Quel avenir pour les forces éthiopiennes ?

Vingt BMP‑1 figurent aussi dans l’inventaire, mais une partie ont été transformés en porte-­mortiers. Le nombre de blindés de transport de troupes Type‑89 acquis est inconnu, mais il pourrait être relativement important au sein des divisions d’infanterie mécanisée. Les actualités éthiopiennes donnent à les voir aussi bien dans la zone du Commandement régional Nord que dans celle du Commandement régional Central/Est. À ces engins s’ajoutent d’autres blindés de transport de troupes à roues : Type‑92 (WZ‑551), Type‑05 (WZ‑523). Des BTR‑60 sont également mentionnés comme étant toujours en service après 2010. Les seuls blindés modernes sont 75 Bishoftu LAV (GAIA Thunder assemblés en Éthiopie) et 12 Mack Bastion.

Hormis ces derniers commandés pour les éléments en Somalie, le parc manque dramatiquement de MRAP. De fait, les forces éthiopiennes en Somalie ne disposent essentiellement que des médiocres Type‑92 (très vulnérables aux EEI) pour l’escorte des convois. Les personnels chargés de la protection desdits convois sont le plus souvent embarqués dans de simples camions, d’où des bilans élevés lorsqu’ils tombent dans des embuscades. Par ailleurs, les véhicules tactiques non blindés sont nombreux : camions Ural 4320 sur lesquels sont montés des ZU‑23/2, pick-up divers, Humvee. Des camions MTV avec kits de blindage ont également été commandés au profit du contingent éthiopien de l’AMISOM.

L’artillerie est puissante avec quelques automoteurs et surtout de très nombreuses pièces tractées, représentatives du rôle de l’arme dans la doctrine éthiopienne. Concernant les automoteurs, le pays possède plus d’une dizaine de 2S1, au moins 10 2S19, 10 2S3 et 10 2S5. Une cinquantaine de lance-­roquettes BM‑21 font également partie de l’arsenal, mais, là encore au regard de ce qui apparaît dans les actualités éthiopiennes, ils pourraient être plus nombreux. Si le pays dispose toujours de canons antichars (une cinquantaine de T12), ceux-ci paraissent être en réserve, supplantés par des missiles AT‑4 et surtout AT‑14. Les postes de tir pour ces derniers sont notamment montés sur des pick‑up.

L’aviation et la marine

L’aviation se structure en deux escadrons de chasse, un avec 11 Su‑27K et 3 SU‑27UBK et l’autre avec une douzaine de MiG-21bis, ainsi que 3 MiG-21UM ; un escadron d’attaque avec 8 MiG-23BN et 2 MiG-23UM toujours opérationnels. L’armée de l’air comprend aussi une unité d’hélicoptères d’attaque avec 4 Mi‑35 et 3 Mi‑35P tandis que les Mi‑24D/Mi‑25 ne sont plus en service. S’y ajoutent 1 AW139, jusqu’à 9 Mi‑8 et Mi-17 et une dizaine d’UH‑1 pour les hélicoptères de manœuvre. L’entraînement avancé et l’entraînement sont assurés par une douzaine de L‑39C, dont une partie sont en réserve/non opérationnels ainsi que par 4 SF-260TP. Enfin, l’aviation de transport compte 2 AN‑12BP plus 3 ou 4 autres en réserve/non opérationnels, 1 C 130E, 2 L‑100‑30, 1 An‑26 et 1 An‑32. L’ensemble de ces appareils est vieillissant et leur état de fonctionnement est médiocre. La flotte d’hélicoptères est négligeable au regard du volume des forces. De fait, l’Éthiopie n’a pas les capacités aéromobiles qui correspondraient à ses besoins. Les quelques moyens disponibles sont donc utilisés intensivement.

Les déficiences de l’aviation ont cependant été partiellement atténuées avec l’acquisition de drones CH‑4. En effet, selon une filiale du constructeur (15), Addis-Abeba figure dans la liste des pays qui possèdent cet UAV. Aucune précision n’ayant été donnée, il peut s’agir de la version reconnaissance (CH‑4A) ou bien de la version armée (CH‑4B), voire des deux. La version de reconnaissance pallierait la faiblesse des moyens de reconnaissance aériens du pays, alors que ceux-ci sont précieux (16). La version armée, outre qu’elle est également capable de missions ISR, donnerait à Addis-Abeba une capacité de frappe de précision qu’elle n’a pas, tout en renforçant le potentiel d’attaque en général.

La défense aérienne occupe une place importante avec les Su‑27. Mais elle est également vieillissante. Des efforts ont été accomplis pour une revalorisation des lanceurs SA‑2, montés sur châssis de chars T‑55. La mobilité des batteries est améliorée, mais cela ne les rend pas plus modernes. Le Pantsir‑S1 (SA‑22), dévoilé en mars 2019, représente un des deux systèmes d’armes véritablement efficaces. Addis-Abeba possède aussi des SA‑6, SA‑4 et SA‑9 mobiles (ou relativement mobiles), un ensemble HQ-64 chinois (récent, mais à l’efficacité incertaine), 25 SA‑3B et des SA‑2 fixes.

L’indépendance de l’Érythrée marque la fin de la marine éthiopienne. En perdant notamment la base d’Assab, l’Éthiopie devient un pays enclavé. Dès lors, la plupart des importations éthiopiennes (au moins 85 %) passent par Djibouti. D’autres débouchés sur l’océan indien existent également, consolidés par la politique d’ouverture et de dialogue d’Abiy Ahmed : en Somalie, au Kenya… Quoi qu’il en soit, le pays dépend de puissances étrangères pour assurer la sécurité navale de ses activités commerciales maritimes. De fait, Addis-Abeba réfléchit depuis quelques années à la reconstitution d’une véritable marine.

L’arrivée au pouvoir du Premier ministre Abiy Ahmed ancre cette intention. L’accord signé avec la France en mars 2019 constitue une étape vers sa concrétisation. Outre des volets portant sur la formation et sur des entraînements conjoints, il prévoit aussi que Paris aide Addis-Abeba à créer et à développer sa marine. Si l’idée d’une nation africaine possédant une base navale à Djibouti (d’autres pistes étant envisagées, comme le Kenya) n’est pas en soi ridicule, l’étendue des ambitions est plus hasardeuse. D’une part, nombre de priorités figurent sur la liste des réformes nécessaires pour les forces terrestres et aériennes. Or l’édification d’une marine, l’élaboration d’une doctrine (quelle marine avec quelles capacités ? côtières ? hauturières ?), la formation de ses personnels, l’acquisition de moyens, le tout pour un pays enclavé, peut apparaître comme un non-sens coûteux.

Les forces armées éthiopiennes sont opérationnelles en ce qui concerne les meilleures unités : la division commando Agazi, le noyau interarmes des divisions d’infanterie mécanisées. Le constat est plus mitigé au sujet des divisions d’infanterie dont la qualité et le niveau d’entraînement des personnels sont inégaux. La nécessité de rappeler les quelque 4 000 hommes du contingent parallèle à celui de l’AMISOM pour faire face aux troubles intérieurs en témoigne. Si l’amélioration ou le renforcement des relations avec les pays voisins donnent de l’espace pour des réformes de l’institution militaire, l’engagement dans des missions sécuritaires afin de pallier les déficiences de la police fédérale ou des polices régionales (quand il ne s’agit pas de les contrôler) a, dans le même temps, réduit cet espace. De plus, les décisions comme celles de recréer une marine alors que l’aviation gagnerait à être rajeunie, alors que les matériels de l’armée de terre sont inadaptés à la plupart des missions qu’accomplissent actuellement les militaires (des MRAP seraient plus utiles que des Type‑92) laissent dubitatif. Quant aux déclarations comme celles du ministre de la Défense éthiopien qui explique que « […] Nous devons avoir ce que les autres pays ont (17) », elles ne sont pas de nature à rassurer sur la cohérence stratégique. Plus précisément, le gouvernement veut des forces professionnelles et d’un haut niveau technologique alors qu’elles sont de qualité inégale et rustiques. Combler le fossé entre ce qui est voulu et la réalité du terrain demande du temps et de l’argent (18). Le tout alors que la notion de Défense et de sécurité nationales souffre aujourd’hui des grandes difficultés du pays commodément oubliées (19) grâce à l’idée magique de bonne gouvernance.

Le risque existe que l’armée, opérationnellement inégale, redevienne un instrument de répression au fil des mois tout en contribuant à alimenter, voire à attiser le chaos.

Notes

(1) Forces de défense nationales éthiopiennes – Ethiopian National Defense Force (ENDF).

(2) Mengistu dans sa transcription éthiopisante ; dictateur éthiopien à partir de 1974, chef du Derg (régime militaire d’influence socialiste épaulé par Moscou).

(3) Thèse de Patrick Ferras, Les forces de défense nationale éthiopiennes : un instrument de puissance régionale au service du pouvoir civil fédéral, université de Paris-VIII Vincennes – Saint-Denis, École doctorale des sciences sociales, Institut français de géopolitique, doctorat de géographie mention géopolitique, 2011.

(4) Patrick Ferras, Éthiopie : les Forces de défense nationale à la manœuvre, Observatoire de l’Afrique de l’Est, Enjeux politiques & sécuritaires, juin 2017.

(5) Tegréen, chef d’état-major entre 1991 et 2001, il pose les fondations des FDNE modernes, notamment en menant la transformation d’une force de guérilla avec des capacités de guerre classique en une armée régulière. Il est limogé en 2001 pour raisons politiques. Patrick Ferras, ibid.

(6) Tout d’abord avec l’Érythrée (par l’entremise des Émirats arabes unis) ; mais aussi avec l’Égypte et le Soudan à propos du contrôle des eaux du Nil.

(7) Déclenchées par un plan d’occupation des sols.

(8) Yohannes Gedamu, Abiy’s year one : Ethiopia faces the threat of ethnic conflict, Al-Jazeera, 2 avril 2019.

(9) De 6 à 10 % de la population ; cette omnipotence s’applique en politique, par le biais du TPLF (Tegray People’s Liberation Front) qui occupe une place privilégiée au sein de la coalition de l’Ethiopian People’s Revolutionary Front (EPRDF).

(10) Patrick Ferras, Les forces de défense nationale éthiopiennes, op. cit.

(11) Notamment portée par le Tegray’s People’s Liberation Front (TPLF). La guerre civile entre les révolutionnaires et le pouvoir en place s’étend de 1974 à 1991 ; sur la période, les forces en présence et les opérations, voir Ethiopian-Eritrean Wars, volumes I & II par Adrien Fontanellaz et Tom Cooper, Helion 2018. Sur l’évolution de l’armée éthiopienne, voir la thèse de Patrick Ferras.

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