Magazine Moyen-Orient

Socotra, centre d’un « collier de perles » de l’impérialisme des Émirats arabes unis ?

La mer Rouge est une artère stratégique du commerce mondial. Outre les États riverains, les acteurs extérieurs y sont nombreux, en particulier dans le détroit de Bab el-Mandeb et le golfe d’Aden, pour sécuriser les routes maritimes, combattre la piraterie, assurer le blocus des côtes yéménites.

Djibouti est le pivot stratégique de toute la zone, avec sept pays disposant d’installations militaires aux statuts variables (bases, facilités, escales) : France, États-Unis, Italie, Allemagne, Japon, Chine et Arabie saoudite. On y ajoutera l’Union européenne avec la mission « Atalante » de lutte contre la piraterie, et une zone franche turque. Les Émirats arabes unis s’implantent à Djibouti en 2006 : Dubai Ports World, troisième exploitant portuaire mondial, construit à Doraleh un terminal pétrolier et un port à conteneurs, portes d’entrée vers l’Éthiopie. Ils ont aussi eu un projet de pont entre Djibouti et le Yémen. Mais ils se heurtent, à Doraleh, à une concurrence de la Chine. Puis, quand commence la guerre au Yémen, les exigences financières du président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh (depuis 1999), pour autoriser Riyad et Abou Dhabi à ouvrir une base d’appui à leurs opérations au Yémen et des tensions bilatérales entraînent, en avril 2015, la rupture des relations diplomatiques. Le départ des Émiratis est suivi de l’annulation du contrat de Dubai Ports World. Dès fin avril, après une rencontre entre le roi Salman d’Arabie saoudite (depuis 2015) et le président érythréen, Issayas Afewerki (depuis 1993), qui avait jusque-là des liens privilégiés avec le Qatar et avec l’Iran, les Émiratis se déploient à Assab. Proche de Bab el-Mandeb, autrefois utilisé par les Soviétiques, ce petit port reste léthargique, car excentré à l’extrémité sud de l’Érythrée. En avril 2015, les Émirats y commencent la construction d’une base militaire.

Un bail confidentiel de quarante ans leur aurait été consenti, prévoyant la modernisation du site par Dubai Ports World, en plus de celle de l’aéroport international d’Asmara, la capitale, et une aide financière et pétrolière au gouvernement érythréen. Des clauses secrètes concerneraient aussi une aide militaire importante, en violation d’un embargo sur les armes imposé par l’ONU en 2009 – il a été levé en novembre 2018.

Des images satellitaires confirment qu’ont été menés, dans le nord d’Assab, d’importants travaux d’infrastructures militaires : extension de l’aéroport, creusement d’un nouveau port avec jetée, construction de bâtiments pour héberger troupes et matériels lourds. Assab est devenu une véritable base interarmes, utilisée pour le blocus maritime et les opérations aériennes et terrestres au Yémen, en particulier lors de la bataille d’Al-Hudaydah entre juin et novembre 2018 (2). Les Émiratis commencent aussi en 2016, avant d’y renoncer, des travaux de réhabilitation d’une piste aérienne sur l’île yéménite de Périm, dans le détroit de Bab el-Mandeb, autrefois utilisée par l’URSS (3). Ils se positionnent également dans les ports yéménites d’Aden, Zinjibar et Mukalla.

Dans les « zones grises » de la Corne de l’Afrique

Il faut attribuer principalement aux déboires à Djibouti, et aux besoins logistiques de la guerre au Yémen, l’installation de forces émiraties sur les rivages septentrionaux de la Corne de l’Afrique : à Berbera, au Somaliland, et à Bosaso, au Puntland. Soit deux « zones grises » d’un État somalien failli depuis trois décennies. Au Somaliland, bien qu’il manque d’équipements de manutention, Berbera est l’un des rares ports en eau profonde de la région, débouché possible pour une Éthiopie enclavée. En mai 2016, Dubai Ports World signe avec Hargeisa un contrat de trente ans pour le développement et la gestion du port de Berbera. Ce contrat civil se double, en février 2017, de la concession aux Émiratis d’une base aéronavale. De leur côté, les autorités du Puntland ont signé dès 2008 un accord avec les Dubaïotes pour la concession du port de Bosaso, dont les activités principales sont alors, comme à Berbera, l’exportation de bétail sur pied vers le golfe Persique, et de qat vers le Yémen. Dans les deux cas, les dimensions civile et militaire des projets sont imbriquées. La compétition entre les monarchies du Golfe et la guerre au Yémen offrent aux États ou « zones grises » de la Corne de l’Afrique de substantielles opportunités financières, et des espoirs politiques : Abou Dhabi aurait fait miroiter au président du Somaliland, Muse Bihi Abdi (depuis 2017), une reconnaissance internationale de son indépendance (autoproclamée en 1991).

Fidèle à sa « diplomatie de petit État » en retrait au sein du CCG, Oman n’a jamais formulé de critique publique des ambitions de son puissant voisin du nord (4). Mais la présence accrue des Émiratis dans le golfe d’Aden accentue la crainte d’un encerclement à la fois économique et militaire.

D’autant que les Émirats arabes unis se sont irrités des projets économiques conjoints actés en 2014 par Mascate et Téhéran, et du développement du port de Duqm, sur la mer d’Oman, qui pourrait concurrencer la zone franche de Djebel Ali. Or le sultanat est fragilisé par les incertitudes sur la succession de Qabous ibn Saïd, né en 1940 et au pouvoir depuis 1970, que l’on sait malade. Il se murmure que les Émirats arabes unis pourraient être tentés d’asseoir leur contrôle sur la péninsule omanaise de Ras Musandam, dans le détroit d’Ormuz. Les Omanais, préoccupés par le séparatisme sud-yéménite et l’instabilité de la province frontalière d’Al-Mahrah, n’ont pas apprécié l’ingérence militaire d’Abou Dhabi à Socotra. De ce fait, Mascate, adossé à ses accords de défense avec Londres et Washington, et à ses bonnes relations avec l’Iran, a aussi conclu des protocoles de défense et d’accès portuaire avec l’Inde, et cherche à attirer les Chinois à Duqm et à Sohar.

Une ambition de puissance soumise à la compétition

Le Yémen et Djibouti ne sont pas les seuls à avoir des relations tendues avec Abou Dhabi en raison de cette ambition de puissance affichée. La Somalie considère ainsi l’installation des bases au Somaliland et au Puntland comme une violation de sa souveraineté. En mars 2018, les autorités de Mogadiscio portent plainte auprès de la Ligue arabe et de l’ONU ; en avril, elles dénoncent une convention de formation de l’armée somalienne par Abou Dhabi, les formateurs émiratis sont expulsés, des armes et 10 millions de dollars confisqués. Ces tensions surgissent en pleine crise avec le Qatar, quand ce dernier est mis au ban du CCG. Officiellement, Mogadiscio affiche sa neutralité, alors que le Somaliland et le Puntland se joignent au boycott contre l’émirat. En réalité, Doha et Ankara agissent de concert en Somalie. Le Qatar soutient financièrement et politiquement le président Mohamed Abdullahi Mohamed (depuis 2017), et le Turc Recep Tayyip Erdogan (depuis 2014) multiplie à Mogadiscio déplacements officiels, aide humanitaire, investissements économiques et assistance militaire. La Turquie y a ouvert en septembre 2017 sa plus grande base militaire à l’étranger.

À propos de l'auteur

Jean-Paul Burdy

Jean-Paul Burdy

Historien, enseignant-cherheur associé au master « Intégration et mutation en Méditerranée et au Moyen-Orient » de Sciences Po Grenoble ; auteur du blog « Questions d'Orient-Questions d'Occident ».

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