et les drones. Sur le plan tactique, l’avantage qu’ils confèrent est évident, même si ces systèmes n’ont pas les mêmes capacités que ceux utilisés dans les armées. On retrouve là l’essence des logiques de techno-­guérilla, au travers de la recherche du meilleur équilibre possible entre qualité et quantité, mais aussi entre agilité organique et réduction des contraintes logistiques. Certes, tout cela ne concourt pas à battre des armées occidentales. Mais, à tout le moins, ces évolutions sont de nature à leur compliquer la tâche.

Sur le plan stratégique cette fois, les enjeux ne sont pas moins importants. Si la guerre par proxy n’a, une fois de plus, rien de nouveau, le fait qu’elle puisse s’appuyer sur des irréguliers nettement plus puissants est susceptible de produire des résultats plus stratégiquement notables que par le passé. Des États peuvent ainsi avancer leurs pions en n’étant que partiellement mis en cause ; un type de situation que l’on rencontre en Ukraine et qui, pour l’heure, n’a trouvé aucune solution. In fine, évoquer la notion de techno-­guérilla ou de guerre hybride ne relève donc que de la caractérisation de l’ennemi probable. Elle nous permet de nous rappeler que, contrairement à ce que peut laisser croire l’évolution des débats stratégiques, le choix n’est pas à faire entre favoriser la lutte contre-­régulière ou favoriser la lutte contre-­irrégulière : le caractère de l’une comme de l’autre est appelé à évoluer et la techno-­guérilla en constitue l’une des facettes.

Notes

(1) Louis Clerc, La guerre finno-soviétique (novembre 1939-mars 1940), coll. « Campagnes et stratégies », Economica, Paris, 2015.

(2) Man Portable Air Defense System et Man Portable Anti-
Tank System.

(3) Voir notamment Michel Fortmann, Les cycles de Mars. Révolutions militaires et édification étatique de la Renaissance à nos jours, coll. « Bibliothèque stratégique », Economica, Paris, 2010.

(4) Joseph Henrotin, « Nouvelles armées d’ancien régime contre nouvelles masses », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 55, août-septembre 2017.

(5) Horst Afheldt, Pour une défense non suicidaire en Europe, La Découverte, Paris, 1985.

(6) Le Studiengruppe Alternative Sicherheitspolitik (Groupe d’étude sur la politique de sécurité alternative) intégrait un grand nombre de chercheurs et d’officiers. SAS (dir.), Strukturwandel der Verteidigung : Entwürfe für eine konsequente Defensive, Westdeutscher, Opladen, 1984 et SAS (dir.), Vertrauensbildende Verteidigung. Reform Deutscher Sicherheitspolitik, Bleicher, Gerlingen, 1984 ; Egbert Boeker, Europese veiligheid. Alternatieven voor de huidige veiligheidspolitiek, VU Uitgeverij, Amsterdam, 1986 ; John Grin et Lutz Unter-seher, « The Spiderweb Defense », BAS, vol. 44, no 7, 1988 ; Lutz Unterseher, « Spider and Web : The Case for a Pragmatic Defence Alternative », SAS, Bonn, 1988.

(7) Wilhelm Agrell, Sveriges civila säkerhet, Liber Förlag, Stockholm, 1984. Pour une vision similaire appliquée au cas suisse : Dietrich Fischer, « Invulnerability Without Threat : The Swiss Concept of General Defense », Journal of Peace Research, vol. 19, no 3, 1982.

(8) Emil Spannocchi, « Defense Policy from the Austrian Point of View », in Kurt Steiner (dir.), Modern Austria, Society for the Promotion of Science and Scholarship, Palo Alto, 1981.

(9) Pour une présentation plus large de ces différentes conceptions et leurs généalogies conceptuelles : Joseph Henrotin, Techno-­guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Nuvis, Paris, 2014.

(10) Andrew Mumford, Proxy Warfare, coll. « War and Conflict in the Modern World », Polity Press, Cambridge, 2013.

(11) V. K. Nair, War in the Gulf. Lessons for the Third World, Atlanta, Lancer International, 1991.

(12) Voir l’article que nous consacrons à la question dans ce hors-série.

(13) Frank Hoffman, « Complex Irregular Warfare : the Next Revolution in Military Affairs », Orbis, été 2006.

(14) Frank Hoffman, Conflict in the 21st Century. The Rise of Hybrid Wars, Potomac Institute, Washington, 2007 ; Frank Hoffman, « Further Toughts of Hybrid Threats », Small Wars Journal, 2009 ; Frank Hoffman, « Hybrid Warfare and Challenges », Joint Forces Quarterly, no 52, 2009.

(15) Joseph Henrotin, « La guerre hybride comme avertissement stratégique », Stratégique, no 111, octobre 2016.

(16) Thomas M. Huber (dir.), Compound Warfare : That Fatal Knot, Combat Studies Institute, Command and General Staff College, Fort Leavenworth, septembre 2002 ; Joseph Henrotin, « Faire coexister une force régulière et une irrégulière : le combat couplé », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 53, avril-mai 2017.

(17) Frank Hoffman, (entretien), « Guerre hybride, le futur des conflits ? », Défense & Sécurité Internationale, no 66, janvier 2011.

(18) Alain Joxe, Voyage aux sources de la guerre, PUF, Paris, 1991.

(19) Sur cette perception et pour sa critique : Steven J. Lambakis, « Reconsidering Asymmetric Warfare », Joint Forces Quarterly, no 36, automne 2003.

(20) Élie Tenenbaum, « Le piège de la guerre hybride », Focus stratégique, no 63, octobre 2015.

Légende de la photo en première page : Parler de techno-guérilla implique de se focaliser sur l’appropriation des technologies au bénéfice direct des manœuvres tactique et opérative. (© Exclusive DN/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°64, « Techno-guérillas – Anatomie de l’ennemi probable  », février-mars 2019.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

felis Aenean luctus dolor dapibus ut vulputate, libero Phasellus
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR