Russie-Ukraine : anciens et nouveaux leviers du conflit

La guerre, instrument politique et levier de mobilisation
La guerre, une ressource politique pour les élites

Malgré une relative stabilisation de la ligne de front dans le Donbass, la guerre est restée fortement présente dans les discours des dirigeants ukrainiens et dans les médias russes comme un facteur de mobilisation au cours de ces cinq dernières années.

En 2014, l’annexion de la Crimée par la Russie avait été accueillie avec une ferveur patriotique par la population russe, nourrissant la cote de popularité de Vladimir Poutine. Cette annexion, aussi bien symbolique que stratégique, s’était déroulée quasiment sans un coup de feu après que des groupuscules armés se furent emparés des bases ukrainiennes et du Parlement dans un contexte de défection d’une partie des services de sécurité ukrainiens. Bénéficiant d’un bail de location pour le stationnement de la flotte russe dans le port de Sébastopol jusqu’en 2042 signé lors des accords de Kharkov en 2010, le « rattachement » de la Crimée était alors justifié par les autorités russes comme la réparation d’une « erreur historique » commise par Nikita Khrouchtchev et utilisé comme un vecteur de mobilisation politique sur la scène politique russe (10). En août 2016, la montée des tensions à la frontière sous couvert d’une accusation de préparation d’un acte terroriste par les services secrets ukrainiens par la Russie avait servi de prétexte pour une augmentation de la militarisation de la frontière et au déploiement de missiles S-400 sur la Péninsule, avec la menace de rupture des liens diplomatiques avec l’Ukraine. L’annexion de la Crimée a eu pour effet de transformer la mer d’Azov en « lac intérieur » russe, malgré la signature d’un traité bilatéral en 2003 toujours en vigueur partageant les eaux territoriales entre les deux États. Le pont de Kertch, reliant la région russe de Krasnodar à la Péninsule, est inauguré par le président russe en mai 2018. Dès l’été 2018, la construction du pont a eu pour conséquence de ralentir l’activité des ports ukrainiens du fait de l’inspection systématique des navires à destination ou en provenance des ports ukrainiens de Marioupol et de Berdiansk, entraînant une diminution de 30 % des revenus du port de Marioupol, la hauteur du pont limitant notamment le passage de certains navires (11). En novembre 2018, l’arraisonnement de trois navires ukrainiens par des bâtiments russes dans le détroit de Kertch et la capture des marins ukrainiens pour « avoir pénétré illégalement dans les eaux territoriales russes » en violation flagrante du traité de 2003 avaient conduit à l’instauration de la loi martiale dans plusieurs régions d’Ukraine par le président Porochenko. Initialement prévue pour une durée de soixante jours, cette mesure d’exception avait été ramenée à 30 jours sous la pression des débats parlementaires et en raison de l’imminence de l’élection présidentielle, maintenue au 31 mars 2019.

L’orientation pro-européenne et l’entrée en guerre avec la Russie ont conduit les élites ukrainiennes arrivées au pouvoir après les mobilisations « Euromaïdan » à développer un discours de légitimation politique alliant processus de démocratisation et stigmatisation des pratiques criminelles du pouvoir précédent, en parallèle de mesures symboliques entérinant l’indépendance de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie. Dans ce cadre, la guerre et les événements y étant liés, comme les violations du cessez-le-feu dans le Donbass et la capture des marins ukrainiens en mer d’Azov, ont servi d’instruments politiques et nourri les discours des dirigeants ukrainiens. La menace d’une extension territoriale du conflit et d’une invasion à grande échelle a servi à camoufler l’échec de l’avancement de certaines réformes, notamment dans le domaine de la lutte contre la corruption, et la remise en place d’une économie de prédation au cours de ces cinq dernières années.

La guerre favorise l’institutionnalisation, par les autorités ukrainiennes postrévolutionnaires, de marqueurs d’une identité nationale ukrainienne distincte du passé soviétique, avec notamment le vote de quatre lois mémorielles en 2015 établissant un continuum entre les acteurs ayant lutté pour l’indépendance et les dissidents de la période soviétique, et des lois consacrant un processus de « décommunisation ». La reconnaissance de l’indépendance de l’Église orthodoxe ukrainienne accordée par le Patriarche œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier en janvier 2019 s’est également inscrite dans cette dynamique d’émancipation de la tutelle russe, constituant la suppression d’un élément fondamental dans le projet de « Monde russe » voulu par Moscou (12). Les autorités politiques ukrainiennes avaient présenté ce schisme comme nécessaire à la sécurité de l’Ukraine, l’Église orthodoxe du patriarcat de Moscou ayant constitué un vecteur important de diffusion de la vision russe du conflit, notamment dans les régions de l’Est de l’Ukraine. Cette réforme, comme la restructuration des forces armées, a constitué un instrument politique dans le cadre de la campagne présidentielle de Petro Porochenko, qui s’était effectuée sous le tryptique « Armée – Langue – Foi ». Néanmoins, l’accaparement des structures de pouvoir, l’instrumentalisation des réformes anti-corruption à des fins politiques, et l’échec de la désoligarchisation de la scène politique au profit d’un statu quo avec les acteurs économiques du pays avaient conduit à un regain de défiance de la société à l’égard des élites politiques, qui s’est manifesté dans le résultat des dernières élections présidentielles.

Un front économique entretenant une relation asymétrique

Si les conséquences politiques du conflit sont fortement visibles au niveau diplomatique, les populations subissent de plein fouet les conséquences économiques de celui-ci, qui a eu pour effet de conduire à une paupérisation des classes moyennes, aussi bien dans la société russe que dans la société ukrainienne.

L’annexion de la Crimée et le non-respect des accords de Minsk ont provoqué des vagues successives de sanctions économiques à l’encontre de la Russie par l’Union européenne et les États-Unis dès 2014. Ces mesures ont notamment visé des entreprises dans le secteur des finances, de l’énergie et de la défense. Elles comportent des mesures restrictives individuelles ciblées avec des interdictions de visa et un gel des avoirs, et des mesures restrictives limitées au territoire de la Crimée, comme pour les entreprises ayant participé à la construction de pont de Kertch. De 2014 à 2017, malgré la difficulté à estimer et à distinguer les effets des sanctions par rapport à la baisse des prix du pétrole sur l’économie russe, certaines estimations considèrent que celles-ci ont eu pour effet de réduire le PIB de la Russie de 2 à 2,5 %, et d’être suivies d’un ralentissement de la croissance à partir de 2018 (13). Si les élites russes ont semblé s’en accommoder par des logiques de contournement, ces sanctions ont eu des conséquences majeures sur l’économie du pays, la chute du rouble touchant principalement les classes moyennes. En Ukraine, malgré la mise en place de réformes visant à restructurer l’économie et une croissance du PIB estimée à 3,5 % en 2018, la dévaluation de la hryvnia et l’inflation des prix ont fortement impacté la population, qui peine également à survivre aux mesures consécutives à la politique d’austérité instaurée dans le cadre des accords signés avec le Fonds monétaire international, comme l’augmentation du prix du gaz en 2018.

En dépit des embargos économiques et commerciaux que les deux pays se sont mutuellement opposés depuis 2014, la Russie est restée parmi les premiers pays investisseurs en Ukraine, représentant environ 17,3 % du montant des investissements directs étrangers en 2018 (14). Les relations économiques entre la Russie et l’Ukraine ont toujours été fortement rythmées par la dépendance de l’Ukraine à l’égard du gaz russe, la Russie fournissant à l’Ukraine environ 60 % du gaz consommé. Cette dépendance et la dette ukrainienne à l’égard du fournisseur russe Gazprom ont alimenté une relation conflictuelle et asymétrique entre les deux États, la politique énergétique de la Russie ayant constitué un instrument de pression dès que l’Ukraine manifestait une attraction vers l’Ouest. En 2013, la Russie avait notamment promis d’abaisser le prix du gaz pour mille mètres cubes de 400 dollars à 268,50 mais aussi de reporter l’acquittement des dettes gazières contractées l’année précédente, en plus d’un prêt de quinze milliards de dollars, si l’Ukraine acceptait de rejoindre l’Union douanière. Ce qu’elle a fait jusqu’au changement de pouvoir de 2014, après quoi elle a menacé de refaire passer au-dessus de 400 dollars les livraisons (15). Dans le contexte post-2014, l’interdépendance entre le gaz russe et l’Union européenne revêt une dimension importante sur les développements des relations russo-ukrainiennes. En effet, la construction du gazoduc NordStream 2, dont la mise en service est prévue avant la fin de l’année 2019 et qui doit doubler le gazoduc Nord Stream existant, reliant la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique, risque d’accroître l’influence de la Russie en Europe et de provoquer une récession économique en Ukraine, tout en constituant un levier supplémentaire de négociation pour Moscou.

Quelles perspectives ?

L’arrivée au pouvoir de Volodymyr Zelensky lors de l’élection présidentielle ukrainienne en avril 2019 a été accompagnée d’une proposition de consultation populaire, un référendum non législatif, sur l’issue à donner au conflit dans le Donbass. Bien que la guerre ait constitué un facteur de transformation de l’État ukrainien, les répercussions économiques du conflit ont entraîné une forte lassitude dans la population. La Russie, qui a réagi à cette élection en réinstaurant une politique de distribution de passeports russes dans les républiques séparatistes, a manifesté son antagonisme avec le discours ukrainien sur le retour de ces territoires, considérés par les autorités ukrainiennes comme « temporairement occupés ». L’asymétrie du rapport de force permet à la Russie d’utiliser les républiques séparatistes comme un facteur de déstabilisation en maintenant une pression sur le gouvernement ukrainien. En l’état actuel des choses, toute solution négociée ne pourrait être que contraire aux intérêts de Moscou. Les perspectives de résolution semblent donc être, pour le moment, bien éloignées.

Notes

(1) Selon l’UNHCR (https://​www​.unhcr​.org/​u​a​/​e​n​/​i​n​t​e​r​n​a​l​l​y​-​d​i​s​p​l​a​c​e​d​-​p​e​r​s​ons).

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