Socotra, centre d’un « collier de perles » de l’impérialisme des Émirats arabes unis ?

Dans les « zones grises » de la Corne de l’Afrique

Il faut attribuer principalement aux déboires à Djibouti, et aux besoins logistiques de la guerre au Yémen, l’installation de forces émiraties sur les rivages septentrionaux de la Corne de l’Afrique : à Berbera, au Somaliland, et à Bosaso, au Puntland. Soit deux « zones grises » d’un État somalien failli depuis trois décennies. Au Somaliland, bien qu’il manque d’équipements de manutention, Berbera est l’un des rares ports en eau profonde de la région, débouché possible pour une Éthiopie enclavée. En mai 2016, Dubai Ports World signe avec Hargeisa un contrat de trente ans pour le développement et la gestion du port de Berbera. Ce contrat civil se double, en février 2017, de la concession aux Émiratis d’une base aéronavale. De leur côté, les autorités du Puntland ont signé dès 2008 un accord avec les Dubaïotes pour la concession du port de Bosaso, dont les activités principales sont alors, comme à Berbera, l’exportation de bétail sur pied vers le golfe Persique, et de qat vers le Yémen. Dans les deux cas, les dimensions civile et militaire des projets sont imbriquées. La compétition entre les monarchies du Golfe et la guerre au Yémen offrent aux États ou « zones grises » de la Corne de l’Afrique de substantielles opportunités financières, et des espoirs politiques : Abou Dhabi aurait fait miroiter au président du Somaliland, Muse Bihi Abdi (depuis 2017), une reconnaissance internationale de son indépendance (autoproclamée en 1991).

Fidèle à sa « diplomatie de petit État » en retrait au sein du CCG, Oman n’a jamais formulé de critique publique des ambitions de son puissant voisin du nord (4). Mais la présence accrue des Émiratis dans le golfe d’Aden accentue la crainte d’un encerclement à la fois économique et militaire.

D’autant que les Émirats arabes unis se sont irrités des projets économiques conjoints actés en 2014 par Mascate et Téhéran, et du développement du port de Duqm, sur la mer d’Oman, qui pourrait concurrencer la zone franche de Djebel Ali. Or le sultanat est fragilisé par les incertitudes sur la succession de Qabous ibn Saïd, né en 1940 et au pouvoir depuis 1970, que l’on sait malade. Il se murmure que les Émirats arabes unis pourraient être tentés d’asseoir leur contrôle sur la péninsule omanaise de Ras Musandam, dans le détroit d’Ormuz. Les Omanais, préoccupés par le séparatisme sud-yéménite et l’instabilité de la province frontalière d’Al-Mahrah, n’ont pas apprécié l’ingérence militaire d’Abou Dhabi à Socotra. De ce fait, Mascate, adossé à ses accords de défense avec Londres et Washington, et à ses bonnes relations avec l’Iran, a aussi conclu des protocoles de défense et d’accès portuaire avec l’Inde, et cherche à attirer les Chinois à Duqm et à Sohar.

Une ambition de puissance soumise à la compétition

Le Yémen et Djibouti ne sont pas les seuls à avoir des relations tendues avec Abou Dhabi en raison de cette ambition de puissance affichée. La Somalie considère ainsi l’installation des bases au Somaliland et au Puntland comme une violation de sa souveraineté. En mars 2018, les autorités de Mogadiscio portent plainte auprès de la Ligue arabe et de l’ONU ; en avril, elles dénoncent une convention de formation de l’armée somalienne par Abou Dhabi, les formateurs émiratis sont expulsés, des armes et 10 millions de dollars confisqués. Ces tensions surgissent en pleine crise avec le Qatar, quand ce dernier est mis au ban du CCG. Officiellement, Mogadiscio affiche sa neutralité, alors que le Somaliland et le Puntland se joignent au boycott contre l’émirat. En réalité, Doha et Ankara agissent de concert en Somalie. Le Qatar soutient financièrement et politiquement le président Mohamed Abdullahi Mohamed (depuis 2017), et le Turc Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014) multiplie à Mogadiscio déplacements officiels, aide humanitaire, investissements économiques et assistance militaire. La Turquie y a ouvert en septembre 2017 sa plus grande base militaire à l’étranger.

On retrouve le Qatar et la Turquie associés ailleurs, en concurrence avec Abou Dhabi. Dans les années 2000, Doha s’était proposé comme médiateur dans le conflit du Darfour, au Soudan, et lors d’un litige frontalier entre l’Érythrée et Djibouti. Mais quand les Émirats arabes unis quittent Djibouti pour Assab, Asmara lâche Doha pour soutenir Riyad et Abou Dhabi. Au Soudan, le régime d’Omar al-Béchir (depuis 1989) se joint à la coalition saoudo-émiratie au Yémen, et lui fournit des troupes au sol. Mais, s’il s’est éloigné de Téhéran, il mise encore sur Ankara. En décembre 2017, Recep Tayyip Erdogan effectue la première visite d’un président turc à Khartoum.

Il y signe une série d’accords prévoyant des investissements dans tous les domaines d’une économie soudanaise affaiblie par deux décennies d’embargos et de guerres internes. Surtout, le Soudan concède à Ankara pour 99 ans l’île de Suakin, sur la mer Rouge, en échange de sa mise en valeur touristique, économique, mais aussi militaire. Quant au Qatar, déjà immense propriétaire de terres agricoles au Soudan, il promet en mars 2018 d’injecter 4 milliards de dollars supplémentaires à Suakin. Ces engagements turcs et qataris sont perçus à Abou Dhabi, Riyad et Le Caire comme autant de gestes de défi, à la fois dans la crise du Qatar, et dans le soutien d’Ankara et de Doha aux Frères musulmans. Mécontente de l’accord turco-soudanais sur Suakin, l’Égypte renforce sa présence militaire à Sawa, dans le nord de l’Érythrée. Et les Émirats arabes unis obtiennent de Khartoum des facilités portuaires à Port-Soudan.

La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran ne doit pas masquer la volonté d’acteurs régionaux de se positionner sur d’autres enjeux. Ainsi, la politique d’influence des Émirats arabes unis ne passe-t-elle plus seulement par le commerce international et le soft power culturel des musées et des universités. Le hard power fait aussi bel et bien partie de la panoplie émiratie. Dans une stratégie à long terme accélérée par la guerre au Yémen, Abou Dhabi travaille à se construire comme puissance maritime commerciale et militaire. Mais dans des espaces maritimes sillonnés par de multiples flottes d’États riverains ou de puissances extérieures, la concurrence est rude, les critiques ne manquent pas, et les retours sur investissements ne sont jamais garantis.

L’interventionnisme régional des Émirats arabes unis (2019)
Le secteur de la défense des Émirats arabes unis (2017)

Notes

(1) Marc Lavergne, « La mer Rouge peut-elle s’embraser ? », in Les Grands Dossiers de Diplomatie no 46, août-septembre 2018, p. 64-67.

(2) Stratfor, « The UAE Joins an Exclusive Club », 8 décembre 2016.

(3) Jeremy Binnie, « UAE stops work on Bab al-Mandab island base », in Jane’s Defence Weekly, 28 mars 2018.

(4) Jean-Paul Burdy, « Oman, une diplomatie de petit État », in Diplomatie no 74, mai-juin 2015, p. 13-19 ; Camille Lons, « La neutralité d’Oman sous pression », in Orient XXI, 29 mai 2018.

Légende de la photo en première page : Marché local dans une rue de Hadiboh, capitale de Socotra, en février 2016. © Shutterstock/Vladimir Melnik

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », avril-juin 2019.

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