La Russie en 2050 : le choix d’un monde

La priorité sera de donner réellement corps aux organisations régionales eurasiatiques dont la Chine n’est pas membre, autrement dit l’Union économique eurasiatique (UEEA) et l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC).

Rassemblant depuis 2014 la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et l’Arménie (rejoints par le Kirghizstan depuis 2015), l’UEEA a pour but de développer les échanges économiques entre les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale et du Caucase. Il s’agit de faire contrepoids à l’Union européenne en constituant une union douanière sans droits de douane internes, mais dotée de tarifs extérieurs communs. Toutefois, les échanges à l’intérieur de ces organisations, UEEA et OTSC, restent bien plus faibles que les échanges bilatéraux de chacun de ces États avec l’Union européenne et avec la Chine.

En complément de cet instrument essentiellement économique et postsoviétique, la « voie russe » ne s’accomplira d’ici à 2050 que si elle mobilise les solidarités culturelles et confessionnelles en Europe centrale et orientale. Plusieurs leviers d’influence sont en cours de développement. Le financement de lieux de culte, l’implantation de centres spirituels, le dialogue intra-orthodoxe permettent à la Russie de graduellement manifester sa présence dans plusieurs États membres ou États candidats de l’Union européenne (Roumanie, Grèce, Bulgarie, Chypre, Serbie, Macédoine). Les réseaux de diplomatie culturelle sont progressivement relancés pour animer le « monde russe », autrement dit les diasporas russophones en Europe et en Asie centrale. Dans ce scénario, en complément de la sphère eurasiste, la Russie de 2050 animera son « aire civilisationnelle » telle que l’a définie Samuel Huntington dans Le choc des civilisations (voir carte 2). C’est aussi la perspective défendue par Alexandre Soljenitsyne. Elle est largement inspirée par La Russie et l’Europe, publié en 1871 par Nicolas Danilevski, pour montrer l’irréductibilité de l’identité slave et orthodoxe à la culture européenne (5).

Carte 2

Ce scénario est syncrétique : il associe le passé soviétique, l’héritage panslave, les proximités culturelles et les réseaux orthodoxes. Il s’appuiera sur des attributs de puissance conservés par la Russie : une place de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, son outil militaire projetable, ses réserves naturelles. Deux variantes sont possibles pour ce scénario d’évolution à 2050.

La première est un scénario coopératif, reposant sur le développement des échanges de toute nature. Il s’agirait pour la Russie d’un aggiornamento considérable de son action extérieure. Au sein des structures de coopération eurasiatique, il conviendrait de passer d’une gouvernance hégémonique à une direction collégiale et partagée avec les républiques d’Asie centrale notamment. Celles-ci sont en effet attirées par la Chine et la Turquie parce qu’elles subissent l’hégémonie russe à l’OTSC et à l’UEEA.

Dans les rapports avec les mondes slaves, le rétablissement de l’influence russe nécessiterait un examen critique de la stratégie ukrainienne de la Russie : loin de renforcer l’influence russe dans les mondes slaves, la guerre en Ukraine a sapé l’image de la Russie dans toute la région. À force de développer une UEEA fondée sur l’hégémonie russe, la Russie s’est aliéné des poids lourds de l’Europe orthodoxe (Roumanie) et slave (Pologne). En particulier, dans le sillage de la crise ukrainienne, l’Église orthodoxe d’Ukraine a revendiqué la création d’un patriarcat distinct de celui de Moscou, marquant une scission supplémentaire au sein de l’orthodoxie.

Dans cette version de la « voie russe », la Russie de 2050 devra combler le fossé avec l’Europe centrale et renforcer sa capacité à fédérer l’Asie centrale.

La deuxième variante est hégémonique. En 2050, la Russie d’après Poutine continuerait à privilégier le rapport de force comme moyen de se positionner sur la scène internationale. Elle manierait ses atouts (puissance militaire, réservoir d’hydrocarbures, contrôle du passage maritime du Nord-Est, verrou sur les transports terrestres eurasiatiques) pour renforcer sa mainmise sur son ancien empire. En complément, il lui conviendrait de nouer et de nourrir des alliances avec les « États parias » du moment, à l’instar de la République islamique d’Iran, de la Syrie ou du Vénézuéla. Et elle devrait accentuer sa participation au forum de l’OPEP pour peser à la hausse sur les prix des hydrocarbures.

La « voie russe » ne pourra réussir en 2050 que si elle donne un nouvel élan aux réseaux postsoviétiques, sur un monde autoritaire ou sur un mode coopératif. Mais, dans les deux cas de figure, la Russie courra le risque de n’être plus qu’une puissance régionale dépourvue de réel statut mondial.
Scénario 3 : le retour des Russes dans la famille européenne
La décennie 2010 marque un point bas dans les relations entre la Fédération de Russie et l’Union européenne, après cinq années de renouvellement des sanctions économiques à la suite de l’annexion de la Crimée. Néanmoins, le monde européen n’est pas définitivement fermé pour Moscou.

De puissants facteurs peuvent en effet apaiser les différends politiques, militaires et économiques : les convergences structurelles entre Russie et Europe peuvent prévaloir à long terme. La première condition sera la fin graduelle du système présidentiel poutinien. La personnalité et l’ambition du président russe sont en effet le principal obstacle à la coopération entre l’Union européenne et la Fédération de Russie. Si les Russes estiment que l’humiliation des années 1990 est lavée, que le statut de puissance régionale ne leur est plus contesté, que l’extension de l’OTAN n’est plus à l’ordre du jour, un démantèlement graduel du programme anti-européen des années Poutine sera envisageable en Russie. De leur côté, les Européens pourront saisir le moment d’un changement de pouvoir en Russie pour réduire significativement des sanctions dont l’efficacité s’érode et reprendre le dialogue politique avec leur voisin.

La Russie pourrait trouver dans l’Union européenne un appui pour plusieurs chantiers essentiels. Sur le plan intérieur, l’Union européenne peut offrir à la Russie ce dont elle a manifestement besoin : des investissements, des technologies, une réindustrialisation et des normes juridiques propices à la diversification de son économie. Les convergences peuvent s’accentuer entre l’Europe et la Russie sur le plan international. La montée en puissance de la Chine par le biais de l’initiative One Belt One Road est un défi de souveraineté aussi bien pour Moscou que pour Bruxelles. Il en va de la place de la Russie sur le continent et de l’autonomie de l’Europe. De même, le désengagement américain d’Europe au profit de l’affrontement avec la Chine laisserait les deux puissances européennes dans la situation d’une cohabitation forcée sans tiers.

Ce rapprochement est loin d’être aisé, les différends militaires persistant à long terme en Ukraine, dans le Caucase et dans la Baltique. Toutefois, deux scénarios de rapprochement peuvent être imaginés.

Le premier est celui d’une coopération par défaut. Face à la montée de la Chine, la Russie, surtout dans le cas où elle se trouverait isolée en Asie centrale et au Moyen-Orient, serait contrainte de chercher en Europe des coopérations limitées. Les pouvoirs publics russes continueraient à vilipender les « valeurs européennes » au nom des valeurs russes, mais feraient suffisamment de concessions à l’Union pour obtenir un démantèlement des sanctions et garantir la symbiose de la Russie avec l’économie européenne. La Russie serait alors à l’Europe ce que les banlieues ou les quartiers sont aux métropoles : des réserves de ressources, mais aussi des zones de risques. La Russie se contenterait de revenir au statut de fournisseur imprévisible et dépeuplé de l’Europe. Le partenariat serait subi plus que choisi. Une convergence sans européanisation de la Russie en somme.

La deuxième option pour la Russie à 2050 serait une intégration limitée et progressive dans la famille européenne à défaut de l’adhésion à l’Union. Les défis à relever seraient évidemment considérables : les conflits dits « gelés » (en Ukraine, en Moldavie, en Géorgie) devraient trouver une solution négociée avec ces États de plus en plus étroitement associés à l’Union. Dans ce scénario, la puissance militaire russe viendrait compenser l’absence de puissance extérieure de l’Union européenne et la faiblesse démographique persistante de la Russie la rendrait absorbable par l’Union. Comme l’adhésion à l’Union paraît douteuse, même à l’horizon de 2050, d’autres forums seraient à renforcer pour nourrir les convergences : les sommets UE-Russie, une nouvelle version de l’OSCE (voir carte 3), un renforcement du Conseil de l’Europe ou encore un accord de partenariat et de voisinage. La Russie retrouverait ainsi un des piliers de son identité : l’inclusion sans dilution dans l’Europe.

Carte 3

De l’histoire longue à la prospective de long terme

En matière de prospective, la prudence est de rigueur. Pour concevoir les évolutions de la Russie en 2050, il ne suffit pas d’extrapoler à partir des grandes tendances à l’œuvre en Russie. Il convient d’intégrer les évolutions propres des États-Unis, les fluctuations des cours des matières premières ainsi que les évolutions technologiques accentuant ou réduisant l’appétit pour les hydrocarbures par exemple.

Toutefois, l’histoire longue de la Russie permet d’envisager les évolutions de long terme. Le devenir du pays est très étroitement lié à l’idée qu’il se fait de lui-même : puissance asiatique, civilisation singulière ou partie prenante à l’Europe. Située à la confluence de ces trois mondes, la Russie a trente ans pour se définir ou se réinventer.

Notes

(1) Michel Heller, Histoire de la Russie et de son empire, Paris, Perrin, collection « Tempus », 2015, chapitre 11 « Naissance des idéologies », p. 1042.

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