Magazine Moyen-Orient

Les femmes kamikazes : islamité et masculinité en question

Le PCL nous procure une autre illustration révélatrice des femmes kamikazes à travers la figure de Lola Abboud, jeune militante issue de la classe moyenne et chrétienne pratiquante. Celle-ci se fit exploser à 19 ans à proximité de soldats israéliens qui investissaient son village le 20 avril 1985.

Incarnant la dernière martyre d’une lignée familiale ayant sacrifié de nombreux guerriers face à l’ennemi israélien, elle fut surnommée « la fleur de la Bekaa » (car elle était originaire du village de Qaraoun) et devint « la martyre idéale ayant ouvert la voie au Liban », que les femmes palestiniennes furent invitées à imiter. La famille de Lola Abboud expliqua par ailleurs ne pas ressentir de contradiction entre la nature de la mort de la jeune femme et leurs fermes croyances chrétiennes, même si le christianisme – tout comme l’islam – interdit le suicide. Selon son frère, Fouad Elias Abboud, elle « avait [avant tout] lutté pour la libération de sa patrie […] dans le but de rompre l’humiliation et de maintenir la dignité et l’honneur de son peuple ». Il ajouta, en parlant du PCL : « Nous ne sommes jamais allés en Europe et nous n’y avons jamais tué de Juifs. Nous défendons nos propres enfants. […] Lola combattait les Israéliens dans son propre village. Elle ne luttait pas contre les Israéliens en Israël. »

Il n’est pas difficile d’identifier certains registres de légitimation communs entre des mouvements non religieux comme le PSNS ou le PCL d’une part, et des mouvements islamistes comme le Hamas ou le Hezbollah d’autre part. Par exemple, Ali Ashmar, le onzième kamikaze du Hezbollah, dit dans son discours d’adieu : « Mon corps sera du feu qui brûlera les occupants israéliens qui, tous les jours, tentent délibérément de vous torturer et de vous humilier [le peuple] ».

Des auteurs comme l’Américaine Laleh Khalili ou le Français Farhad Khosrokhavar ont signalé que les discours des martyrs libanais, toutes confessions confondues, ressemblaient étrangement à ceux des martyrs iraniens chiites et des martyrs palestiniens sunnites. Tandis que la première a mis en lumière les trajectoires migratoires et les récupérations du concept de martyre (5), le second a su trouver les mots pour décliner celui-ci en contexte notamment libanais : « Pour les chiites, c’est la rencontre avec Dieu qui a lieu en combattant l’ennemi infidèle. Pour les nationalistes et les communistes, l’immortalité est atteinte par l’identification à la collectivité nationale, ou par l’identification à tous les défavorisés de la planète » (6). La similitude s’articule autour du fait que tous croient aux mêmes valeurs, comme combattre l’ennemi à travers le sacrifice de soi, celui-ci ­combinant ­volonté de mourir et désir d’immortalité.

Les variations lexicales qui jalonnent ces discours fort ressemblants ont traditionnellement été explorées au travers d’un prisme opposant « mort de martyr » (religieuse) et « mort absurde » (non religieuse). Or, les recoupements thématiques traduisent une perception transversale de la réalité et des valeurs à défendre en conséquence, qui mobilise un capital avant tout symbolique (honneur, dignité, etc.) et parfois religieux. Dans le contexte libanais, cette thèse insiste sur la nature multiconfessionnelle de l’identité nationaliste et ne se focalise plus sur une secte qui évoluerait et fonctionnerait comme une sorte d’isolat imperméable à son environnement extracommunautaire. Elle fait en outre appel aux différents sens du terme arabe « oumma » en fonction des différents types de partisans. Ainsi, celui-ci signifie l’oumma islamique pour le Hezbollah, fait référence à la « grande nation syrienne » pour le PSNS et désigne l’ensemble des défavorisés dans le monde pour le PCL.

Les approches théoriques du sujet opèrent fréquemment une malencontreuse généralisation selon laquelle la plupart des martyrs seraient issus de classes économiquement défavorisées, au Liban et ailleurs. Or les rares données empiriques disponibles amènent souvent à dresser un constat contraire à la plupart des idées préconçues en la matière. Il en ressort que de nombreux kamikazes appartiennent à la classe moyenne, que certains ont poursuivi des études universitaires, que tous proviennent de différentes régions du pays dont il est question. Dans le cas du PSNS, au moins quatre de ses martyrs avaient suivi des études universitaires et l’un d’eux était même issu de l’aristocratie chrétienne.

Une constante de l’histoire doublement transversale

Si des hommes et des femmes ont probablement ressenti la nécessité de sacrifier leur propre vie dans des contextes de violence politique depuis l’aube des temps, force est d’admettre que la chose est impossible à vérifier. Un inventaire (superficiel) qui ne peut se faire qu’à travers la littérature spécialisée permet néanmoins une prise de recul bienvenue à notre époque, par rapport à la masculinité et à l’islamité qui sont presque systématiquement associées à ce phénomène.

Que les attaques suicides aient été rétrospectivement justifiées d’une manière ou d’une autre, le bilan des dernières décennies semble devoir commencer par le constat que celles-ci ont très régulièrement eu lieu dans des contextes de lutte politique à coloration indépendantiste ou nationaliste. Parmi les exemples les plus connus reviennent souvent les communistes chinois lors de l’insurrection de Shanghai en 1927, les kamikazes japonais durant la Seconde Guerre mondiale, les Tigres tamouls (LTTE) au Sri Lanka, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Turquie, le Babbar Khalsa International (BKI) en Inde, etc. (7). Entre 1980 et 2000, le LTTE a mené 168 opérations suicides, tandis que le PKK en a conduit 22, ce qui dépasse en nombre celles menées en Israël et au Liban durant la même période.

Force est d’en retenir la transversalité religieuse puisque les communistes chinois sont bouddhistes ou confucéens, que les kamikazes japonais sont shintos et bouddhistes, que le LTTE est principalement composé d’hindous et de quelques chrétiens et que le BKI comprend essentiellement des sikhs.

Face à cette diversité, la base commune des différents mouvements concernés semble correspondre à une assimilation de la vie sous occupation/oppression – réelle ou perçue – au déshonneur et à l’humiliation. En émane un sentiment du devoir – nationaliste et/ou religieux – de mettre fin à l’injustice en question en usant de tous les moyens disponibles, y compris les opérations suicides. L’éventuel « lien » réside in fine dans la considération tactique de transformer un sentiment d’impuissance en puissance « extraordinaire » (8).

Ensuite, plusieurs organisations précitées permettent d’illustrer une seconde transversalité, celle des sexes, puisque c’est une femme kamikaze tamoule, ­Thenmozhi « Dhanu » Rajaratnam, qui a notamment tué l’ancien Premier ministre indien Rajiv Gandhi le 21 mai 1991 pour le compte du LTTE, et que les femmes kamikazes kurdes – telles que Zeynep ­Kinaci – sont rétroactivement glorifiées en « déesses de la liberté » par le PKK. Entre 1980 et 2000, on évalue à au moins 25 % la proportion de femmes kamikazes (9).

À propos de l'auteur

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Joseph Alagha

Professeur de science politique à l'université Haigazian de Beyrouth, auteur de "Hizbullah's DNA and the Arab Spring" (KW Publishers, 2012).

À propos de l'auteur

Didier Leroy

Didier Leroy

Chercheur à l'Institut royal supérieur de défense, assistante à l'université libre de Bruxelles, auteur de "Le Hezbollah libanais : De la révolution iranienne à la guerre syrienne" (L'Harmattan, 2015).

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