Les femmes kamikazes : islamité et masculinité en question

Les variations lexicales qui jalonnent ces discours fort ressemblants ont traditionnellement été explorées au travers d’un prisme opposant « mort de martyr » (religieuse) et « mort absurde » (non religieuse). Or, les recoupements thématiques traduisent une perception transversale de la réalité et des valeurs à défendre en conséquence, qui mobilise un capital avant tout symbolique (honneur, dignité, etc.) et parfois religieux. Dans le contexte libanais, cette thèse insiste sur la nature multiconfessionnelle de l’identité nationaliste et ne se focalise plus sur une secte qui évoluerait et fonctionnerait comme une sorte d’isolat imperméable à son environnement extracommunautaire. Elle fait en outre appel aux différents sens du terme arabe « oumma » en fonction des différents types de partisans. Ainsi, celui-ci signifie l’oumma islamique pour le Hezbollah, fait référence à la « grande nation syrienne » pour le PSNS et désigne l’ensemble des défavorisés dans le monde pour le PCL.

Les approches théoriques du sujet opèrent fréquemment une malencontreuse généralisation selon laquelle la plupart des martyrs seraient issus de classes économiquement défavorisées, au Liban et ailleurs. Or les rares données empiriques disponibles amènent souvent à dresser un constat contraire à la plupart des idées préconçues en la matière. Il en ressort que de nombreux kamikazes appartiennent à la classe moyenne, que certains ont poursuivi des études universitaires, que tous proviennent de différentes régions du pays dont il est question. Dans le cas du PSNS, au moins quatre de ses martyrs avaient suivi des études universitaires et l’un d’eux était même issu de l’aristocratie chrétienne.

Une constante de l’histoire doublement transversale

Si des hommes et des femmes ont probablement ressenti la nécessité de sacrifier leur propre vie dans des contextes de violence politique depuis l’aube des temps, force est d’admettre que la chose est impossible à vérifier. Un inventaire (superficiel) qui ne peut se faire qu’à travers la littérature spécialisée permet néanmoins une prise de recul bienvenue à notre époque, par rapport à la masculinité et à l’islamité qui sont presque systématiquement associées à ce phénomène.

Que les attaques suicides aient été rétrospectivement justifiées d’une manière ou d’une autre, le bilan des dernières décennies semble devoir commencer par le constat que celles-ci ont très régulièrement eu lieu dans des contextes de lutte politique à coloration indépendantiste ou nationaliste. Parmi les exemples les plus connus reviennent souvent les communistes chinois lors de l’insurrection de Shanghai en 1927, les kamikazes japonais durant la Seconde Guerre mondiale, les Tigres tamouls (LTTE) au Sri Lanka, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Turquie, le Babbar Khalsa International (BKI) en Inde, etc. (7). Entre 1980 et 2000, le LTTE a mené 168 opérations suicides, tandis que le PKK en a conduit 22, ce qui dépasse en nombre celles menées en Israël et au Liban durant la même période.

Force est d’en retenir la transversalité religieuse puisque les communistes chinois sont bouddhistes ou confucéens, que les kamikazes japonais sont shintos et bouddhistes, que le LTTE est principalement composé d’hindous et de quelques chrétiens et que le BKI comprend essentiellement des sikhs.

Face à cette diversité, la base commune des différents mouvements concernés semble correspondre à une assimilation de la vie sous occupation/oppression – réelle ou perçue – au déshonneur et à l’humiliation. En émane un sentiment du devoir – nationaliste et/ou religieux – de mettre fin à l’injustice en question en usant de tous les moyens disponibles, y compris les opérations suicides. L’éventuel « lien » réside in fine dans la considération tactique de transformer un sentiment d’impuissance en puissance « extraordinaire » (8).

Ensuite, plusieurs organisations précitées permettent d’illustrer une seconde transversalité, celle des sexes, puisque c’est une femme kamikaze tamoule, ­Thenmozhi « Dhanu » Rajaratnam, qui a notamment tué l’ancien Premier ministre indien Rajiv Gandhi le 21 mai 1991 pour le compte du LTTE, et que les femmes kamikazes kurdes – telles que Zeynep ­Kinaci – sont rétroactivement glorifiées en « déesses de la liberté » par le PKK. Entre 1980 et 2000, on évalue à au moins 25 % la proportion de femmes kamikazes (9).

La Française Fatima Lahnait estime qu’environ 15 % des attaques suicides seraient commises par des femmes à notre époque, évoquant 137 attentats de ce type qui auraient eu lieu dans 23 pays en 2017 (10).

Les spécialistes des femmes kamikazes semblent s’accorder pour ne pas distinguer de profil type parmi celles-ci, évitent d’en parler comme d’un véritable phénomène à part entière et les qualifient souvent de « kamikazes comme les autres » au-delà des tabous supplémentaires (liés à leur fonction génitrice) qu’elles brisent. Les kamikazes issus de la gent féminine font néanmoins couler proportionnellement plus d’encre que leurs homologues masculins, et c’est peut-être là que se situe leur spécificité. Les femmes peuvent certes contourner parfois plus facilement certains dispositifs de sécurité dans une optique opérationnelle, mais elles frappent surtout plus stratégiquement les esprits à travers la « fascination-effroi » qu’elles suscitent et l’engouement médiatique qu’elles déclenchent à coup sûr.

Quoi qu’il en soit, les recherches futures en la matière révéleront sans doute qu’il y a autant de trajectoires vers le « martyre » qu’il y a d’individus (hommes et femmes), et rappelleront l’importance des facteurs de risque psychologiques – non pathologiques, mais bien affectifs –, la plupart du temps sous-analysés par les théoriciens de la radicalisation violente. Les grilles de lecture qui s’étendent sur les facteurs de risque idéologiques, religieux, politiques, socio-économiques, livrent bien entendu d’importants éléments d’explication, mais ce sont souvent des événements très privés qui permettent d’identifier le véritable « pourquoi » qui se cache derrière la bascule émotionnelle de certaines personnes vers l’action armée, et il en va probablement de même dans le cas extrême des attaques suicides. Il semble en effet difficile de ne pas évoquer le fait que la Palestinienne Hanadi Jaradat avait vu l’armée israélienne ôter successivement la vie de son fiancé, de son frère et d’un de ses cousins avant qu’elle ne se fasse exploser, tout comme de ne pas prendre en compte le fait que la Tamoule « Dhanu » avait été violée par des soldats indiens et que ses quatre frères avaient été tués dans la foulée avant qu’elle ne fasse de même. La liste de ces drames moins médiatisés est probablement longue.

Notes

(1) Sur le sujet, on pourra consulter : Nadera Shalhoub-Kevorkian, Militarization and Violence against Women in Conflict Zones in the Middle East : A Palestinian Case Study, Cambridge University Press, 2009 ; Laila El-Haddad, Gaza Mom : Palestine, Politics, Parenting, and Everything in Between, Just World Books, 2015 ; R. Kim Cragin et Sara A. Daly, Women as Terrorists : Mothers, Recruiters, and Martyrs, Praeger Security International, 2009 ; Yoram Schweitzer (dir.), Female Suicide Bombers : Dying for Equality ?, Jaffee Center for Strategic Studies, 2006.

(2) Martyrs du Hezbollah répertoriés par ordre chronologique : Ahmad Qasir (11 novembre 1982), Ali Safiyyeddine (13 avril 1983), Jafar al-Tayyar (14 octobre 1983), deux membres du Hezbollah tués lors d’une opération avortée (1983), Amer Kalakish (11 mars 1988), Haytham Dbuq (19 août 1988), Abdallah Atwi (19 octobre 1988), Assad Birru (9 août 1989), Ibrahim Dahir (21 septembre 1992), Salah Ghandour (25 avril 1995), Ali Ashmar (20 mars 1996), Ammar Hussein Hammoud (30 décembre 1999).

(3) Martyrs du PSNS répertoriés par ordre chronologique : Wajdi al-Sayegh (13 mars 1985), Sana Mhaydli (9 avril 1985), Malek Wehbeh (20 avril 1985), Khaled al-Azraq (9 juillet 1985), Ibtissam Harb (9 juillet 1985), Ali Ghazi Talib (31 juillet 1985), Mariam Kheireddine (11 septembre 1985), Ammar al-Assar (4 novembre 1985), Mohamed Qanaa (10 juillet 1986), Norma Abi Hassan (17 juillet 1986), Zahra Abi Assaf (18 juin 1987), Fadwa Hassan Ghanim (25 novembre 1990).

(4) Joyce M. Davis, Martyrs : Innocence, Vengeance, and Despair in the Middle East, Palgrave Macmillan, 2003.

(5) Laleh Khalili, Heroes and Martyrs of Palestine, Cambridge University Press, 2007.

(6) Fahrad Khosrokhavar, Les nouveaux martyrs d’Allah, Flammarion, 2002.

(7) Gus Martin, Understanding Terrorism : Challenges, Perspectives, and Issues, Sage Publications, 2017 ; Miranda Alison, Women and Political Violence : Female Combatants in Ethno-National Conflict, Routledge, 2009.

(8) Christopher Reuter, My Life is a Weapon : A Modern History of Suicide Bombing, Princeton University Press, 2006.

(9) Mia Bloom, « Mother. Daughter. Sister. Bomber », in Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 61, no 6, novembre 2005, p. 54-62.

(10) Fatima Lahnait, Pasionarias : De l’engagement des femmes dans les mouvements violents et les conflits armés, L’Harmattan, 2018.

Légende de la photo en première page : L’ancien Premier ministre indien Rajiv Ghandi a été assassiné le 21 mai 1991 par une militante tamoule. (IRMA Anand/Wikimedia).

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°43, « Bilan géostratégique 2019 : la fin de Daech ? », juillet-septembre 2019.

À propos de l'auteur

Joseph Alagha

Joseph Alagha

Professeur de science politique à l'université Haigazian de Beyrouth, auteur de "Hizbullah's DNA and the Arab Spring" (KW Publishers, 2012).

À propos de l'auteur

Didier Leroy

Didier Leroy

Chercheur à l'Institut royal supérieur de défense, assistante à l'université libre de Bruxelles, auteur de "Le Hezbollah libanais : De la révolution iranienne à la guerre syrienne" (L'Harmattan, 2015).

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