La puissance démographique indienne : quels atouts ? Quels défis ?

Comme vous venez de le rappeler, l’Inde connaît un important déficit de plusieurs millions de femmes. Qu’est-ce qui est fait face à cette situation ?

À l’image de ce qui se passe en Chine également, un certain nombre de régions de l’Inde possèdent une structure patriarcale. Dans la tradition indienne, la femme coûte de l’argent parce qu’il faut payer son mariage, et ce même si la dot est normalement interdite. Parallèlement, la femme va vivre avec la famille de son mari. Elle ne sera donc pas un soutien pour les vieux jours des parents. Ainsi, pour des raisons de prestige et des raisons économiques, un grand nombre de familles indiennes — toutes couches de la société confondues — procèdent à ce qui est illégal depuis 1996, à savoir des échographies permettant de déterminer le sexe de l’enfant. Et dans un certain nombre de cas, lorsque c’est une fille, la famille procède à un avortement.

Le gouvernement indien a fait passer une loi en 1996 interdisant aux médecins de communiquer le sexe de l’enfant à partir d’une échographie. Mais il y a toujours un moyen de le savoir en contournant la loi. En dépit du risque pénal encouru par les praticiens qui violent la loi, il y a très peu de condamnations et cela continue à se faire assez souvent.

Quels sont les principaux défis auxquels doit ou va devoir faire face le pays par rapport à l’évolution de sa population ?

Les défis sont nombreux. Mais l’un des principaux défis concerne l’emploi des jeunes. Chaque année, l’Inde voit arriver 12 millions de jeunes sur le marché du travail, dont une partie seulement trouve un emploi. Même si les chiffres officiels ne sont pas publiés, il y a une augmentation assez spectaculaire du chômage. Parallèlement, et encore une fois, la question de l’enseignement est là aussi essentielle, même si ce ne sont pas forcément les mieux éduqués qui trouvent des emplois ; le secteur informel continuant d’être un grand pourvoyeur d’emploi en Inde. Enfin, la question de la santé publique est le troisième défi le plus important concernant la population indienne.

Il ne faut pas oublier les défis qui en découlent, tels ceux qui portent sur les infrastructures. Je pense notamment à l’alimentation en énergie, car même si en théorie l’ensemble des villages indiens sont électrifiés, ne disposer que de deux heures d’électricité par jour empêche d’avoir une activité normale.

Les industries ne sont pas non plus intéressées pour s’installer dans de telles zones. Même si le gouvernement indien prend des mesures pour améliorer la situation, le pays demeure très en retard concernant le développement de certaines infrastructures nécessaires, notamment dans le transport. Le pays manque d’autoroutes, et même si le réseau de chemin de fer est très développé, il est extrêmement vétuste, ce qui entraîne de nombreux accidents et retards.

Si la Constitution indienne affirme l’égalité de tous ses concitoyens, la population du pays n’en demeure pas moins marquée par un système de castes. Quelle est l’influence de ce système sur l’organisation de la société indienne ?

La caste est une barrière sociale qui est difficilement franchissable dans son lieu de résidence. Lorsque les habitants quittent leur région pour aller s’installer dans une grande ville, cela peut être moins contraignant, bien que cela puisse être un problème au moment du mariage. S’il est possible de voir un certain nombre de mariages inter-castes dans les grandes villes, c’est beaucoup plus difficile à la campagne, où vit plus de la moitié de la population indienne.

Par ailleurs, le mot « caste » englobe plusieurs choses. Cela inclut d’abord les grandes castes de l’hindouisme, au nombre de quatre (les Brahmanes, les Kshatriyas, les Vaishyas et les Shudras), mais aussi ce qui concerne les corporations endogamiques où se transmet un savoir-faire professionnel de père en fils ou de mère en fille. Dans ces dernières, il n’y a en effet pas beaucoup de mobilité sociale. Si vous prenez l’exemple de la campagne pour la protection des vaches, qui s’est développée dans un certain nombre d’États de l’Inde, c’est l’ensemble de la filière bovine qui s’est effondrée.

Cette filière concernait avant tout les musulmans, mais aussi les Intouchables (les Dalits) : les bouchers, les équarisseurs, les tanneurs, appartenant à la filière de la viande et du cuir se sont retrouvés d’un coup sans activité économique. Cela illustre bien que l’appartenance à une caste contraint parfois de facto certaines personnes, en particulier les Dalits, à être privés d’exercer un certain nombre de métiers.

Il faut aussi rappeler qu’au sein même des grandes métropoles, comme dans le plus grand bidonville de Bombay, Dharavi — qui est une ville à l’intérieur de la ville —, il existe des quartiers qui sont découpés sur des critères ethniques et sur des critères de castes, à l’image des villes médiévales européennes qui avaient une rue des tanneurs, une rue des luthiers, etc.

La caste est un frein à la mobilité de certaines populations, et tout frein à la mobilité est un frein à l’économie.

Alors que la caste semble être devenue un argument électoral à part entière, peut-on dire que les castes influencent la vie politique ?

C’est en effet le cas, et ce pour deux raisons. D’une part car au fil des années se sont créés des partis qui descendent des castes. D’autre part, bien que la Constitution ne reconnaisse pas la caste en tant que telle mais reconnaisse la discrimination par la caste, l’Inde a créé une discrimination inverse en mettant en place des quotas pour des castes défavorisées.

Les Dalits, les Aborigènes (aussi appelés les Adivasis) ou d’autres basses castes bénéficient ainsi de quotas qui ont entraîné des revendications de la part d’autres castes souhaitant aussi bénéficier de quotas. Ces dernières, appelées les OBC (Other Backward Class) ont obtenu gain de cause dans les années 1990. Lorsqu’on additionne l’ensemble de ces quotas — qui permettent d’obtenir des postes dans l’administration, à l’université ou d’accéder à certains logements —, cela commence à faire beaucoup de monde. La Cour suprême indienne a donc pris la décision que le total des quotas ne pouvait pas dépasser 50 %. Mais en pratique, il dépasse souvent les 50 %, notamment dans l’État du Maharashtra (dont Bombay est la capitale), où il y a des quotas spécifiques pour les personnes de langues locales ou pour les personnes défavorisées appartenant à la caste des Brahmanes.

Mais même si la mise en place de ces quotas — définis en partie sur le poids démographique de certaines populations mais aussi sur l’influence politique des personnes qui les représentent — joue un rôle important dans la dynamisation de la société et offre des opportunités à des personnes qui sinon ne les auraient pas eues, cela prive en parallèle des personnes méritantes qui restent parfois bloquées à la porte des universités ou de l’administration.

Ce système de caste a-t-il un impact sur l’évolution démographique du pays ?

La caste se définit assez largement par ses pratiques endogames : on se marie et on procrée à l’intérieur de la caste. Même si ce n’est pas toujours vrai dans les très grandes villes, et même si l’Inde s’urbanise de plus en plus, d’une part il demeure beaucoup d’Indiens qui vivent à moitié à la ville et à moitié au village, et d’autre part, dans les quartiers de ces grandes villes, il y a bien souvent des répartitions sur des bases ethniques, régionales ou par sous-groupes de castes. Il y a donc une reproduction du phénomène de castes, même dans les lieux où elles devraient se diluer. Cela reste donc assez prégnant dans la société indienne moderne.

Alors que la religion prend de plus en plus de place dans le discours politique, des estimations avancent que l’Inde devrait devenir le premier pays musulman au monde en 2050. Est-ce un sujet polémique en Inde ?

Comme vous le savez sûrement, les tensions sont vives entre hindous et musulmans (2). Mais il est intéressant de noter que le gouvernement actuel, pourtant dirigé par un nationaliste hindou, a annoncé très fièrement qu’il avait été invité comme pays observateur au dernier rassemblement de l’Organisation de la coopération islamique. D’un côté les musulmans indiens connaissent de nombreuses difficultés, et en parallèle, l’Inde revendique le fait d’être l’un des trois premiers pays au monde par sa population musulmane. L’Inde devrait d’ailleurs en effet dépasser dans les prochaines décennies le Pakistan et l’Indonésie qui sont actuellement les pays comptant le plus de musulmans. Cela constitue une contradiction car les musulmans resteront une minorité en Inde où ils ne représentent aujourd’hui que 14 à 15 % de la population indienne.

Ce statut de premier pays musulman au monde devrait donc essentiellement servir à l’Inde sur la scène internationale, en s’insérant dans le jeu diplomatique, même si le pays est dirigé par des nationalistes hindous.

Entretien réalisé par Thomas Delage le 7 mai 2019.

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Notes

(1) Le Club de Rome est un groupe de réflexion (think tank) international créé en 1968 et composé d’économistes, de hauts fonctionnaires et de scientifiques. En 1972, il a notamment publié un rapport sur l’avenir du modèle de croissance économique, baptisé « The Limits of Growth », annonçant que la croissance matérielle perpétuelle entraînerait tôt ou tard une dégradation des conditions de vie et de la démographie, NdlR.

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