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Les réseaux de diasporas, leviers complexes de développement

Au tournant du XXIe siècle, un constat se fait jour : les personnes émigrées sont susceptibles d’opérer de multiples transferts vers leur pays d’origine. Ce faisant, elles deviennent des acteurs, individuels ou collectifs, de leur développement. Cet engouement pour les diasporas concorde avec la mise en place d’un cadre normatif du lien migration-développement à l’échelle internationale et avec sa traduction dans les politiques publiques. Ce nouveau paradigme, dans lequel les diasporas sont étroitement liées aux stratégies de développement des États et perçues comme leurs vecteurs, rompt avec une analyse critique de la diaspora qui dominait les sciences sociales jusque dans les années 1990.

La diaspora repensée

Alors que la diaspora signifie longtemps, à travers le cas des Juifs, la privation de lien à un État et la dispersion, on assiste depuis deux décennies au renversement de la signification du terme, passant d’une malédiction à une bénédiction (1). De nombreuses études attestent aujourd’hui d’une contribution active de la diaspora au pays d’origine. Dans ces inventaires de bonnes pratiques (2), l’Inde s’érige en figure exemplaire [voir p. 55]. En effet, la diaspora indienne a directement œuvré au développement d’activités d’outsourcing contribuant au rayonnement international de ce pays, dans le secteur des nouvelles technologies d’information et communication. La diaspora en est donc venue à signifier l’existence d’un lien potentiellement très fécond avec un territoire « d’origine ». Mais comment cette option diaspora a-t-elle émergé, comme vision positive ?

Transferts financiers et autres

La première manifestation de transferts entre pays d’accueil et pays d’origine via les migrants est financière. Elle apparaît dans les observations de plus en plus fréquentes relevées par les études sur la migration depuis la dernière décennie du XXe siècle. Ces remises (remesas, remittances) de fonds opérées de façon croissante par des personnes à leur famille ou par des associations de migrants à leurs villages, sont quantifiées. Elles offrent une démonstration tangible d’un lien substantiel, aux effets conséquents sur la société d’origine. Cette littérature a conféré au fait migratoire une connotation positive d’abord étayée au moyen de contributions matérielles au pays d’origine. La banque mondiale les relève de façon systématique et en indique les tendances haussières depuis l’an 2000 (3). Leur volume total, plusieurs fois supérieur à celui de l’aide publique au développement, est également souligné. Cependant, cette approche positive et productive s’incarne et se structure dans des formes collectives. Les organisations de migrants ont rapidement eu accès aux différentes échelles du politique : internationale (outre la Banque mondiale, le GFMD, l’OIM, le PNUD) et nationale (en France, le FORIM) (4). Avec l’augmentation des flux de migrants qualifiés, sous l’effet de politiques migratoires de plus en plus sélectives, la crainte du brain drain revient sur le devant de la scène. Elle introduit la nécessité de faciliter différentes formes de circulation du savoir, ouvrant la voie à de nouvelles politiques migratoires, où les retours réels ou virtuels sont encouragés.

Le lien migration-développement

La littérature sur le lien migration et développement s’est étoffée à partir des années 2000. Elle étend la notion de transferts des migrants à des domaines extra-financiers, analysant leur impact sur les systèmes de santé, l’éducation ou encore l’habitat et les conditions de vie. De sorte que les États et les organisations internationales ont développé un grand intérêt pour les diasporas, non parce qu’elles étaient un phénomène récent mais parce qu’elles étaient désormais considérées comme un moyen d’accélérer le développement.

Le dialogue international sur les migrations et le développement prend de l’ampleur et imprègne même la politique de coopération. Il adopte plusieurs formes et s’inscrit à différentes échelles : régionale au moyen des processus de consultation/concertation (par exemple européenne) et planétaire au moyen de rencontres internationales de haut niveau telles que le GFMD, créé en 2006 qui contribue au dialogue interétatique, ainsi que le Global Migration Group qui totalise 16 agences intergouvernementales.

Les Nations Unies ont particulièrement investi cette vision positive de la diaspora. Les programmes MIDA et TOKTEN en sont des exemples probants (5). Ainsi, dans le secteur de la santé, le programme MIDA de la région des Grands Lacs a directement contribué à renforcer les capacités du personnel de plusieurs hôpitaux rwandais.

La circulation vs l’exode des compétences

Dans le domaine des migrations de personnes hautement qualifiées, l’option diaspora consiste dans le recours aux connaissances et aux compétences expatriées, au profit du développement scientifique et technologique national. Elle s’inscrit, par conséquent, dans une perspective circulatoire de la migration qualifiée. Il s’agit d’opposer la « perte » provoquée par le départ définitif, au « gain » suscité par le retour (temporaire et de plus en plus virtuel) des migrants qualifiés. Cette perspective rompt par conséquent avec les années 1970, période au cours de laquelle l’irréversibilité du transfert de compétences des Suds vers le Nord paraissait inéluctable. L’émergence d’un paradigme mobilitaire à la fin du XXe siècle dans les travaux scientifiques s’est traduite ensuite dans certaines pratiques des États. L’hypermobilité est apparue susceptible d’assurer la circulation du talent et des connaissances en direction du pays d’origine.

Récupération de la diaspora par les États-nations

Des États se sont saisis de l’option diaspora et ont tenté d’en exploiter les possibilités. Le Nigéria, par exemple, a établi une base de données de la diaspora, cartographiant les Nigérians de l’extérieur disponibles pour dispenser leurs connaissances au Nigéria. En Équateur, la SENESCYT encourage le retour des migrants dans des organismes de recherche à partir d’une base de données associant les profils de migrants disponibles et la demande institutionnelle (6). Dans certains États, on constate de nombreuses tentatives de création de réseaux diasporiques (Colombie, Écosse, Afrique du Sud). Ces initiatives institutionnelles comprennent des actions gouvernementales mais elles émanent directement parfois aussi d’organismes d’enseignement supérieur. Elles se heurtent cependant à des attitudes ambigües de la diaspora. En effet, les travaux scientifiques, notamment autour du projet européen CIDESAL, montrent que les migrants peuvent se montrer suspicieux des politiques menées par leur propre pays (7).

Engagée depuis près de 30 ans dans diverses tentatives de mobilisation diasporique, la Colombie fournit un cas d’étude emblématique des velléités de recours aux ressources humaines expatriées pour le développement. L’expérience pionnière d’un premier réseau (La Red Caldas, dans les années 1990), fut suivie de différents programmes ensuite jusqu’au dernier, ColombiaNosUne, encore en vigueur aujourd’hui. Dans toutes ces versions, une gestion centralisée de la diaspora, génératrice de dysfonctionnements du réseau, a été constatée. Les objectifs de l’administration nationale s’avèrent souvent peu compatibles avec les processus d’auto-organisation de la société civile transnationalisée, que représentent les groupes diasporiques. D’autre part, les actions gouvernementales se télescopent parfois avec des initiatives publiques ou privées à d’autres échelles du territoire, par exemple celle des universités. Enfin, des initiatives purement privées contribuent également à la mise en circulation des compétences et des savoirs (8). On constate ainsi une redondance voire une mise en concurrence des réseaux, parfois contreproductive. Elle se double alors d’une méfiance à l’égard des politiques diasporiques de leur État d’origine par les migrants eux-mêmes, qui craignent d’être instrumentalisés par tel ou tel acteur dans des desseins qui leur échappent.

À propos de l'auteur

Jean-Baptiste Meyer

Jean-Baptiste Meyer

Directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (CEPED, Paris), professeur invité à l’École nationale supérieure de management d’Alger et chercheur de MobÉlites – Observatoire international sur les mobilités académiques.

À propos de l'auteur

Caroline Caplan

Caroline Caplan

Docteur en géographie, professeur au lycée Augustin Fresnel de Bernay et vacataire à l’Université de Rouen.

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