La mutation hypersonique et ses défis

Les essais n’ont pas tardé. Le 17 novembre 2004, le X‑ 43, un démonstrateur de la NASA, a atteint la vitesse de Mach 9,65 pendant dix secondes avant que la DARPA ne prenne le relais avec le programme HTV‑2 et l’US Air Force avec le X‑51 Waverider. Mais la R&T a rapidement cédé le pas à la R&D, avec des budgets importants – on parle ainsi d’un total de 2,6 milliards de dollars pour 2020 – et, surtout, une diffusion des ambitions hypersoniques dans les trois services américains. L’US Army a été la première à fourbir ses armes. Dès 2011, elle testait l’Advanced Hypersonic Weapon (AHW), un démonstrateur de HGV qui devrait également équiper les futurs missiles de l’Air Force et de la Navy. Il a à nouveau été testé en 2014 et fin octobre 2017 – cette fois dans une taille compatible avec un tir depuis un missile balistique Trident 2D5 de la marine. L’Army développe actuellement le Land-­Based Hypersonic Missile, avec pour objectif un premier essai en 2023, dans le cadre d’un programme de 1,18 milliard de dollars jusqu’en 2024. La logique retenue est celle du HGV.

L’US Air Force a également investi massivement. Dès avril 2018, Lockheed a ainsi reçu un contrat de 928 millions de dollars pour la conception de l’Hypersonic Conventional Strike Weapon (HCSW), un HCV qui pourrait être testé dès 2020 en vue d’une entrée en service initial en 2021. En août 2018, un second contrat, de 480 millions de dollars, était accordé à la même firme pour le programme Air-­Launched Rapid Response Weapon (ARRW), ce qui semble être un HGV. Dans les deux cas, peu d’informations ont été données quant au cahier des charges – si ce n’est que ces armes seraient conventionnelles – et aux performances attendues. Enfin, l’US Navy n’est pas en reste, escomptant utiliser les charges HGV communes depuis des missiles balistiques tirés de sous-­marins ou de navires de surface. En plus de ces efforts, la DARPA et l’US Air Force ont lancé en mars 2019 un nouveau programme, le Tactical Boost Glide (TBG), confié à Raytheon et doté dans un premier temps de 63,3 millions de dollars. Il fait suite à un contrat de 147 millions attribué à Lockheed en 2016. Comme son nom l’indique, il s’agit de disposer de charges tactiques et, concrètement, d’une deuxième génération de systèmes hypersoniques.

Les obstacles ne sont plus uniquement techniques

Considérés comme une priorité de stratégie des moyens – voire la priorité numéro un pour les États-Unis –, les armements hypersoniques sont délicats à mettre au point. Mais les obstacles techniques se lèvent peu à peu, ce qui ouvre la voie à des mises en service effectives dans les années 2020, avec à la clé plusieurs questions. D’abord, sur l’élargissement de leur spectre d’emploi : à la frappe stratégique (conventionnelle ou nucléaire) et à la frappe antinavire pourrait s’adjoindre la frappe tactique. L’intérêt militaire américain – et européen – est clair dans un contexte de lutte anti-­A2/AD : disposer de systèmes permettant d’éliminer les batteries S‑400 et S‑500 avant d’engager des frappes plus conventionnelles. Le coût élevé des munitions est ainsi mis en balance avec celui qu’imposeraient les bulles de défense aérienne à des armées de l’air dont les structures de forces, en réduction, tolèrent de moins en moins une attrition élevée. En clair, lancer une salve de HGV/HCV valant 100 ou 200 millions de dollars serait plus intéressant que la perte d’une dizaine d’appareils valant plus d’un milliard… sans compter le coût politique de la perte des pilotes. Ensuite, qui dit « frappe hypersonique » dit aussi nécessité de disposer d’instruments de ciblage en temps quasi réel. De facto, les très hautes vitesses offrent la possibilité de frapper à bout portant en ne laissant que quelques minutes de réaction à un adversaire. On peut donc frapper de manière optimale un dispositif, pour peu que le renseignement soit pertinent, en qualité comme en quantité. C’est là que le bât blesse pour l’instant : travailler de la sorte implique de réellement franchir le pas du combat multidomaine et d’une intégration poussée des moyens de renseignement – analyse et diffusion comprises – et des moyens de frappe, de quelque arme ou armée qu’ils proviennent. Il ne s’agit donc pas uniquement de disposer de liaisons de données sûres et ayant des bandes passantes larges, mais aussi de pouvoir trier et représenter les données comme les analyses de la manière la plus pertinente. Ce sera sans doute le premier chantier dévolu aux premières générations d’intelligences artificielles militaires (9).

L’accélération du combat pose d’autres questions. Une bataille de haute intensité future verra des distorsions temporelles plus marquées qu’actuellement : si des missiles évoluent à Mach 5/6, des unités terrestres continueront de progresser à 30 ou 40 km/h très en arrière des zones frappées, mais l’unité de commandement comme la manœuvre opérative devront être assurées. La manière dont on envisage la planification et le commandement est donc appelée à évoluer, d’autant plus que le nombre de plates-­formes aériennes va s’accroître avec la diffusion des « loyal wingman » (10). Si l’IA et l’informatique y jouent un rôle central, les contextes futurs seront également ceux d’une guerre cyberélectronique : tout l’enjeu est donc de concevoir des approches permettant de travailler de manière nominale… comme dégradées (ou, plus exactement, alternatives) en cas d’usage impossible de tout ou partie des capacités.

Rampage, l’ALBM israélien
L’hypersonique n’est pas la seule voie d’accélération du tempo des engagements. Israël a présenté en 2018 le missile Rampage, dérivé de la roquette missilisée EXTRA, tous deux produits par IMI (1). Concrètement, de deux à quatre exemplaires peuvent être embarqués sous un F‑16, la masse unitaire étant de 570 kg. Une fois à portée, le missile est largué pour suivre une trajectoire ascensionnelle puis balistique, sur la base de coordonnées programmées en vol. Le missile est doté d’un guidage INS/GPS dont les capacités de contre-­brouillage ont été renforcées, mais aussi de charges explosives HE ou à fragmentation de 120 kg. La portée du missile n’a pas été révélée, mais l’EXTRA a une portée maximale de 150 km, à laquelle il faut adjoindre la distance parcourue par l’appareil lanceur, de même que l’impulsion donnée par ce dernier en fonction de l’altitude de lancement. L’arrivée sur l’objectif n’est pas hypersonique, mais supersonique, avec un angle rendant difficile toute interception. D’après les médias israéliens, le missile aurait été utilisé pour la première fois contre des cibles en Syrie en avril 2019.

Note

(1) Voir François Prenot-­Guinard, « La roquette en environnement littoral. Passé, présent et avenir. 1re partie – La défense côtière », Défense & Sécurité Internationale, no 139, janvier-février 2019.

Notes

(1) Joseph Henrotin, « Frapper à la vitesse de l’éclair. Le Prompt Global Strike face aux réalités technologiques », Défense & Sécurité Internationale, no 35, mars 2008 ; Alexandre Sheldon-­Duplaix, « La prolifération des missiles antinavires supersoniques », Défense & Sécurité Internationale, no 66, janvier 2011 ; Joseph Henrotin, « La dissuasion chinoise et la Force de missiles stratégiques », Défense & Sécurité Internationale, no 124, juillet-août 2016 ; Alexandre Sheldon-­Duplaix, « Signification politique et militaire des nouveaux missiles de croisière russes », Défense & Sécurité Internationale, no 127, janvier-février 2017 ; Philippe Langloit, « L’armement hypersonique, option viable en A2/AD ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-­série no 56, octobre-novembre 2017 ; Jean-­Jacques Mercier, « L’Europe face au missile supersonique », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 56, octobre-novembre 2017.

(2) Ramjet dont la vitesse de circulation de l’air dans la chambre de combustion est supersonique.

(3) Soit une motorisation combinant des réacteurs permettant d’atteindre la vitesse supersonique nécessaire à l’usage de ramjets ou de scramjets et donc des vitesses hypersoniques. Cette technologie est la clé pour disposer d’appareils ou de drones hypersoniques.

(4) Philippe Langloit, « Le Brahmos passe en hypersonique », Défense & Sécurité Internationale-Technologies, no 13, septembre-octobre 2008.

(5) Voir « Paris entre dans le jeu hypersonique », Défense & Sécurité Internationale, no 140, mars-avril 2019.

(6) Ce contournement s’effectue également « par le bas », avec le système de torpille de frappe stratégique à propulsion nucléaire Poseidon/Kanyon/Status‑6. Voir Joseph Henrotin, « Status-6/Kanyon : une nouvelle révolution sous-marine ? », Défense & Sécurité Internationale, hors-­série no 59, avril-mai 2018.

(7) Sur les moyens et la doctrine de la Force de missiles stratégique (ex-Deuxième artillerie) : Joseph Henrotin, « La dissuasion chinoise et la Force de missiles stratégiques », Défense & Sécurité Internationale, no 124, juillet-août 2016.

(8) Et notamment ArcLight, un HGV qui aurait été tiré depuis un missile SM‑3 et donc lancé depuis les lanceurs verticaux des destroyers et croiseurs américains.

(9) Voir le hors-série que nous avions, en partenariat avec le CREC, consacré à la question (n65, avril-mai 2019).

(10) Soit des drones utilisés en accompagnement des appareils de combat pilotés, pour des missions d’appui (attaque électronique, ISR, leurrage) ou en tant que « remorques à munitions ».

Légende de la photo en première page : Le Khinzal est déjà en service sur MiG-31, notamment en Crimée. Le Tu-22M3 pourrait en embarquer jusqu’à trois. (© Boris Dianov/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°66, « Aviation de combat : Nouveaux chasseurs, nouveau contexte  », juin-juillet 2019.

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