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Russie-Ukraine : anciens et nouveaux leviers du conflit

L’avancée sur le territoire ukrainien des troupes séparatistes appuyées par l’armée régulière russe amène à une renégociation en urgence des accords de Minsk en février 2015, sous l’égide de Paris et de Berlin, après l’échec du cessez-le-feu de septembre 2014. Le mémorandum de Budapest signé en 1994, par lequel l’Ukraine acceptait de se défaire de son arsenal nucléaire en échange de la garantie de la préservation de son intégrité territoriale, est écarté. En l’absence de reconnaissance officielle par la Russie de son implication dans le conflit à l’Est de l’Ukraine, les accords sont officiellement signés par la Russie, la représentante de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), les représentants des républiques séparatistes et le gouvernement ukrainien, l’Allemagne et la France étant parties aux négociations en tant qu’États observateurs. Ces accords permettent de « geler » la ligne de démarcation sans pour autant mettre fin aux combats.

Malgré des mesures prévoyant l’interdiction de l’utilisation de l’artillerie lourde, une guerre de position prend forme dans le Donbass avec des tirs sporadiques le long d’une ligne de front de près de 450 kilomètres séparant les « territoires non contrôlés » de la région de Louhansk et de Donetsk, des zones sous administration ukrainienne. Sur le plan militaire, le gel de la ligne de front début 2015 permet au gouvernement ukrainien d’engager un processus de restructuration des forces armées, avec l’appui de plusieurs pays de l’OTAN. Néanmoins, les mesures prévues par les accords de Minsk, comme le vote d’un statut spécial pour les républiques séparatistes et leur inscription dans la Constitution après la tenue d’élections selon une législation spéciale, sont dénoncées par les acteurs politiques ukrainiens. En janvier 2018, le Parlement vote une loi sur la réintégration du Donbass qualifiant les territoires séparatistes de « temporairement occupés » et le conflit d’« agression russe », avant de consacrer l’« orientation stratégique de l’Ukraine vers l’adhésion à part entière à l’Union européenne et à l’OTAN » dans la constitution ukrainienne en février 2019.

La guerre, instrument politique et levier de mobilisation
La guerre, une ressource politique pour les élites

Malgré une relative stabilisation de la ligne de front dans le Donbass, la guerre est restée fortement présente dans les discours des dirigeants ukrainiens et dans les médias russes comme un facteur de mobilisation au cours de ces cinq dernières années.

En 2014, l’annexion de la Crimée par la Russie avait été accueillie avec une ferveur patriotique par la population russe, nourrissant la cote de popularité de Vladimir Poutine. Cette annexion, aussi bien symbolique que stratégique, s’était déroulée quasiment sans un coup de feu après que des groupuscules armés se furent emparés des bases ukrainiennes et du Parlement dans un contexte de défection d’une partie des services de sécurité ukrainiens. Bénéficiant d’un bail de location pour le stationnement de la flotte russe dans le port de Sébastopol jusqu’en 2042 signé lors des accords de Kharkov en 2010, le « rattachement » de la Crimée était alors justifié par les autorités russes comme la réparation d’une « erreur historique » commise par Nikita Khrouchtchev et utilisé comme un vecteur de mobilisation politique sur la scène politique russe (10). En août 2016, la montée des tensions à la frontière sous couvert d’une accusation de préparation d’un acte terroriste par les services secrets ukrainiens par la Russie avait servi de prétexte pour une augmentation de la militarisation de la frontière et au déploiement de missiles S-400 sur la Péninsule, avec la menace de rupture des liens diplomatiques avec l’Ukraine. L’annexion de la Crimée a eu pour effet de transformer la mer d’Azov en « lac intérieur » russe, malgré la signature d’un traité bilatéral en 2003 toujours en vigueur partageant les eaux territoriales entre les deux États. Le pont de Kertch, reliant la région russe de Krasnodar à la Péninsule, est inauguré par le président russe en mai 2018. Dès l’été 2018, la construction du pont a eu pour conséquence de ralentir l’activité des ports ukrainiens du fait de l’inspection systématique des navires à destination ou en provenance des ports ukrainiens de Marioupol et de Berdiansk, entraînant une diminution de 30 % des revenus du port de Marioupol, la hauteur du pont limitant notamment le passage de certains navires (11). En novembre 2018, l’arraisonnement de trois navires ukrainiens par des bâtiments russes dans le détroit de Kertch et la capture des marins ukrainiens pour « avoir pénétré illégalement dans les eaux territoriales russes » en violation flagrante du traité de 2003 avaient conduit à l’instauration de la loi martiale dans plusieurs régions d’Ukraine par le président Porochenko. Initialement prévue pour une durée de soixante jours, cette mesure d’exception avait été ramenée à 30 jours sous la pression des débats parlementaires et en raison de l’imminence de l’élection présidentielle, maintenue au 31 mars 2019.

L’orientation pro-européenne et l’entrée en guerre avec la Russie ont conduit les élites ukrainiennes arrivées au pouvoir après les mobilisations « Euromaïdan » à développer un discours de légitimation politique alliant processus de démocratisation et stigmatisation des pratiques criminelles du pouvoir précédent, en parallèle de mesures symboliques entérinant l’indépendance de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie. Dans ce cadre, la guerre et les événements y étant liés, comme les violations du cessez-le-feu dans le Donbass et la capture des marins ukrainiens en mer d’Azov, ont servi d’instruments politiques et nourri les discours des dirigeants ukrainiens. La menace d’une extension territoriale du conflit et d’une invasion à grande échelle a servi à camoufler l’échec de l’avancement de certaines réformes, notamment dans le domaine de la lutte contre la corruption, et la remise en place d’une économie de prédation au cours de ces cinq dernières années.

La guerre favorise l’institutionnalisation, par les autorités ukrainiennes postrévolutionnaires, de marqueurs d’une identité nationale ukrainienne distincte du passé soviétique, avec notamment le vote de quatre lois mémorielles en 2015 établissant un continuum entre les acteurs ayant lutté pour l’indépendance et les dissidents de la période soviétique, et des lois consacrant un processus de « décommunisation ». La reconnaissance de l’indépendance de l’Église orthodoxe ukrainienne accordée par le Patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier en janvier 2019 s’est également inscrite dans cette dynamique d’émancipation de la tutelle russe, constituant la suppression d’un élément fondamental dans le projet de « Monde russe » voulu par Moscou (12). Les autorités politiques ukrainiennes avaient présenté ce schisme comme nécessaire à la sécurité de l’Ukraine, l’Église orthodoxe du patriarcat de Moscou ayant constitué un vecteur important de diffusion de la vision russe du conflit, notamment dans les régions de l’Est de l’Ukraine. Cette réforme, comme la restructuration des forces armées, a constitué un instrument politique dans le cadre de la campagne présidentielle de Petro Porochenko, qui s’était effectuée sous le tryptique « Armée – Langue – Foi ». Néanmoins, l’accaparement des structures de pouvoir, l’instrumentalisation des réformes anti-corruption à des fins politiques, et l’échec de la désoligarchisation de la scène politique au profit d’un statu quo avec les acteurs économiques du pays avaient conduit à un regain de défiance de la société à l’égard des élites politiques, qui s’est manifesté dans le résultat des dernières élections présidentielles.

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