Beyrouth mosaïque : les migrations comme prisme d’analyse de la capitale libanaise

Le Liban va à son tour participer à cette « mondialisation migratoire » à partir des années 1970 et surtout 1990 avec l’arrivée de milliers de femmes destinées à la domesticité. Celles-ci sont soumises au système de la kafala, synonyme d’une mise sous tutelle par leur employeur libanais alors chargé du contrôle social et spatial de son employée contrainte de vivre à demeure, les rendant vulnérables à toute forme d’abus. Représentant à peine 10 % de cette migration, les hommes sont également soumis à la kafala, avec des contraintes et des entraves à leur liberté de travailler et de circuler, mais dans une moindre mesure. Somme toute, ce système organise la précarité sociale et statutaire d’environ 250 000 femmes et hommes exposés à l’arbitraire de leurs employeurs et des autorités. Une situation qui pousse nombre de femmes à fuir, les acculant à la clandestinité. Les quartiers pauvres de Beyrouth, où les autorités sont peu présentes, où l’informalité régit le marché locatif, accueillent ainsi ces habitants originaires d’Éthiopie, du Bangladesh, des Philippines, du Sri Lanka et du Népal, venus alors renforcer la mosaïque humaine qui s’y concentre.

L’économie et les collaborations, facteurs de transformation et de légitimation

Les quartiers périphériques de Beyrouth ont connu de très fortes mobilités entrantes et sortantes dès leur apparition. En effet, les premiers habitants des camps et des bidonvilles qui se sont développés autour ont, dès qu’ils l’ont pu, gagné d’autres secteurs de Beyrouth ou de l’agglomération en quête de logements salubres, spacieux, modernes. En outre, des Arméniens ont choisi de rejoindre l’Arménie soviétique à sa création, tandis que des Palestiniens ont réussi à quitter le ­Liban à destination de l’Europe, de l’Amérique du Nord ou du Golfe. Ces départs ont permis à de nouvelles populations de prendre place, soit par acquisition de biens, soit par location. Il convient également de mentionner les déplacements forcés des populations libanaises et palestiniennes fuyant les combats, les persécutions et les massacres perpétrés par les milices et leurs alliés syriens et israéliens durant les années 1970 et 1980. De nombreuses familles n’ont pas pu ou voulu regagner leurs logements laissés vacants (quand ils n’ont pas été rasés), alors occupés par d’autres.

En ce début de XXIe siècle, la dynamique de remplacement et de mixité est toujours d’actualité, avec le départ régulier des habitants établis – palestiniens, libanais, arméniens ou non – vers d’autres secteurs de l’agglomération dans une logique d’ascension résidentielle ou en émigration, et parallèlement l’installation de ressortissants syriens, africains et asiatiques qui ne parviennent pas ou difficilement à se loger ailleurs. Ce processus a entraîné une diversification des habitants, des pratiques et des paysages de ces quartiers qui continuent à être revendiqués comme arméniens d’un côté et palestiniens de l’autre. Par exemple, on estime que les ressortissants syriens, éthiopiens, philippins, bangladais, sri-lankais et soudanais représentent actuellement environ la moitié des 2 500 habitants du petit camp de Mar Elias. De la même manière, le camp de Chatila, un symbole fort de l’identité et de la résistance palestinienne en exil, est désormais habité majoritairement par des résidents non palestiniens et non libanais. Une réalité qui prévaut également dans de nombreux secteurs des quartiers orientaux avec des milliers de ressortissants syriens, irakiens, africains et asiatiques qui s’y sont établis, les partis politiques arméniens réaffirmant avec d’autant plus de vigueur l’« arménité » des lieux à l’aide de drapeaux, de slogans, de cérémonies et de monuments mémoriels. Des situations qui mettent en exergue les tensions entre les autorités et les propriétaires, et les contradictions de ces derniers.

En effet, des représentants politiques locaux interrogés disent défendre l’identité des lieux en tentant de limiter l’installation de locataires étrangers, et ce, en incitant les propriétaires à louer leurs biens à des Palestiniens et à des Libanais. Cependant, cette incitation reste d’ordre verbal puisque, sauf exception, ces autorités n’ont aucun véritable moyen de pression sur les propriétaires qui comptent sur la rente locative pour assurer des revenus à leur famille ; une stratégie de survie à laquelle ne peuvent s’opposer les autorités qui dénoncent par ailleurs la précarité économique et sociale de leurs administrés. Ce faisant, le marché locatif à destination des migrants dans les camps et dans les quartiers orientaux est florissant, avec la mise en location de logements vacants et la construction de logements destinés uniquement à la location. Privilégier les migrants et en particulier les ressortissants non arabes est une des caractéristiques de ce marché locatif, les propriétaires jugeant cette population plus fiable parce que plus vulnérable, et plus profitable contrairement à des Libanais et à des Palestiniens qui n’accepteraient pas de payer des loyers aussi élevés pour des logements généralement petits et insalubres. La location à des familles syriennes et les colocations de femmes éthiopiennes ou népalaises sont ainsi courantes et acceptées, car sous le contrôle des propriétaires et du voisinage. Et dans un contexte de tensions régionales exacerbées où chaque ressortissant arabe est assimilé à un camp, l’absence d’étiquette politique des migrants non arabes est avancée comme un gage de sécurité de la part de propriétaires méfiants. Néanmoins, de nombreux habitants, dont les propriétaires bailleurs, estiment ne plus reconnaître leur quartier, la communauté ayant laissé la place à la cohabitation entre étrangers venus du monde entier.

Cette dynamique de mixité par l’accession résidentielle connaît un pendant commercial avec le développement d’une économie marchande à destination des différents groupes qui composent cette migration non arabe. Dawra, l’un des quartiers de la banlieue orientale, est maintenant l’épicentre d’une économie ethnique constituée de salons de coiffure et de restaurants éthiopiens, d’épiceries et de restaurants indiens, philippins et bangladais, d’entreprises d’export spécialisées vers l’Afrique, le monde indien et les Philippines. Cette économie est le fruit de collaborations entre Libanais et migrants, avec des configurations variables comme des unions mixtes permettant aux premiers d’accéder à un réseau communautaire et d’acquérir de la légitimité, et aux seconds de stabiliser leur situation administrative et de pouvoir prétendre à une place de commerçant dans un pays où les travailleurs migrants sont assignés au bas de l’échelle socioprofessionnelle. Le dimanche, jour de congé, est le rendez-vous hebdomadaire de centaines de migrants et de migrantes qui se retrouvent à Dawra pour y fréquenter les commerces, se restaurer, flâner sur les trottoirs, y faire des rencontres. C’est également un carrefour pour celles et ceux qui fréquentent les églises catholiques, évangéliques et éthiopiennes.

De l’autre côté de la ville, à Sabra, le marché populaire qui attire une clientèle venue de toute la ville a vu des commerçants et des biffins bangladais s’installer depuis le début des années 2010. Collaboration, location et racket constituent les modalités d’installation des Bangladais sur un marché extrêmement dense ; les migrants, venant le dimanche pour fréquenter les restaurants, acheter du poisson, des crevettes importées, des épices et autres légumes exotiques, font figure d’outsiders au milieu des hobereaux, des chauffeurs de taxi, des bouchers et autres commerçants établis de longue date. Pour tout visiteur, ce paysage offre des interactions surprenantes qui montrent combien l’absence de pouvoir de ces migrants se retourne pour devenir un argument de leur insertion locale dans un quartier qui connaît historiquement de fortes tensions entre groupes et factions.

Faire ville au bord de la ville

L’analyse géopolitique, le marketing urbain et le tourisme occultent les chemins de traverse susceptibles de conduire tout visiteur à voir une ville autrement, à en voir les coulisses, ici les secteurs et les habitants mis à l’écart qui font et sont aussi la ville. Beyrouth, comme n’importe quelle ville du Moyen-Orient et d’ailleurs, n’est pas que son centre-ville, ses quartiers riches et formalisés. Une urbanité ignorée et négligée, aux marges de la ville, s’invente constamment, participe à la réinventer loin des regards.

Cette urbanité, malgré les inégalités, la précarité et les rapports de domination exacerbés qui la caractérisent et qui sont aussi l’expression de ce que génère le système économique, social et politique libanais, invite alors le visiteur à sortir d’une lecture orientaliste qui réduit le Liban à Beyrouth et celle-ci à un cosmopolitisme confessionnalisé, qu’il soit le privilège des élites économiques ou réduit à sa dimension conflictuelle.
Pour saisir les enjeux qui animent aujourd’hui le Moyen-Orient, il importe de faire un pas de côté et d’inverser les échelles en faisant le choix de partir du local, de l’ordinaire et des marginalisés. Une approche qui offre de nouvelles clés de compréhension, car elle éclaire de façon crue le fonctionnement et les dysfonctionnements des sociétés.

Légende de la photo en première page : Quartier informel de Wata el-Moussaytbeh, dans le sud-ouest de Beyrouth, en février 2019.

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », juillet-septembre 2019.

Bienvenue sur Areion24.news.
Ce site regroupe une sélection d'articles et d'entretiens rédigés par des spécialistes des questions internationales et stratégiques (chercheurs, universitaires, etc.) et publiés dans les magazines Diplomatie, Carto, Moyen-Orient et DSI.

Dans notre boutique

mi, vel, suscipit ut commodo luctus
Votre panier
Areion24.news

GRATUIT
VOIR