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Le T-90 : Dernier souffle soviétique de la guerre froide

Au milieu des années 1980, la récession économique s’amplifie en URSS et aligner trois types de chars différents au sein des bataillons blindés de l’Armée rouge n’est plus supportable, car leur entretien ainsi que leur approvisionnement en pièces de rechange sont un véritable cauchemar pour les logisticiens, tout en engendrant des coûts de maintenance exorbitants. Débute alors une réflexion sur le développement d’un char standard, ou « osnovnoy tank ».

Un cahier des charges est établi en partant du connu, T‑72 et T‑80. Cette démarche est très pertinente, car outre le fait qu’elle permet de réaliser des économies importantes, elle facilite l’instruction des équipages soviétiques, dont le niveau est inférieur à celui des équipages occidentaux. En 1992, l’état-­major russe est confronté à une prise de décision capitale : choisir entre le T‑72 et ses modèles sans cesse améliorés ou le T‑80U, qui n’a pas fait l’unanimité en Tchétchénie. Cette année-là, Moscou sélectionne donc le T‑72 pour servir de base à l’osnovnoy tank. Outre le fait que ce dernier est plus rustique que le T‑80U au niveau de la motorisation, UVZ (UralVagonZavod) et son bureau d’études Vagonka, dirigé par le binôme Karstev/Venediktov, travaillaient sur un projet de char standard depuis 1985, suivant une demande du pouvoir soviétique de l’époque.

Rétroactes : les Objekt 187 et 188

Les ingénieurs du Vagonka s’appuient sur le T‑72B (Objekt 184) qui entre en production à grande échelle en 1985. L’équipe développe un prototype, l’Objekt 187, qui représente une des améliorations les plus importantes de la famille du T‑72 et, en parallèle, un T‑72B modernisé qui devient l’Objekt 188. Révolutionnaire, l’Objekt 187 a la particularité d’avoir une caisse plus large qui autorise l’implantation d’un groupe motopropulseur plus puissant. Les deux premiers prototypes de l’Objekt 187 (nos 1 et 2) sont équipés d’un moteur Diesel V‑84MS de 840 ch pour le premier et d’un moteur V-85 de 1 000 ch pour le second. La protection est semblable à celle des premiers prototypes de l’Objekt 188, avec une tourelle moulée recouverte du blindage réactif Kontakt‑5 dont les essais ne se révèlent pas concluants. L’armement principal est le tube de 125 mm 2A46M géré par la conduite de tir automatique 1A45T.

Les deux prototypes suivants (nos 3 et 4) ont la particularité de recevoir une tourelle mécanosoudée, ce qui représente une amélioration capitale, de même qu’une turbine à gaz GTD‑1500 pour le no 3 et un moteur Diesel pour le no 4. Le choix de la tourelle mécanosoudée est motivé par les retours d’expériences du théâtre afghan où la protection contre les missiles et roquettes antichars a été jugée insuffisante. Si le prototype 3 récupère la caisse du 1 ainsi que son système de suspensions, sa poupe est entièrement redessinée afin d’accueillir la turbine à gaz GTD‑1250 du T‑80U et un moteur auxiliaire de puissance installé sur le garde-­boue arrière droit. De plus, il est à noter l’utilisation d’un contrepoids à l’arrière en raison de la légèreté de la turbine qui crée un déséquilibre entre l’avant et l’arrière du char. La tourelle mécanosoudée est beaucoup plus large à l’avant qu’à l’arrière, autorisant la mise en place du blindage réactif Kontakt‑5 sur l’arc avant et une partie du toit. La nuque, quant à elle, est recouverte d’un revêtement composite contre les charges creuses.

Le prototype 3 est le premier char à être équipé du brouilleur passif Shtora‑1 (« rideau ») qui comprend les deux brouilleurs TshU‑1‑7 montés sur l’arc avant, ainsi qu’un détecteur de prise en compte laser avec ses deux boîtiers implantés au-­dessus du masque de tourelle. Le prototype 3 aura une carrière éphémère, car le choix de la turbine à gaz est rapidement écarté. Le prototype 4 est le premier à être doté du moteur V12 Diesel A‑85‑2‑X de 1 200 ch à double sortie d’échappement à l’arrière de la caisse.

Beaucoup plus léger et compact que les modèles précédents, il est couplé à la boîte de vitesses du T‑72 et bénéficie d’un système de refroidissement plus performant, reconnaissable aux quatre énormes radiateurs montés à la poupe. La tourelle, identique à celle du prototype 3, est plus large et surtout équipée d’une maquette du blindage réactif de dernière génération Relikt, en cours de développement et qui va se révéler bien supérieur au Kontakt‑5.

Les prototypes nos 5 et 6 représentent les modèles les plus aboutis, d’où découlera l’Objekt 188, qui deviendra par la suite le T‑90, avec une tourelle encore plus élargie et inclinée à l’avant, protégée par le blindage réactif Relikt. La motorisation est identique à celle du prototype no 4, mais, sur le no 5, le moteur est contrôlé par une gestion électronique optimisant le rendement en fonction de l’environnement. L’étude de l’Objekt 188 est ordonnée à la suite de la signature d’un décret par le conseil des ministres d’URSS, daté du 19 juin 1986. Elle est menée par le bureau d’études Vagonka et supervisée par l’ingénieur en chef Vladimir Potkin. Une des conséquences directes de la crise économique est que l’Objekt 188 est considéré comme une variante bas de gamme de l’Objekt 187, plutôt que comme un nouveau projet, n’empêchant nullement en parallèle le développement d’un prototype d’exportation dont l’étude est dirigée par l’ingénieur Molodnyakov.

En janvier 1989, les essais débutent à Nijni-­Tagil avec quatre prototypes dénommés T‑72BM Modernisé. Les résultats ne sont pas bons et on décide rapidement d’améliorer deux d’entre eux qui sont aussitôt rebaptisés T‑72BU (Usovershenstvovaniy – « amélioré »). La caisse et la tourelle demeurent inchangées et le système de brouillage passif Shtora‑1 est maintenu, mais de légères modifications sont apportées comme l’adoption de la conduite de tir éprouvée 1A45 Irtysh du T‑72B et, surtout, un renforcement du blindage. Une commande de 250 exemplaires est passée en 1991 malgré une conjoncture économique difficile et l’image des T‑72 irakiens détruits durant la guerre du Golfe. Principalement d’origine est-allemande et polonaise, ils ont ruiné de manière durable la réputation du char soviétique. Les qualités intrinsèques de ce dernier ne sont pas à mettre en cause, mais, mal servis par des équipages inexpérimentés et commandés par une chaîne de commandement défaillante, les T‑72 irakiens n’ont pas résisté aux chars de la coalition.

Du T-88 au T-90

Cette mauvaise publicité pousse à renommer T‑88 le T‑72BU après la visite de Boris Eltsine à Nijni-­Tagil le 8 juin 1992. Mais certains proposent d’aller encore plus loin afin de faire table rase du passé soviétique en proposant « T‑90 », pour bien montrer qu’il est le premier char russe et que le T‑72 est le dernier char soviétique – bien qu’il soit encore produit de nos jours tout en bénéficiant sans cesse d’améliorations. Les premiers exemplaires sortent des chaînes de Nijni-­Tagil le 30 septembre 1992 et la décision de retenir la dénomination T‑90, et T‑90E pour la version d’exportation, est entérinée par décret du 5 octobre 1992. À la fin de l’année, seulement 13 chars sont produits, équipés de la caméra thermique AGAVA‑2. Elle se révèle coûteuse et peu fiable et est aussitôt remplacée par la caméra Buran, meilleur marché. En mars 1994 débute la production de la version de commandement, T‑90K, dont l’effectif représente environ 5 % de la flotte.

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