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Suprémacistes blancs : ennemis numéro un des États-Unis ?

William Pierce et Louis Beam sont les deux principaux penseurs du WP. Par leurs écrits et leurs actions organisationnelles, ils ont donné une cohérence au mouvement en identifiant l’ennemi, des cibles, un vocabulaire et des méthodes d’opération. Pierce, physicien de formation, fonde la National Alliance. En 1978 il publie, sous le pseudonyme d’Andrew McDonald, The Turner Diaries, un roman racontant la lutte contre le ZOG menée par un groupe de patriotes nommé The Order. Le principal protagoniste, Earl Turner, est recruté après que celui-ci ait détruit le quartier général du FBI. Il assassine ensuite des représentants de l’ordre et des notables afro-américains et juifs pour que ceux-ci utilisent la répression gouvernementale contre les blancs et ainsi mobiliser ces derniers. Le roman se termine par le sacrifice de Turner qui se jette sur le Pentagone avec une bombe atomique. Tout comme dans The Hunter (1989), la suite de ce roman, Pierce décrit avec exactitude comment mener ce que plusieurs nomment la Racial Holy War, soit en donnant des moyens techniques, soit en identifiant des cibles potentielles (6). Le groupe néo-nazi The Order mène une série d’opérations au début des années 1980 en suivant les écrits de Pierce. La bombe utilisée à Oklahoma City suivait une recette fournie dans The Turner Diaries et se voulait une imitation de ce que fait Turner dans le roman (7).

Un message qui se diffuse de plus en plus facilement

Peu après son retour du Vietnam, Louis Beam joint le KKK puis, suivant de nombreux démêlés avec la justice et la lecture de The Turner Diaries, commence à organiser l’extrême droite à l’échelle nationale. Il lance différents périodiques comme le Inter Klan Newsletter and Survival Alert, et utilise les premiers balbutiements d’Internet pour fonder le Aryan Nation Liberty Net en 1984. Son expérience au Vietnam lui montre l’efficacité de la guérilla et de la subversion, d’où l’idée de développer ce qu’il nomme la Leaderless Resistance au cours des années 1980. Selon Beam, il faut organiser des cellules indépendantes et autonomes dont la cause, les cibles et le mode d’action doivent être assez évidents pour que même un individu isolé puisse passer à l’action (8).

L’attentat de 1995 engendre un très fort rejet par l’opinion publique de l’extrême droite en général en plus de déclencher une répression massive de la part des autorités. De la fin des années 1990 à 2008, les mouvements WP et suprémacistes se réorganisent et modifient leur rhétorique. Les nouvelles technologies de l’information et les médias sociaux qui explosent dans les années 2000 permettent la diffusion des messages, les échanges et le recrutement. Des forums en ligne comme Storm Front fondé en 1995 ou le Daily Stormer en 2013, ou encore les plateformes d’échange comme Facebook, Twitter, Reddit et leurs émules dédiées à l’extrême droite comme 4Chan, Gab ou Modern Militia Movement facilitent la diffusion du message.

Se multiplient aussi à ce moment les contenus suprémacistes, non seulement de la musique, qui facilite les réunions lors de concerts, mais aussi de la littérature, des films et même des jeux vidéo, certains visant explicitement le recrutement d’adolescents (9). Les propos souvent violents et haineux sont tout d’abord présentés comme de l’ironie puis deviennent graduellement la norme (10). L’accessibilité explique en partie pourquoi la consommation de tels contenus est maintenant plus significative que l’appartenance à un groupe extrémiste dans le passage à l’acte des « loups solitaires », comme le tueur de Charleston, qui finalement ne sont pas si solitaires (11).

En plus de développer de nouveaux moyens de diffusion, les suprémacistes ont modifié leur rhétorique de façon à devenir plus acceptables.

Jared Taylor par exemple, diplômé de Yale, fondateur du think tank suprémaciste New Century Foundation, récupère la rhétorique des droits civiques des années 1960 et développe ce qu’il nomme le nationalisme blanc. Plutôt que d’affirmer la supériorité caucasienne comme le font les néo-nazis ou le KKK, Taylor affirme qu’il faut défendre l’héritage occidental, faire la promotion de sa culture et en maintenir la pureté. Selon Taylor, les États-Unis furent fondés par des Européens qui ont subordonné les autres groupes pour assurer la pérennité de leur civilisation. Cependant, les années 1960 en mettant sur un pied d’égalité toutes les cultures ont fragilisé les fondements de l’Amérique. Dans The Color of Crime (2005), Taylor affirme que les crimes haineux commis par des Afro-Américains contre des Caucasiens dépassent de loin la situation inverse, ce qui est une preuve du génocide blanc. Ce livre a incité l’auteur de la tuerie de Charleston à passer à l’action en 2015 (12).

L’élection d’Obama : un électrochoc

L’élection du premier président afro-américain en 2008 fait exploser le nombre de groupes d’extrême droite aux États-Unis (13). À partir de ce moment, il devient impératif pour les suprémacistes sinon de rétablir la hiérarchie raciale, à tout le moins d’assurer la survie des Caucasiens. Cette élection est un électrochoc qui pousse plusieurs leaders à unir les différents groupes de l’extrême droite. Certains comme Mathew Heimbach, fondateur du Worker Traditionalist Party en 2015, travaillent à partir de la base en organisant des rencontres entre les groupes. D’autres comme Richard Spencer font de même en formulant un message identitaire blanc, masculiniste et conspirationniste transgressant ouvertement les normes de la discussion publique, ce qu’il définit comme l’« Alt-Right », la droite alternative qui se veut plus affirmative que les conservateurs traditionnels tout en étant bon chic bon genre comparativement aux suprémacistes d’avant. Spencer diffuse son message sur des plateformes comme son The Alternative Right fondé en 2010 ou par le National Policy Institute qu’il dirige depuis 2011 via lequel il organise des événements, particulièrement en milieu hostile comme sur les campus universitaires de façon à amener une plus grande couverture médiatique (14). Le rallye Unite the Right tenu à Charlottesville en août 2017 avait pour objectif d’unir une droite radicale galvanisée par l’élection de Donald Trump et de montrer son influence politique. La violence des affrontements et la mort d’une manifestante après qu’un véhicule ait foncé dans une foule de contre-manifestants ont toutefois montré que derrière la rhétorique du nationalisme blanc se cache celle du suprémacisme et du WP (15). Malgré le refus du Président de clairement condamner l’extrême droite, l’opinion publique et les autorités se sont tournées contre l’Alt-Right et ses associés, ce qui explique en grande partie l’échec du rallye Unite the Right 2 à Washington en 2018.

À propos de l'auteur

Francis Langlois

Francis Langlois

Professeur d’histoire au Cégep de Trois-Rivières et chercheur associé à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand (Université du Québec à Montréal).

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