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Haïti : le chaos, la refonte du système ou le bricolage continu ?

Peu après avoir retiré ses mesures d’austérité, le président Moïse annonce le renvoi du Premier ministre Lafontant et de son cabinet (plutôt que d’offrir sa propre tête aux partis d’opposition). Il propose un nouveau gouvernement dirigé par le Premier ministre Jean-Henry Céant et entame des négociations avec les deux chambres du Parlement pour assurer sa ratification. Dans sa déclaration de politique générale, le nouveau Premier ministre promet d’assurer le suivi des réformes pour l’inclusion envisagées par son prédécesseur, sans expliquer comment il compte les financer étant donné la non-application des mesures promises aux IFI. Le président lance un dialogue avec les partis d’opposition, tout en assurant la continuité de sa Caravane du changement et des EGSN.

Mais les lourdes contraintes économiques et politiques ne tardent pas à s’imposer. Le budget proposé par le Premier ministre Céant pour l’exercice fiscal 2018-2019 n’obtient pas l’appui d’une majorité des parlementaires ; il ne sera jamais approuvé. L’État continue à fonctionner sur la base de déboursements ponctuels, mais les cadres disent ne pas obtenir les ressources requises pour assurer le suivi des affaires courantes, tandis que les fonctionnaires se plaignent de ne pas recevoir leur paye.

Alors que la situation politique est déjà tendue, les débats s’enflamment de nouveau autour des conclusions des rapports de deux commissions sénatoriales (déposés au Parlement en 2016 et 2017) validant les accusations de gaspillage et de corruption liés au fonds PetroCaribe, tandis que la population est confrontée à la dégradation continuelle de la situation socio-économique. Autant de motifs poussant à la reprise des manifestations en novembre 2018. Une fois de plus, le pays est mis « en lock » (bloqué), avec les séquelles habituelles en termes de pertes économiques et d’insécurité citoyenne.

Dans cet intervalle de temps, le mouvement « Kot Kòb » évolue. Rebaptisé les « Petro Challengers », il commence à exiger des procès juridiques contre les personnes accusées d’avoir détourné des fonds PetroCaribe, y compris le président lui-même. Dans ce contexte, celui-ci autorise la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) à ouvrir une enquête sur ces enjeux.

2019 : remaniements gouvernementaux et revendications évolutives

Le 31 janvier 2019, la CSCCA dépose son rapport préliminaire au Parlement. Ceux qui doutaient de sa volonté d’enquêter de façon rigoureuse sont surpris par ses conclusions, lesquelles valident les accusations de détournement massif de fonds, y compris par le président.
Encouragés par ce rapport, les Petro Challengers et les partis d’opposition relancent les manifestations en février. Comme en juillet 2018, les protestations sont massives et elles se propagent à plusieurs villes de province. Les manifestants demandent encore la démission du président et la reddition des comptes du fonds PetroCaribe ; certains ajoutent qu’il s’agit d’une « insurrection populaire » ayant pour but de « changer le système » en Haïti. L’intégration d’une partie du mouvement historique des femmes, par l’entremise des déclarations publiques de Solidarité fanm ayisyen (SOFA) et d’autres associations, ajoute une dimension féministe à la démarche.

Néanmoins, comme précédemment, les manifestations sont émaillées de violences et d’affrontements avec les forces de l’ordre, faisant un mort et des dégâts matériels importants. Des gangs criminels profitent du désordre pour soutirer des « taxes » aux citoyens et aux étrangers.

Après avoir dénoncé le rôle de ses opposants dans ces manifestations, le 14 février, M. Moïse établit un comité de personnes éminentes pour structurer l’organisation d’un dialogue national, dans l’espoir d’attirer de nouveaux alliés pour affronter le noyau dur de l’opposition dite « radicale ». Le Premier ministre Céant envisage des mesures plus ambitieuses. Il propose de réduire les dépenses de son bureau de 30 %, de revoir les dépenses publiques, d’augmenter le salaire minimum et de maintenir les subventions sur les prix des produits de base tels que le riz.

Les mesures prévues par M. Moïse et M. Céant reflètent certaines des recommandations des partenaires internationaux d’Haïti. Dans sa déclaration du 10 février, le Core Groupe (composé du représentant spécial des Nations Unies, des ambassadeurs du Brésil, du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Union européenne et des États-Unis, ainsi que du représentant de l’Organisation des États américains) rappelle toutefois que « dans une démocratie, le changement doit se faire par les urnes, et non par la violence (4) » et réitère aussi les demandes des IFI, notamment « les réformes structurelles visant à promouvoir une meilleure gestion des ressources de l’État, à améliorer les conditions de vie de la population en précarité, à lutter contre les disparités et à favoriser un climat d’investissement pour stimuler le développement des secteurs productifs ».

Mais le Premier ministre Céant avait aussi promis de soutenir les poursuites judiciaires à l’encontre de hauts responsables accusés d’avoir détourné des fonds de PetroCaribe (qui incluent le président). Sans surprise compte tenu de cette prise de position, il est abandonné par le président Moïse au cours des négociations avec le Parlement, en mars. Un gouvernement par intérim dirigé par un ancien ministre, Jean-Michel Lapin, est alors instauré.

En avril 2019, le secrétariat des EGSN présente son rapport au président et au peuple haïtien. Ce rapport propose des mesures pour alléger l’engrenage institutionnel, débloquer l’impasse entre l’exécutif et le Parlement et renforcer l’indépendance du pouvoir judiciaire. Sur le plan économique, il conseille de rompre les monopoles dans les secteurs stratégiques de l’économie, de faciliter l’accès au crédit pour les petites et moyennes entreprises et de pallier les lacunes du système éducatif. Certains des propositions issues des EGSN convergent avec les demandes du mouvement contestataire, notamment sur la nécessité de respecter l’indépendance du système judiciaire. Mais le dialogue national ne se concrétise pas, faute de confiance mutuelle entre le pouvoir exécutif, les partis d’opposition et les mouvements contestataires.

Le 31 mai, la CSCCA dépose son rapport final sur l’affaire PetroCaribe, qui confirme les suspicions de détournement de fonds ainsi que la culpabilité présumée de plusieurs anciens présidents et Premiers ministres, de l’actuel président ainsi que maints parlementaires et hauts fonctionnaires de l’État. Dix jours plus tard, les partis d’opposition, les Petro Challengers et d’autres reprennent la rue dans neuf des dix départements du pays, exigeant la démission du président et des procès contre les accusés.

Dans la foulée de ces manifestations, des associations du secteur privé, du secteur syndical, des organisations des droits de l’homme et des organisations populaires se penchent sur la grave situation du pays. À la fin de juillet, elles émettent un « Cadre d’échange pour une sortie de crise » selon quatre axes (5). Sur le plan économique, elles proposent de « rétablir l’équilibre des finances publiques » en « éliminant les programmes et les dépenses non essentiels » et en combattant la fraude et l’évasion fiscales. En ce qui concerne la justice et la sécurité, les signataires prônent un suivi du dossier PetroCaribe par l’entremise de procédures judiciaires contre les accusés. Ils proposent de renforcer la Police nationale « afin qu’elle puisse rétablir l’ordre public (…) en menant une lutte sans merci contre les gangs, le banditisme (…) et le crime organisé ». Le groupement envisage par ailleurs « une politique sociale axée sur le respect des droits au travail, à la santé, à l’éducation, à l’alimentation et au logement décent », en plus d’augmenter le salaire minimum et de renforcer la protection sociale. Sur l’axe politique, ils plaident pour la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’organiser une « conférence nationale dont l’objectif est de trouver les solutions appropriées pour engager la rupture du système actuel », suivie de la création d’une assemblée constituante, l’adoption par référendum d’une nouvelle Constitution et, sur cette base, l’organisation d’élections « libres, transparentes et crédibles ».

À propos de l'auteur

Stephen Baranyi

Stephen Baranyi

Professeur agrégé à l’École de développement international et de mondialisation à l’Université d’Ottawa, au Canada. Depuis 2005, il visite régulièrement Haïti en missions de recherche et de coopération.

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