Suprémacistes blancs : ennemis numéro un des États-Unis ?

Se multiplient aussi à ce moment les contenus suprémacistes, non seulement de la musique, qui facilite les réunions lors de concerts, mais aussi de la littérature, des films et même des jeux vidéo, certains visant explicitement le recrutement d’adolescents (9). Les propos souvent violents et haineux sont tout d’abord présentés comme de l’ironie puis deviennent graduellement la norme (10). L’accessibilité explique en partie pourquoi la consommation de tels contenus est maintenant plus significative que l’appartenance à un groupe extrémiste dans le passage à l’acte des « loups solitaires », comme le tueur de Charleston, qui finalement ne sont pas si solitaires (11).

En plus de développer de nouveaux moyens de diffusion, les suprémacistes ont modifié leur rhétorique de façon à devenir plus acceptables.

Jared Taylor par exemple, diplômé de Yale, fondateur du think tank suprémaciste New Century Foundation, récupère la rhétorique des droits civiques des années 1960 et développe ce qu’il nomme le nationalisme blanc. Plutôt que d’affirmer la supériorité caucasienne comme le font les néo-nazis ou le KKK, Taylor affirme qu’il faut défendre l’héritage occidental, faire la promotion de sa culture et en maintenir la pureté. Selon Taylor, les États-Unis furent fondés par des Européens qui ont subordonné les autres groupes pour assurer la pérennité de leur civilisation. Cependant, les années 1960 en mettant sur un pied d’égalité toutes les cultures ont fragilisé les fondements de l’Amérique. Dans The Color of Crime (2005), Taylor affirme que les crimes haineux commis par des Afro-Américains contre des Caucasiens dépassent de loin la situation inverse, ce qui est une preuve du génocide blanc. Ce livre a incité l’auteur de la tuerie de Charleston à passer à l’action en 2015 (12).

L’élection d’Obama : un électrochoc

L’élection du premier président afro-américain en 2008 fait exploser le nombre de groupes d’extrême droite aux États-Unis (13). À partir de ce moment, il devient impératif pour les suprémacistes sinon de rétablir la hiérarchie raciale, à tout le moins d’assurer la survie des Caucasiens. Cette élection est un électrochoc qui pousse plusieurs leaders à unir les différents groupes de l’extrême droite. Certains comme Mathew Heimbach, fondateur du Worker Traditionalist Party en 2015, travaillent à partir de la base en organisant des rencontres entre les groupes. D’autres comme Richard Spencer font de même en formulant un message identitaire blanc, masculiniste et conspirationniste transgressant ouvertement les normes de la discussion publique, ce qu’il définit comme l’« Alt-Right », la droite alternative qui se veut plus affirmative que les conservateurs traditionnels tout en étant bon chic bon genre comparativement aux suprémacistes d’avant. Spencer diffuse son message sur des plateformes comme son The Alternative Right fondé en 2010 ou par le National Policy Institute qu’il dirige depuis 2011 via lequel il organise des événements, particulièrement en milieu hostile comme sur les campus universitaires de façon à amener une plus grande couverture médiatique (14). Le rallye Unite the Right tenu à Charlottesville en août 2017 avait pour objectif d’unir une droite radicale galvanisée par l’élection de Donald Trump et de montrer son influence politique. La violence des affrontements et la mort d’une manifestante après qu’un véhicule ait foncé dans une foule de contre-manifestants ont toutefois montré que derrière la rhétorique du nationalisme blanc se cache celle du suprémacisme et du WP (15). Malgré le refus du Président de clairement condamner l’extrême droite, l’opinion publique et les autorités se sont tournées contre l’Alt-Right et ses associés, ce qui explique en grande partie l’échec du rallye Unite the Right 2 à Washington en 2018.

Malgré cet échec et le retrait dans l’ombre du mouvement suprémaciste aux États-Unis, celui-ci reste actif. Les données de l’Anti-Defamation League pour 2018 montrent que l’extrême droite est responsable de 98 % des homicides commis par des extrémistes. Pour 2017, le FBI rapporte que 59,5 % des victimes d’actes haineux ont été ciblées en fonction de leur ethnicité alors que 20,7 % l’étaient en fonction de leur religion (16). Dans les deux cas, il y a augmentation des crimes haineux par rapport à l’année précédente. En octobre 2018, un homme a assassiné 11 fidèles dans une synagogue de Pittsburgh. Tout comme l’auteur de la tuerie de Charleston, cet homme a été inspiré par les messages suprémacistes qu’il a trouvés en ligne, notamment l’idée qu’un génocide blanc commandité par des intérêts juifs est en cours aux États-Unis. Cette rhétorique haineuse dont le nationalisme blanc n’est que la dernière mouture demeure d’autant plus dangereuse qu’elle trouve des échos partout en ligne et même dans les propos du Président.

« Déclancher une guerre raciale »

Notes

(1) Richard Hofstadter, « The Paranoid Style in American Politics », Harper’s (novembre 1964), p. 79-86.

(2) George C. Rable, But There was No Peace : The Role of Violence in the Politics of Reconstruction, University of Georgia Press, 2007, p. 122-142 ; David T. Blight, Race and Reunion. The Civil War in American Memory, Harvard University Press, 2001, p. 272-273.

(3) Rory McVeigh, The Rise of the Ku Klux Klan. Right-Wing Movement and National Politics, University of Minnesota Press, 2009, p. 25.

(4) Arnie Bernstein, Swastika Nation. Fritz Kuhn and the Rise and Fall of the German American Bund, MacMillan, 2014, p. 177-192.

(5) Kathleen Belew, Bring the War Home. The White Power Movement and Paramilitary America, Harvard University Press, 2018, p. 3-11.

(6) John M. Berger, « The Turner Legacy : The Storied Origins and Enduring Impact of White Nationalism’s Deadly Bible », International Centre for Counter-Terrorism – The Hague, vol. 7, no 8, 2016.

(7) Lou Michel et Dan Herbeck, American Terrorist. Timothy McVeigh and the Oklahoma City Bombing, Harper Perennial, 2001, p. 228.

(8) Belew, op. cit, p. 120-121 ; Georges Michael, Confronting Right Wing Extremism and Terrorism in the USA, Routledge, 2003, p. 106-07.

(9) Sur le recrutement, Eli Saslow, Rising Out of Hatred. The Awakening of a Former White Nationalist, Knopf, 2018. Concernant la scène culturelle suprémaciste, voir Pete Simi et Robert Futtrell, American Swastika. Inside the White Power Movement’s Hidden Space of Hate, Rowan & Littlefield, 2010, p. 59-88.

(10) Angela Nagle, Kill All Normies. Online Culture Wars from 4Chan and Tumblr to Trump and the Alt-Right, Zero Books, 2017, p. 28-29.

(11) Mark S. Hamm et Ramòn Spaaij, The Age of Lone Wolf Terrorism, Columbia University Press, 2017, p. 59-63.

(12) David Neiwert, Alt-America. The Rise of the Radical Right in the Age of Trump, Verso, 2017, p. 231.

(13) Daryl Johnson, Right-Wing Resurgence. How a Domestic Terrorist Threat is Being Ignored, Toronto, Rowan & Littlefield, 2012, p. 198-209. Voir aussi le rapport annuel 2017 du Southern Poverty Law Center [en ligne].

(14) Vegas Tenold, Everything You Love will Burn, Basic Books, 2018 ; Neiwert, op. cit., p. 236-38.

(15) Au sujet du rôle incontournable de la violence dans la création d’un État blanc, écouter Spencer dans Adam Bhala Lough, Alt-Right : Age of Rage, Netflix, 2018 à 26 minutes. Il faut aussi voir que Charlottesville faisait suite à une série de rallyes où l’extrême droite a usé de violence à des fins de recrutement, d’unification et de promotion. A.C. Thompson, « Documenting Hate : Charlottesville », Frontline, PBS (7 août 2018).

(16) Anti-Defamation League, Murder and Extremism in the United States in 2018, U.S. Department of Justice – Federal Bureau of Investigation, Hate Crime Statistics, 2017, « Incidents and Offenses » (automne 2018), p. 2-4.

Légende de la photo en première page : Le 12 août 2017, des Américains participent à la manifestation « Unite the right » dans les rues de Charlottesville, afin de protester contre le projet de retrait d’une statue d’un général confédéré considéré comme un défenseur de l’esclavagisme. Ces manifestations rassemblant des suprémacistes blancs et des partisans de l’extrême droite américaine ont dégénéré en affrontement avec des contre-manifestants, faisant un mort et une vingtaine de blessés. La réaction de Donald Trump, qui a renvoyé dos à dos les deux camps, a par la suite suscité une vague d’indignation dans le pays. (© Shutterstock/Kim Kelley-Wagner)

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

sed nec fringilla amet, ut adipiscing Praesent massa ut Sed
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR