L’imbroglio bosnien, héritage de Dayton

Lors de sa dernière édition, en janvier 2019, la fête a vu la participation, non seulement de la Première ministre de Serbie, Ana Brnabic, mais aussi du leader croate Dragan Covic, et même de l’ambassadeur de Croatie à Sarajevo, qui a cependant été rappelé le lendemain à Zagreb pour « consultations ».

En outre, Dodik n’a pas manqué l’occasion de convoquer un référendum – également interdit par la Cour constitutionnelle – très largement remporté par les partisans du maintien de la fête au 9 janvier. Au sein du SDA, qui a interprété cette consultation comme un coup d’essai avant un prochain référendum sécessionniste, ces mesures ont entraîné un torrent d’imprécations et, de la part d’anciens combattants, suscité des menaces de guerre et de « destruction » de la RS.

Le 23 janvier dernier, le SDA manifeste son intention de « repasser les plats » en annonçant un nouveau recours à la Cour constitutionnelle qui demandera cette fois la modification du nom de l’entité serbe, l’adjectif srpska étant jugé discriminatoire pour les non-Serbes y vivant. Dodik n’a pas tardé à sonner la mobilisation générale et déclarer qu’il disposait des instruments légaux pour « prendre le contrôle de la frontière du jour au lendemain ». On peut espérer que, cette fois-ci, la Cour constitutionnelle – ou au moins ses juges internationaux – veillera à ne pas jeter davantage d’huile sur le feu, ce que laisse présager la déclaration du Haut-Représentant Inzko qui a condamné la démarche du SDA.

Une troisième entité croate ?

S’il est impossible d’évaluer comment aurait évolué la Bosnie-Herzégovine sans ces institutions verrouillées par des acteurs étrangers, on ne peut que constater qu’elles n’ont pas toujours contribué à apaiser les tensions intercommunautaires et que, entre les aspirations contradictoires des trois peuples, centrifuges des Serbes et Croates et centralisatrices des Bosniaques, elles n’ont pas toujours agi avec le tact et l’impartialité nécessaires.

Un autre problème brûlant concerne la dégradation continue des relations entre dirigeants bosniaques et croates, ces derniers bénéficiant maintenant du soutien ouvert des autorités de Croatie. L’insatisfaction croate provient essentiellement du sentiment d’être minorisé dans une Fédération de Bosnie-Herzégovine très majoritairement bosniaque, ce que l’élection de Zeljko Komsic n’a fait qu’exacerber. Aussi, la revendication d’une « troisième entité », autrement dit la scission de la FBH en deux portions, bosniaque et croate, est de plus en plus à l’ordre du jour dans l’électorat croate. Cette revendication, qui peut sembler logique – les Serbes n’ont-ils pas leur propre entité ? –, demande cependant une profonde révision de l’Accord de Dayton et l’annulation de l’Accord de Washington qui, un an et demi auparavant, avait mis fin à la sanglante guerre croato-bosniaque et attribué un espace commun aux deux communautés. Mais cela risque d’entraîner une « ethnicisation » accrue du territoire, en particulier en Bosnie centrale où les deux communautés se côtoient encore quotidiennement.

Pénétration russe

S’il veut survivre, un autre défi que devra affronter l’État bosnien est la revendication de davantage d’autonomie pour leur entité réclamée par les partis serbes, et en particulier par Milorad Dodik. Corollairement, Dodik réclame la dissolution du Bureau du Haut-Représentant, qu’il qualifie d’« administration coloniale » dans un pays « occupé de l’intérieur », et la fin de la présence de juges internationaux à la Cour constitutionnelle. Une des dernières provocations à son actif est son intention déclarée d’utiliser son passeport serbe, en lieu et place de son passeport bosnien, dans ses déplacements officiels de co-président de Bosnie-Herzégovine. Comme nombre de Serbes et Croates bosniens, il dispose en effet de la double nationalité. Mais ce qui inquiète davantage les Occidentaux – Dodik a été placé sous sanctions par Washington – est le rapprochement qu’il a initié avec la Russie. Par exemple, des accords de coopération ont été signés en janvier 2018 entre la RS et l’Ossétie-du-Sud, territoire caucasien dont Moscou a, en 2008, encouragé la sécession de la Géorgie, mais dont seule une poignée de pays a reconnu l’indépendance. Sur le plan sécuritaire, un accord entre Banja Luka et Moscou autorise la formation par la Russie d’une unité antiterroriste de la police de RS. Cependant, si cette unité a bien été créée – et est soupçonnée par certains d’être davantage destinée à réprimer sa propre population ou même à préparer une nouvelle guerre –, de même qu’un centre d’entraînement antiterroriste, aucune trace d’instructeur russe n’a encore été relevée, les autorités serbes affirmant que seuls les États-Unis forment leur police.

Longtemps soutenu par les Occidentaux, en particulier parce que, pendant la guerre, il fut pratiquement le seul député serbe bosnien à s’opposer à la politique de confrontation de Radovan Karadzic, Dodik a bien repris la rhétorique de son adversaire pour s’assurer une base électorale. Mais il évite soigneusement de s’opposer à l’Accord de Dayton – dont il se révèle parfois, en paroles du moins, un ardent défenseur (3) – et de promouvoir ouvertement la sécession de son entité. Un tel choix s’explique aussi par la prise en compte des intérêts de Belgrade, qui a fait du respect de l’intégrité territoriale des États – et donc de la Bosnie-Herzégovine – la base légale de son refus de reconnaître l’indépendance de sa province du Kosovo.

Si la classe politique bosnienne semble se plonger avec délectation dans ces querelles identitaires et institutionnelles, c’est de moins en moins le cas de la population, dont le taux de participation ne cesse de baisser au fil des scrutins, pour chuter à 53 % aux dernières élections, et même à 51 % dans la FBH. Si les sirènes nationalistes ont encore un certain succès, comme en témoignent les résultats des urnes, ils sont pourtant de plus en plus nombreux à juger que l’élite politique est déconnectée des problèmes réels du pays, arrogante, autoritaire, voire corrompue.

Chômage et exode massifs

Parmi ces problèmes auxquels les politiciens bosniens semblent incapables de répondre, figurent en bonne place le marasme économique, un pouvoir d’achat en berne et un taux de chômage parmi les plus élevés d’Europe. Ainsi, la Bosnie-Herzégovine est loin d’avoir retrouvé son niveau de vie d’avant-guerre. Outre les destructions dues au conflit, le pays – et surtout ses anciennes régions industrielles de Bosnie centrale – paie ainsi la politique de désindustrialisation qui l’a suivie. D’après la Banque mondiale, le PIB s’élevait, en 2017, à 18 milliards USD, soit 1 milliard de moins qu’en 2008. Si le PIB par habitant a pu se maintenir autour de 5000 USD, cela est dû principalement à l’exode d’une partie de la population, en particulier les jeunes diplômés. Le salaire brut moyen serait, en 2018, inférieur à 700 EUR/mois, selon l’Agence des statistiques de Bosnie-Herzégovine. Enfin, le taux de chômage se situait, selon les sources et méthodologies, entre 18 (4) et 35 % (5) en 2018, un niveau pourtant en baisse de plus de 10 points par rapport à son pic de 2013. L’année suivante avait d’ailleurs connu, surtout dans la FBH, davantage touchée par le chômage, de violentes émeutes au cours desquelles des bâtiments publics, dont celui de la Présidence à Sarajevo, ont été incendiés. Le chômage touche particulièrement les jeunes (avec un taux de près de 55 % en 2017 (6)), malgré leur exode massif (10 000 quitteraient le pays chaque année (7)).

Autre signe du mal-être de la population bosnienne, un mouvement populaire autour du meurtre inexpliqué, en mars 2018, d’un jeune homme, prénommé David, a pris une tournure étonnante, tant par son ampleur et sa radicalisation que par sa récurrence et sa durée. Apparu à Banja Luka, il s’est étendu aux principales villes de RS, puis dans la FBH où une affaire similaire a aussi secoué l’opinion, et même à Zagreb et Belgrade. Protestant contre le manque d’indépendance de la justice et l’incompétence et la brutalité de la police, le mouvement « Justice pour David » a évolué en dénonçant la corruption et l’autoritarisme des milieux politiques. Notons que de tels mouvements « citoyens » ou « anti-système » se développent dans toute la région, de Budapest à Tirana, et que les similarités avec les « gilets jaunes » de France et d’autres pays occidentaux sont nombreuses.

Les partis politiques bosniens semblent imperméables à ces préoccupations et revendications partagées au-delà des divisions communautaires. La mécanique induite par Dayton, qui a d’ailleurs repris certaines particularités du système yougoslave, a institutionnalisé ces divisions en contrepartie de la création d’un État unique, mais décentralisé. Aujourd’hui, une profonde réforme de cet accord est sans doute indispensable, comme le suggèrent de nombreux observateurs et, récemment, le président turc Erdogan, très influent à Sarajevo, mais aussi à Zagreb et Belgrade.

Cependant, toute révision de Dayton se heurtera aux aspirations antagonistes des trois nations. Le défi, qui s’apparente à la quadrature du cercle, consisterait donc à renforcer l’État bosnien, comme le souhaite une majorité de Bosniaques, tout en donnant des gages d’autonomie aux Serbes et Croates. Une réforme de Dayton pourrait également conduire à l’abolition du Bureau du Haut-Représentant et de la présence de juges internationaux à la Cour constitutionnelle, afin d’accorder une réelle indépendance au pays et de mettre les partis politiques face à leurs responsabilités. Enfin, l’indispensable décollage économique ne peut se faire que dans le cadre de bonnes relations régionales, en attendant une hypothétique et en tout cas lointaine adhésion à l’Union européenne.

L’architecture institutionnelle bosnienne issue de l’Accord de Dayton

Notes

(1) Outre le Conseil des ministres national et les exécutifs de chaque entité, il faut en compter un par canton, et même un pour le district longtemps contesté de Brcko, administré par un gouvernement local depuis 2012, après avoir été géré par les États-Unis après la fin de la guerre. Les trois communautés bosniennes cohabitent dans ce district, indépendant des deux entités et rompant la continuité territoriale de la RS. Un de ses villages est peuplé par un groupe de wahhabites, impliqué dans des départs de combattants vers la Syrie et un attentat contre l’ambassade des États-Unis à Sarajevo en 2011.

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