La sécurité au Nigéria : des milices en guise de police

Après un premier coup d’État militaire en 1966, ces milices politiques connaissent ensuite un nouvel élan avec le retour des civils au pouvoir en 1979. En pays yorouba, par exemple, le richissime homme d’affaires Moshood Abiola, qui rallie le gouvernement en 1980, met au service du président Shehu Shagari les boys du syndicat des transporteurs qu’il a créé en 1978, le NURTW (Nigerian Union of Road Transport Workers), en offrant aux chauffeurs la possibilité d’acheter à crédit leurs propres véhicules (12).

Pour le parti au pouvoir, le NPN (National Party of Nigeria), l’objectif est en l’occurrence de remporter les États yorouba du Sud-Ouest qui lui avaient résisté aux élections de 1979. Le syndicat, lui, est encore très puissant aujourd’hui. Au moment des campagnes électorales, il peut en effet transporter les supporters des partis au pouvoir ou, au contraire, bloquer les routes pour empêcher les rassemblements de l’opposition, voire mobiliser des casseurs pour éliminer les gêneurs.

Dans le même temps, le boom pétrolier des années 1970, l’affairisme de la classe politique et l’urbanisation grandissante du Nigéria bouleversent le contexte dans lequel opèrent les milices. En ville, notamment, on assiste à diverses formes de marchandisation des îlotiers, les vigilantes, qui travaillaient autrefois sur une base volontaire et communautaire à l’échelle du village. Le déploiement de groupes d’autodéfense s’accompagne souvent d’exactions et de rackets de protection. Mais il arrive aussi qu’il exprime une demande de moralisation de la société et de la vie politique.

Au sortir de la dictature militaire en 1999, les milices islamiques, dites Hisbah, veulent ainsi « promouvoir la vertu » et « combattre le vice ». Dans le Borno, où sévit la secte Boko Haram, elles n’existent que sur le papier et, dans les États de Gombe, de Kaduna et de Katsina, elles ne bénéficient d’aucun soutien gouvernemental sur le plan financier ou juridique, à la différence du Bauchi, où elles sont encadrées par les émirs de la région sous la supervision officielle d’une Commission de la Charia. C’est à Kano et dans le Zamfara qu’elles sont le plus actives. Elles y emploient des milliers de volontaires qui sont salariés par les autorités locales et qui disposent légalement d’un pouvoir d’arrestation.

Des tentatives de légalisation

Historiquement, l’État de Kano est d’ailleurs le premier de la fédération nigériane à avoir légalisé et immatriculé des groupes de vigilantes, en l’occurrence en 1983 après la grande révolte de la secte islamiste Maitatsine, qui avait fait plus de 4000 morts en 1980 (13). À l’époque, les autorités voulaient utiliser « les hommes au gros bâton » (Yan Kato da Gora) pour traquer les criminels qui infestaient la ville de Kano. Ces vigilantes, qui avaient leur base dans le quartier de Hotoro, répondaient cependant à une logique très différente de celle qui a pu animer les islamistes de la police Hisbah ou les chasseurs des milices rurales appelées Yan Farauta ou Yan Tauri.

En effet, ils étaient bien plus proches des îlotiers qui, aujourd’hui, organisent des patrouilles sur une base volontaire et que le gouverneur élu de l’État de Kano, Rabiu Musa Kwankwaso, a voulu soutenir au sortir de la dictature militaire en 1999, par exemple en leur donnant des bus ou des subventions par le biais des collectivités locales. En 2012, une loi régionale, la Neighbourhood Watch (Vigilante Security) Groups Law, a ainsi fini par officialiser des initiatives d’autodéfense d’origines assez diverses : police islamique Hisbah, branche locale de l’association nationale VGN (Vigilante Group of Nigeria), service de sécurité routière de l’agence KAROTA (Kano Road and Transport Authority), groupement de veilleurs de nuit de la Kano State Security Guard… Désormais, Kano compte bien plus de miliciens dûment enregistrés que de policiers (14).

D’autres États de la fédération nigériane ont aussi cherché à mobiliser des volontaires pour combattre les bandits armés en ville ou les voleurs de bétail à la campagne. Dans la région du Plateau, une loi votée en novembre 2012 vise par exemple à améliorer la coordination entre les civils des groupements de voisinage, les neighbourhood watches, et les forces de l’ordre de l’Opération Rainbow, un dispositif qui réunit les armées de terre et de l’air, la police et les services de renseignement. Dans le même ordre d’idées, l’État de Kaduna a légalisé en juin 2013 la branche locale de l’association VGN. En juin 2016, encore, Lagos a établi une agence destinée à encadrer les activités des groupes d’îlotage institués par un décret militaire de novembre 1996 : le Neighbourhood Safety Corp Agency Act encourage notamment les autorités municipales à former et prendre en charge les citoyens qui patrouillent dans les quartiers de l’agglomération. Les États de Sokoto, Katsina, Zamfara, Edo, Delta et Bayelsa sont également en train de réviser leur législation pour être en mesure d’officialiser les initiatives d’autodéfense.

Impunité et absence de contrôle de l’État

Au total, 17 des 36 États de la fédération nigériane ont adopté des mesures qui s’appliquent également à la capitale Abuja et qui régulent les activités de l’association VGN avec, en théorie, un soutien financier de la part des collectivités locales. Pour autant, aucune loi n’encadre les initiatives d’autodéfense au niveau national. Les seules restrictions portent sur le droit de posséder et utiliser des armes à feu, qui est réservé aux forces de l’ordre. Pour le reste, il n’existe pas de procédures standards pour recruter et former des vigiles. Dans certains cas, ceux-ci reçoivent un salaire de la part des États ou des collectivités locales. Dans d’autres, ils doivent tout payer par eux-mêmes : uniformes, lampes torches, sifflets, couteaux, machettes, armes de fabrication artisanale… et jusqu’aux formulaires censés autoriser leurs activités.

Dans tous les cas, un enregistrement officiel ne signifie pas que l’État supervise réellement les vigilantes. En fait de justice, le renvoi ou la suspension de leurs membres déviants constituent en général la seule sanction applicable lorsqu’ils commettent des viols, des tortures ou des meurtres. Comme pour les forces de l’ordre nigérianes, l’impunité prévaut. En milieu rural, notamment, les villageois ne sont guère en mesure de contrôler les activités des miliciens issus de leur communauté quand ils commettent des exécutions extrajudiciaires, qu’ils incendient des maisons, qu’ils volent du bétail ou qu’ils expulsent les habitants afin de s’approprier leurs terres, par exemple dans les États de Kaduna et Zamfara (15). À leur manière, les initiatives d’autodéfense des Nigérians évoquent parfois une sorte de monstre qui aurait échappé à son créateur. Le besoin d’une véritable police nationale n’en paraît que plus évident.

Notes

(1) Mamdooh Abdelmottlep, World Internal Security and Police Index, Florida (USA), International Police Studies Association, 2016, 51 p.

(2) United Nations Office on Drugs and Crime, « Corruption in Nigeria. Bribery : public experience and response », 2017, p. 7 et 64.

(3) Saheed Aderinto, Guns and Society in Colonial Nigeria. Firearms, Culture and Public Order, Bloomington, Indiana University Press, 2018, p. 266.

(4) Max Siollun, « Civil Military Affairs and Military Culture in Post-Transition Nigeria », in Carl LeVan et Patrick Ukata (dir.), The Oxford Handbook of Nigerian Politics, Oxford, OUP, 2018, p. 278.

(5) Wale Adebanwi, « The Radical Press and Security Agencies in Nigeria : Beyond Hegemonic Polarities », African Studies Review, vol. 54, no 3, décembre 2011, p. 45-69.

(6) Lors de la campagne pour les élections présidentielles de 2019, le parti au pouvoir, l’APC (All Progressive Congress), proposait ainsi de régionaliser les forces de police, quitte à devoir modifier la Constitution. D’après les résultats de sondages toujours contestables, une majorité de Nigérians y serait favorable (https://​www​.vanguardngr​.com/​2​0​1​8​/​0​2​/​6​1​-​N​i​g​e​r​i​a​n​s​-​e​n​d​o​r​s​e​-​c​r​e​a​t​i​o​n​-​s​t​a​t​e​-​p​o​l​i​c​e​-​s​u​r​v​ey/).

(7) Ernest Ogbozor, « Understanding the informal security sector in Nigeria », United States Institute of Peace, Special Report, Washington DC, 2016, 16 p.

(8) David Todd Doris, Vigilant things : On thieves, Yoruba anti-aesthetics, and the strange fates of ordinary objects in Nigeria, Seattle, University of Washington Press, 2011, 416 p.

(9) Philip Ostien (dir.), Sharia implementation in northern Nigeria 1999 – 2006 : A sourcebook, Ibadan, Spectrum Books, vol. 1, 2007, p. 14.

(10) James Coleman, Nigeria : background to nationalism, Berkeley, University of California Press, 1958, p. 254 ; Jimam Lar, « Historicising Vigilante Policing in Plateau State, Nigeria », in Jan Beek, Mirco Göpfert, Olly Owen et Jonny Steinberg (dir.), Police in Africa : The Street Level View, Londres, Hurst, 2017, p. 79-99.

(11) Saheed Aderinto, op. cit., p. 178 et 205.

(12) Isaac Olawale Albert, « Between the State and Transport Unions : NURTW and the Politics of Managing Public Motor Parks in Ibadan and Lagos, Nigeria », in Laurent Fourchard (dir.), Gouverner les villes en Afrique : État, gouvernement local et acteurs privés, Paris, Karthala, 2007, p. 125-138.

(13) Nuhu Yaqub, « Vigilante groups and conflict prevention in traditional Kano », in O. Oshita (dir.), Case studies of traditional methods of conflict prevention and resolution in Nigeria, Abuja, IPCR, 2015, p. 128-156.

(14) Avec, respectivement, plus de 100 000 volontaires contre moins de 6000 agents en 2011. Cf. E. Ogbozor, op. cit.

(15) Mohammed Kuna et Jibrin Ibrahim (dir.), Rural banditry and conflicts in Northern Nigeria, Abuja, Centre for Democracy and Development, janvier 2015, p. 101-102.

Légende de la photo en première page : Des personnes attendent leur tour pour voter à Idiko-Ile, dans l’Ouest du Nigéria, lors du scrutin présidentiel du 23 février 2019 (photo d’illustration). Qu’elles protègent un village, une communauté, un quartier urbain, un parti politique ou encore des installations industrielles, les milices se sont développées dans le pays pour remplacer l’État défaillant en matière de sécurité. (© Gregade/Shutterstock)

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

porta. ultricies neque. risus. accumsan fringilla elit. libero venenatis, venenatis Praesent
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR