Haïti : le chaos, la refonte du système ou le bricolage continu ?

Après avoir dénoncé le rôle de ses opposants dans ces manifestations, le 14 février, M. Moïse établit un comité de personnes éminentes pour structurer l’organisation d’un dialogue national, dans l’espoir d’attirer de nouveaux alliés pour affronter le noyau dur de l’opposition dite « radicale ». Le Premier ministre Céant envisage des mesures plus ambitieuses. Il propose de réduire les dépenses de son bureau de 30 %, de revoir les dépenses publiques, d’augmenter le salaire minimum et de maintenir les subventions sur les prix des produits de base tels que le riz.

Les mesures prévues par M. Moïse et M. Céant reflètent certaines des recommandations des partenaires internationaux d’Haïti. Dans sa déclaration du 10 février, le Core Groupe (composé du représentant spécial des Nations Unies, des ambassadeurs du Brésil, du Canada, de la France, de l’Allemagne, de l’Espagne, de l’Union européenne et des États-Unis, ainsi que du représentant de l’Organisation des États américains) rappelle toutefois que « dans une démocratie, le changement doit se faire par les urnes, et non par la violence (4) » et réitère aussi les demandes des IFI, notamment « les réformes structurelles visant à promouvoir une meilleure gestion des ressources de l’État, à améliorer les conditions de vie de la population en précarité, à lutter contre les disparités et à favoriser un climat d’investissement pour stimuler le développement des secteurs productifs ».

Mais le Premier ministre Céant avait aussi promis de soutenir les poursuites judiciaires à l’encontre de hauts responsables accusés d’avoir détourné des fonds de PetroCaribe (qui incluent le président). Sans surprise compte tenu de cette prise de position, il est abandonné par le président Moïse au cours des négociations avec le Parlement, en mars. Un gouvernement par intérim dirigé par un ancien ministre, Jean-Michel Lapin, est alors instauré.

En avril 2019, le secrétariat des EGSN présente son rapport au président et au peuple haïtien. Ce rapport propose des mesures pour alléger l’engrenage institutionnel, débloquer l’impasse entre l’exécutif et le Parlement et renforcer l’indépendance du pouvoir judiciaire. Sur le plan économique, il conseille de rompre les monopoles dans les secteurs stratégiques de l’économie, de faciliter l’accès au crédit pour les petites et moyennes entreprises et de pallier les lacunes du système éducatif. Certains des propositions issues des EGSN convergent avec les demandes du mouvement contestataire, notamment sur la nécessité de respecter l’indépendance du système judiciaire. Mais le dialogue national ne se concrétise pas, faute de confiance mutuelle entre le pouvoir exécutif, les partis d’opposition et les mouvements contestataires.

Le 31 mai, la CSCCA dépose son rapport final sur l’affaire PetroCaribe, qui confirme les suspicions de détournement de fonds ainsi que la culpabilité présumée de plusieurs anciens présidents et Premiers ministres, de l’actuel président ainsi que maints parlementaires et hauts fonctionnaires de l’État. Dix jours plus tard, les partis d’opposition, les Petro Challengers et d’autres reprennent la rue dans neuf des dix départements du pays, exigeant la démission du président et des procès contre les accusés.

Dans la foulée de ces manifestations, des associations du secteur privé, du secteur syndical, des organisations des droits de l’homme et des organisations populaires se penchent sur la grave situation du pays. À la fin de juillet, elles émettent un « Cadre d’échange pour une sortie de crise » selon quatre axes (5). Sur le plan économique, elles proposent de « rétablir l’équilibre des finances publiques » en « éliminant les programmes et les dépenses non essentiels » et en combattant la fraude et l’évasion fiscales. En ce qui concerne la justice et la sécurité, les signataires prônent un suivi du dossier PetroCaribe par l’entremise de procédures judiciaires contre les accusés. Ils proposent de renforcer la Police nationale « afin qu’elle puisse rétablir l’ordre public (…) en menant une lutte sans merci contre les gangs, le banditisme (…) et le crime organisé ». Le groupement envisage par ailleurs « une politique sociale axée sur le respect des droits au travail, à la santé, à l’éducation, à l’alimentation et au logement décent », en plus d’augmenter le salaire minimum et de renforcer la protection sociale. Sur l’axe politique, ils plaident pour la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’organiser une « conférence nationale dont l’objectif est de trouver les solutions appropriées pour engager la rupture du système actuel », suivie de la création d’une assemblée constituante, l’adoption par référendum d’une nouvelle Constitution et, sur cette base, l’organisation d’élections « libres, transparentes et crédibles ».

Pour certains manifestants et intellectuels, ces mesures ne répondent pas vraiment aux demandes populaires de « changer le système ». Ilionor Louis, un professeur de l’Université d’État d’Haïti qui accompagne d’importants mouvements sociaux, critique un pan du mouvement pour sa faible analyse des politiques néolibérales qui perpétuent, selon lui, les inégalités et les injustices malgré les beaux discours sur la construction d’une société solidaire et inclusive. Allant plus loin que les signataires du « Cadre d’échange », M. Louis esquisse dans un article publié le 24 juin les contours de politiques économiques alternatives qui permettront selon lui de créer une démocratie « fondée sur la justice sociale et l’équité » (6).

Malgré l’effervescence des débats sur les enjeux de fond, la classe politique n’arrive pas à construire le consensus minimal requis pour sortir de l’impasse. La non-adoption de projets de loi cruciaux, notamment le budget 2018-2019 et le nouveau Code électoral (les deux étant requis pour la tenue des élections législatives partielles prévues avant la fin de 2019), complique énormément les affaires courantes. Faute d’acceptation parlementaire, le Premier ministre par intérim, M. Lapin, démissionne à la fin du mois de juillet 2019. Le président désigne Fritz-William Michel comme nouveau Premier ministre (son quatrième depuis mars 2017). Il propose aussi un cabinet entièrement composé de nouvelles personnalités et, pour la première fois dans l’histoire du pays, paritaire (50 % de femmes). Ces candidatures seront-elles ratifiées par les deux chambres du Parlement ? Quid des propositions pour des changements plus profonds qui circulent actuellement dans la sphère publique en Haïti ? La situation économique continue quant à elle de se dégrader. La valeur de la monnaie haïtienne (la gourde) poursuit sa chute (moins 38 % de juillet 2018 à juillet 2019), l’inflation son augmentation (de 17,7 % entre avril 2018 et avril 2019), et l’insécurité alimentaire affecte au moins 2 millions de personnes, y compris environ 570 000 personnes en situation d’urgence (7).

Les scénarios possibles et probables

Dans un environnement aussi volatil que celui d’Haïti, il serait imprudent de prédire le futur. On peut néanmoins dégager des tendances et les regrouper en scénarios possibles, mais de probabilité variable.

Dans le premier scénario, que l’on pourrait appeler la descente dans le chaos, en l’absence d’accord sur la ratification de la nomination du nouveau gouvernement et du Premier ministre Michel, le Parlement n’adopte pas de nouveau Code électoral ni de budget pour l’exercice fiscal 2019-2020. Les législatives sont remises sine die et le Parlement devient encore moins fonctionnel. Le président Moïse essaie de gouverner par décret. Aucun des procès juridiques contre les personnes accusées dans l’affaire PetroCaribe n’avance. Les manifestations se radicalisent, la violence augmente et l’économie continue sa chute libre. Après des débats houleux à New York, le Conseil de Sécurité de l’ONU décide de changer de stratégie et d’autoriser une augmentation de sa présence en Haïti.

Selon des observateurs comme le professeur Roromme Chantal, « Haïti s’enfonce dangereusement dans une crise sociale, politique et économique qui menace d’aggraver davantage la situation déjà tragique du pays (…) Le risque qu’Haïti sombre dans le chaos est (…) réel (8) ». La citation du rapport du secrétaire général de l’ONU, au début de cet article, confirme que l’actuelle convergence de plusieurs crises réunit les conditions d’une situation potentiellement explosive. Sans nier le sérieux de la situation, nous voyons le scénario du chaos comme étant possible mais improbable, car les élites haïtiennes ont la capacité de bricoler un consensus minimal pour éviter de tomber dans le gouffre. Washington serait par ailleurs très réticent au rétablissement d’une grande mission de l’ONU en Haïti (et au paiement de sa facture).

Le scénario le plus optimiste d’une refonte du système mérite aussi d’être considéré. Dans cette hypothèse, les nominations du Premier ministre Michel et de son cabinet ne sont toujours pas ratifiées par le Parlement, mais le président Moïse démissionne, sous la pression combinée des parties prenantes nationales et internationales. Un gouvernement de transition assez représentatif est nommé par un comité des sages. Ce gouvernement organise une assemblée constituante ainsi que des élections libres et justes. Il soutient les suites judiciaires de l’affaire PetroCaribe, y compris pour un certain nombre de cas exemplaires tels que celui de l’ex-président Moïse.

D’autres mouvements sociaux historiques s’allient aux Petro Challengers, les aidant à créer un large front commun, à articuler leurs revendications et à sauvegarder leur autonomie vis-à-vis des partis politiques. Des partis de gauche et du centre s’unifient et portent une bonne partie des revendications des manifestants. Ces partis remportent les élections législatives ainsi que la présidentielle en 2020-2021. Le nouveau gouvernement négocie habilement avec la composante humaniste du secteur privé et avec les bailleurs internationaux ; sur cette base, il parvient à attirer le financement interne et externe requis pour mieux gérer la dette, le déficit et l’inflation. Il amorce certaines réformes plus profondes, par exemple en allouant des ressources publiques et privées aux coopératives agricoles, aux petites et moyennes entreprises et à d’autres établissements qui pourraient générer la masse critique d’emplois dignes dont Haïti a besoin.

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