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Malte, une île au centre de controverses contemporaines

Si les allégeances partisanes sont aussi prégnantes, c’est parce qu’elles recoupent des clivages sociaux historiquement construits sous la période coloniale. Ces clivages se sont exprimés à travers une querelle linguistique qui consistait à déterminer si l’italien ou l’anglais deviendrait une langue nationale à Malte. Le parti nationaliste a été fondé en 1880, il est issu de la faction pro-italienne de Malte qui constituait l’élite intellectuelle de l’île au XIXe siècle. Ce parti s’est particulièrement illustré dans le processus de décolonisation vis-à-vis des colons britanniques. Le parti travailliste s’est également formé au XIXe siècle pour représenter les intérêts des travailleurs. Il est issu de la faction pro-anglaise de l’île. La querelle linguistique entre les pro-italiens et les pro-anglais, née au XIXe siècle, se prolonge au XXe pour se solder par la domination de l’anglais. Si elle n’est plus d’actualité, elle a contribué à sceller les appartenances partisanes dont l’existence perdure aujourd’hui. Celles-ci recoupent en outre des clivages de classe et d’idéologie. Elles sont fortement ancrées socialement et dépendantes des traditions familiales.

À titre d’exemple, les deux partis dominant le champ politique maltais se sont particulièrement opposés sur la question de l’entrée de Malte à l’UE. Le débat relatif à l’adhésion s’est inscrit dans un questionnement historique national concernant l’indépendance de l’île-État vis-à-vis d’une tutelle extérieure. D’un côté, le parti travailliste, historiquement le parti de la classe ouvrière, des non-alignés et de l’anticléricalisme, s’est fermement opposé à l’entrée de l’État maltais dans l’Union. De l’autre, le parti nationaliste, traditionnellement le parti des classes moyennes, des entrepreneurs et de l’Église, a fortement soutenu l’adhésion. Alors que les nationalistes défendaient les opportunités que l’Europe pouvait apporter à Malte, notamment économiques, les travaillistes mettaient en avant la perte de souveraineté qu’engendrerait l’adhésion. C’est finalement le camp des pro-Européens qui l’a emporté, à l’issue d’un référendum qui s’est tenu le 8 mars 2003. Plus de 53 % des voix se sont prononcées pour le « oui », contre 46 % de « non », avec un taux de participation de 91 %. Depuis 2004, Malte est membre de l’UE et l’adhésion n’est plus un sujet de controverses entre les deux grandes forces politiques de l’île.

Malgré l’inimitié ancestrale entretenue entre travaillistes et nationalistes, ces derniers se retrouvent sur plusieurs enjeux, et notamment sur celui de la fiscalité. Malte a récemment été accusée d’être un paradis fiscal par des journalistes d’investigation et des organisations non gouvernementales (ONG). En effet, Oxfam a placé Malte sur sa liste noire des paradis fiscaux en 2017. En revanche, le gouvernement et l’opposition refusent conjointement le qualificatif de place offshore attribué à Malte. Le parti nationaliste et le parti travailliste s’accordent pour défendre le secteur financier qui représenterait 10 000 emplois sur l’île et 257 millions d’impôts par an sur les sociétés offshore détenues par les étrangers. Par ailleurs, certains députés, qu’ils soient travaillistes ou nationalistes, sont employés en tant que juristes ou avocats dans le secteur de la finance. Ils n’ont donc aucun intérêt à ce que la politique fiscale maltaise soit dénoncée.

Une île au cœur de l’économie mondiale,
de l’évasion fiscale et du blanchiment d’argent

À l’instar des économies capitalistes occidentales, à la fin des années 1980, l’économie maltaise s’est transformée pour s’adapter aux règles de la concurrence internationale. Un port franc a notamment été créé, spécialisé dans le transbordement de containers. Il fait désormais de Malte une place centrale au sein du trafic de marchandises en Méditerranée. Si l’économie maltaise s’est conformée aux impératifs de l’économie globale de marché, elle a dû également s’adapter aux critères de Maastricht. De la sorte, le secteur public a été drastiquement réduit. En 2008, Malte a adhéré à la zone euro. Elle en est depuis lors la plus petite économie. L’île est extrêmement dépendante en matières premières et ne dispose pas d’un tissu industriel développé. Pourtant, la situation économique maltaise est marquée par un certain dynamisme. Malte a été peu affectée par la crise de 2008. Son taux de chômage est peu élevé (4,8 % en 2016) et son taux de croissance relativement fort (4,1 % en 2016). Ses activités économiques sont essentiellement tournées vers les services, ce secteur représentant plus de 80 % du PIB. Le tourisme constitue 30 % du PIB, avec 1,6 million de touristes qui visitent Malte chaque année. Si l’économie maltaise est attractive, c’est notamment grâce à sa fiscalité. De ce point de vue, le cadre réglementaire est léger et pro-entreprises. Une législation libérale favorise par exemple l’essor des firmes spécialisées dans les paris et jeux en ligne (11 % du PIB) (2).

Plusieurs enquêtes conduites par des journalistes d’investigation ont montré que Malte peut être considérée comme un paradis fiscal au cœur de l’UE. En effet, l’île s’est spécialisée dans l’optimisation fiscale. C’est ce que montrent les Malta Files. Ayant connu un retentissement moindre que les Panama et Paradise Papers, les révélations dévoilées par les Malta Files n’en sont pas moins choquantes. Cette enquête, publiée en mai 2017 et réalisée conjointement par Médiapart et l’EIC (European Investigative Collaborations), accuse Malte, où l’impôt sur les sociétés serait le plus faible de l’UE, d’être un paradis fiscal pour les propriétaires de yachts et les grands patrons. D’après les Malta Files, les constructeurs automobiles français Renault et PSA, dont l’État français est en partie actionnaire, ont éludé 119 millions d’euros d’impôts en installant leurs filiales d’assurances à Malte. Au total, les journalistes ayant contribué à cette enquête estiment que l’île de Malte priverait chaque année ses partenaires de 2 milliards d’euros de recettes fiscales. Ce que les Malta Files révèlent en outre, c’est que Malte, en tant que paradis fiscal, permettrait de masquer des activités de blanchiment d’argent et de corruption. L’île serait ainsi le haut lieu du blanchiment d’argent de la mafia italienne, ferait transiter des millions de commissions occultes d’une multinationale suisse et abriterait des opérations de corruption impliquant l’État turc.

Ces révélations, si elles ont le mérite d’avoir été rendues publiques, ne semblent pas annoncer un changement de pratiques. Certes, d’ici à 2019, Malte devra transposer en droit national une série de directives fiscales, comme tous les membres de l’UE. Mais les autorités maltaises s’avèrent réticentes à lutter contre l’optimisation fiscale, tant à une échelle nationale qu’européenne. En effet, lorsque Malte a assuré la présidence tournante du Conseil de l’UE de juillet à décembre 2017, l’île-État n’a pas fait du combat contre l’évasion fiscale son cheval de bataille. Au contraire, Malte, tout comme les autres membres de l’UE considérés comme paradis fiscaux, à savoir le Luxembourg, les Pays-Bas et l’Irlande, s’évertue à faire reculer toutes les initiatives qui iraient dans ce sens. Les réformes fiscales, nécessitant l’unanimité des 27 pour être adoptées, sont compromises par les menaces de veto exercées par Malte, ainsi que par les autres paradis fiscaux européens.

À propos de l'auteur

Léa Lemaire

Léa Lemaire

Docteure en science politique, chercheuse associée à Sciences Po Aix (CHERPA) et l’Université Libre de Bruxelles (GERME).

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