Magazine Moyen-Orient

Socotra, centre d’un « collier de perles » de l’impérialisme des Émirats arabes unis ?

On retrouve le Qatar et la Turquie associés ailleurs, en concurrence avec Abou Dhabi. Dans les années 2000, Doha s’était proposé comme médiateur dans le conflit du Darfour, au Soudan, et lors d’un litige frontalier entre l’Érythrée et Djibouti. Mais quand les Émirats arabes unis quittent Djibouti pour Assab, Asmara lâche Doha pour soutenir Riyad et Abou Dhabi. Au Soudan, le régime d’Omar al-Béchir (depuis 1989) se joint à la coalition saoudo-émiratie au Yémen, et lui fournit des troupes au sol. Mais, s’il s’est éloigné de Téhéran, il mise encore sur Ankara. En décembre 2017, Recep Tayyip Erdogan effectue la première visite d’un président turc à Khartoum.

Il y signe une série d’accords prévoyant des investissements dans tous les domaines d’une économie soudanaise affaiblie par deux décennies d’embargos et de guerres internes. Surtout, le Soudan concède à Ankara pour 99 ans l’île de Suakin, sur la mer Rouge, en échange de sa mise en valeur touristique, économique, mais aussi militaire. Quant au Qatar, déjà immense propriétaire de terres agricoles au Soudan, il promet en mars 2018 d’injecter 4 milliards de dollars supplémentaires à Suakin. Ces engagements turcs et qataris sont perçus à Abou Dhabi, Riyad et Le Caire comme autant de gestes de défi, à la fois dans la crise du Qatar, et dans le soutien d’Ankara et de Doha aux Frères musulmans. Mécontente de l’accord turco-soudanais sur Suakin, l’Égypte renforce sa présence militaire à Sawa, dans le nord de l’Érythrée. Et les Émirats arabes unis obtiennent de Khartoum des facilités portuaires à Port-Soudan.

La rivalité entre l’Arabie saoudite et l’Iran ne doit pas masquer la volonté d’acteurs régionaux de se positionner sur d’autres enjeux. Ainsi, la politique d’influence des Émirats arabes unis ne passe-t-elle plus seulement par le commerce international et le soft power culturel des musées et des universités. Le hard power fait aussi bel et bien partie de la panoplie émiratie. Dans une stratégie à long terme accélérée par la guerre au Yémen, Abou Dhabi travaille à se construire comme puissance maritime commerciale et militaire. Mais dans des espaces maritimes sillonnés par de multiples flottes d’États riverains ou de puissances extérieures, la concurrence est rude, les critiques ne manquent pas, et les retours sur investissements ne sont jamais garantis.

L’interventionnisme régional des Émirats arabes unis (2019)
Le secteur de la défense des Émirats arabes unis (2017)

Notes

(1) Marc Lavergne, « La mer Rouge peut-elle s’embraser ? », in Les Grands Dossiers de Diplomatie no 46, août-septembre 2018, p. 64-67.

(2) Stratfor, « The UAE Joins an Exclusive Club », 8 décembre 2016.

(3) Jeremy Binnie, « UAE stops work on Bab al-Mandab island base », in Jane’s Defence Weekly, 28 mars 2018.

(4) Jean-Paul Burdy, « Oman, une diplomatie de petit État », in Diplomatie no 74, mai-juin 2015, p. 13-19 ; Camille Lons, « La neutralité d’Oman sous pression », in Orient XXI, 29 mai 2018.

Légende de la photo en première page : Marché local dans une rue de Hadiboh, capitale de Socotra, en février 2016. © Shutterstock/Vladimir Melnik

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix »,  avril-juin 2019.

À propos de l'auteur

Jean-Paul Burdy

Jean-Paul Burdy

Historien, enseignant-cherheur associé au master « Intégration et mutation en Méditerranée et au Moyen-Orient » de Sciences Po Grenoble ; auteur du blog « Questions d'Orient-Questions d'Occident ».

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