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La mutation hypersonique et ses défis

Le développement d’armes hypersoniques – capables de voler au-delà de Mach 5 – est abordé depuis plusieurs années dans nos pages (1). Il entraîne avec lui une redéfinition de la conduite et de la morphologie des opérations aériennes, avec une augmentation potentielle de leur tempo, de même qu’une série de contraintes, tant sur la planification qu’en matière de renseignement. En l’occurrence, plusieurs systèmes arrivent à maturité et les efforts se poursuivent. Point de situation.

Aucun État n’est pour l’heure détenteur de capacités hypersoniques autres que les charges de rentrées nucléaires qui, techniquement, rentrent dans l’atmosphère à plus de Mach 5. En revanche, les efforts de R&D vont bon train, avec en ligne de mire deux grandes catégories de systèmes :
• la première est l’engin de croisière (HCM – Hypersonic Cruise Missile), dont la propulsion aérobie par scramjet (2) – ou par motorisation à cycles combinés (3), dans le futur – qui doit permettre, après une première phase de poussée par booster, de dépasser les vitesses hypersoniques ;
• la deuxième est le planeur hypersonique (HGV – Hypersonic Glide Vehicle), lancé depuis un engin balistique et qui manœuvre ensuite en bénéficiant de l’impulsion initiale.

Actuellement, la Russie et la Chine travaillent sur des systèmes à finalité nucléaire, mais aussi conventionnelle (frappe terrestre et/ou lutte antinavire). L’Inde travaille quant à elle avec la Russie sur le BrahMos II, a priori proche du Zircon (4). Le Japon développe ses propres designs. La France a annoncé récemment le développement d’un démonstrateur de planeur hypersonique (5), avec probablement en ligne de mire, là aussi, une utilisation stratégique. Les États-Unis sont quant à eux les plus avancés, en pouvant s’appuyer sur leurs importants moyens budgétaires.

Les finalités d’emploi

La finalité première de tels systèmes renvoie à la réassurance de la dissuasion. De facto, nombre de pays – y compris la Russie, l’Inde et la Chine – développent ou continuent d’améliorer des capacités antibalistiques. Assurer la certitude de la frappe implique de pouvoir contourner ces défenses, de sorte que le planeur hypersonique est rapidement devenu un impératif pour la Russie ou la Chine (6). En réalité, l’approche n’est pas complètement nouvelle. À la fin des années 1970, l’URSS comme les États-Unis ont envisagé le développement de MARV (Manoeuvrable Reentry Vehicle) destinés au remplacement des MIRV (Multiple Independently-targetable Reentry Vehicle) dotant les missiles balistiques intercontinentaux. Il s’agissait là aussi d’accroître la probabilité d’une frappe contre des cibles protégées par des défenses antimissiles, tout en augmentant la précision terminale. Concrètement, cette approche avait surtout été appliquée sur des engins de plus courte portée, comme le Pershing‑II américain (et plus récemment l’Agni‑II indien) ; la fin de la guerre froide ayant mis un terme aux recherches.

Les systèmes de nouvelle génération sont déjà en cours de test et promettent des performances inédites et un surcroît de manœuvrabilité, là où les MARV des années 1980 promettaient une « descente complexe » plus qu’un vol plané et contrôlé. En Russie, l’Avantguard, testé à plusieurs reprises, est ainsi réputé atteindre Mach 27. Sur le plan eurostratégique/asiastratégique, l’ALBM (Air-Launched Ballistic Missile) Kh‑47M2 Kinzhal aurait une portée de 2 000 km, en plus de la distance franchie par le MiG‑31 ou le Tu‑22M3 assurant son lancement. L’engin semble être basé sur le missile de moyenne portée Iskander et serait destiné à des frappes conventionnelles – y compris antinavires selon Moscou – comme nucléaires. Il est en service depuis 2017 à moins d’une vingtaine d’unités.

Le Zircon sera quant à lui antinavire, capable d’atteindre Mach 9 et d’une portée de 1 000 km, selon le président russe s’adressant au Parlement le 20 février 019. À voir cependant : historiquement, les sources russes indiquaient plutôt une portée de 400/500 km pour une vitesse de Mach 5/6.

Avec 100 km à la minute, il est ainsi possible d’envisager la frappe de navires à bout portant, en ne leur laissant que quatre à cinq minutes pour se repositionner. À condition bien sûr que lesdits navires puissent avoir été détectés à cette distance… Le BrahMos indien se rapproche de ces rationalités. Dans les deux cas, la frappe antinavire n’est pas la seule envisagée : ces missiles pourraient également avoir pour fonction la frappe conventionnelle terrestre. Le seul facteur dimensionnant est leur taille.

La Chine développe également ses propres systèmes, en particulier le HGV WU‑14, et certainement d’autres programmes. L’analyse américaine est que les efforts de Beijing sont considérables, avec la construction de souffleries en tunnel de 265 m de longueur, permettant de tester le comportement des systèmes entre Mach 10 et Mach 25. De 2013 à 2018, la Chine aurait effectué 20 fois plus d’essais de systèmes hypersoniques que les États-Unis. De même, le général Paul Selva, vice-­président du comité des chefs d’état-major, estimait, en janvier 2018, que la Chine voulait dépenser « jusqu’à des centaines de milliards de dollars », dans le secteur de l’armement hypersonique, y compris pour résoudre les problématiques liées à la manœuvre, à la désignation de cibles et à l’engagement.

Reste que, aussi bien en Chine qu’en Russie, la question hypersonique dépasse le seul domaine de la dissuasion nucléaire. Certes, le coût élevé de ces systèmes ne les réserve pas – du moins pour l’heure – à toutes les applications, mais l’enjeu peut le justifier. C’est en particulier le cas dans le domaine antinavire, qu’il s’agisse de HCM ou de HGV. Dans les deux cas de figure, l’armement serait considéré comme adapté à la destruction des porte-avions, en permettant de contrer les défenses du groupe aéronaval, mais aussi parce que l’énergie cumulée de l’impact cinétique et de l’explosion permettrait de contrer la résilience structurelle de bâtiments « trop gros pour couler » après l’attaque de missiles antinavires classiques. Au demeurant, cette approche, coûteuse, n’exclut pas de disposer d’une certaine masse… en économisant sur le nombre de lanceurs pour mieux se concentrer sur les planeurs.

Le DF‑17 chinois permettrait ainsi de lancer huit HGV guidés indépendamment ; l’engin devant entrer en service opérationnel, selon les sources chinoises, en 2020. Deux tests ont été conduits à 15 jours d’intervalle en novembre 2017, semble-t‑il avec succès. Le missile lui-même est un dérivé du DF‑16B à carburant solide tiré depuis un lanceur terrestre mobile, et aurait une portée de 1 800 à 2 500 km. Le HGV aurait volé, au cours de l’essai du 1er novembre, durant 11 minutes, sur une trajectoire dépressive à 60 km d’altitude. D’autres sources évoquent un seul HGV doté d’une charge nucléaire. Pratiquement, la Chine envisagerait clairement un rôle aussi bien conventionnel que nucléaire pour ses HGV, ce qui a du sens.

À propos de l'auteur

Joseph Henrotin

Joseph Henrotin

Rédacteur en chef du magazine DSI (Défense & Sécurité Internationale).
Chargé de recherches au CAPRI et à l'ISC.

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