Porte-avions en Asie : derrière les annonces, le piège de la crédibilité

Des porte-avions, pourquoi maintenant ?

Le cas sud-coréen permet ainsi de s’interroger sur les rationalités à l’œuvre derrière les annonces faites en décembre 2017. Il faut sans doute y trouver une rationalité mimétique découlant d’un dilemme de la sécurité. Séoul se positionnerait ainsi au regard de la Chine, mais aussi du Japon, avec lequel persiste un différend sur les îles… Dokdo. Mais sous le vernis politique, la question de la crédibilité capacitaire ne manque pas de se poser. Et si l’on a peu de mal à concevoir la montée en puissance de l’aéronavale japonaise, on peut en avoir plus concernant une aéronavale embarquée sud-coréenne, alors que d’autres priorités en matière d’investissements sont clairement affichées en Corée du Sud. Aussi peut-on également poser comme hypothèse que ces déclarations, en particulier à Séoul, ont une fonction politique intérieure, à l’égard des populations comme des forces, mais aussi, en élargissant à l’international, à l’égard d’un allié américain devenant de plus en plus imprévisible. Le message sous-jacent serait celui d’une plus grande prise en main de sa sécurité par Séoul ; un type de raisonnement qui pourrait également avoir été tenu au Japon.

D’autre part, en indiquant clairement que de telles capacités reposeraient sur le F-35B, les deux États donnent également des gages à Washington, certes du point de vue industriel – les appareils doivent être achetés –, mais également des points de vue militaire et politique. Les deux marines travaillent de manière étroite avec l’US Navy comme avec les Marines, ce qui facilitera sans doute l’accès aux savoir-faire, mais aussi l’interopérabilité. In fine, cette fois du point de vue de Washington, ces annonces montreraient que la pression mise sur les alliés pour qu’ils soient plus actifs dans leur défense porte ses fruits. Il n’en demeure pas moins que ces annonces sont aussi la confirmation du rôle sociopolitique des capacités aéronavales. D’une part, en tant qu’objet de fierté nationale. D’autre part, parce que ces bâtiments sont toujours considérés comme des navires de premier rang et qu’ils représentent une capacité prestigieuse pour des marines, au-delà des limites techniquement imposées par le design des avions…

Notes

(1) Short Take-Off But Arrested Recovery.

(2) Voir Alexandre Sheldon-Duplaix, « La stratégie navale chinoise », Défense & Sécurité Internationale, hors-série no 50, octobre-novembre 2016 ; « Les dessous de la livraison à la Chine de l’ex-Varyag », Défense & Sécurité Internationale, no 113, avril 2015 et « Où en est le programme de porte-avions chinois ? », Défense & Sécurité Internationale, no 101, mars 2014.

(3) L’appareil est dérivé du T-10K, un des précurseurs du Su-33
russe, et intègre une avionique développée pour le J-11.

(4) Maximum Take-Off Weight.

(5) Au même titre d’ailleurs qu’il l’avait été pour l’URSS lorsqu’elle a lancé son programme de construction de porte-avions.

(6) Y compris deux bâtiments de la classe Xu Xiake. Conçus comme des paquebots, ils embarquent un supermarché et des espaces de divertissement. Initialement destinés aux équipes de construction des bâtiments, ils pourraient accompagner les groupes aéronavals ou encore servir de navires de transport de troupes.

(7) Du nom du secrétaire à la marine américain qui a mis en avant la doctrine de l’escalade horizontale. Cette dernière envisageait la conduite d’opérations amphibies le long des côtes soviétiques, et notamment à proximité de Vladivostok.

(8) Joseph Henrotin, « Classe Izumo : le grand saut japonais vers le porte-aéronefs ? », Défense & Sécurité Internationale, no 97, novembre 2013.

(9) « Potential defense shift may see Japan arm helicopter carriers with F-35B stealth jets », Japan Times, 25 décembre 2017.

(10) Franz-Stefan Gady, « Study : Japan’s Largest Warship can Support F-35B », The Diplomat, 2 mai 2018.

(11) Anecdotiquement, le maquettiste Hasegawa mettait sur le marché un Kaga au 1/700 dont le pont pouvait être doté de deux F-35B. Tamya proposait quant à lui un « DDV-192 Ibuki » à la même échelle, doté d’un tremplin et de 10 F-35B. Le porte-avions de fiction renvoie au manga Kubo Ibuki (« porte-avions Ibuki ») de Kawaguchi Kaiji publié pour la première fois en décembre 2014.

(12) Jean-Louis Promé, « L’Asie accède au porte-aéronefs », Défense & Sécurité Internationale, no 17, juillet 2006.

(13) Joseph Henrotin, « Corée du Sud. Une puissance maritime en devenir ? », Défense & Sécurité Internationale, no 48, mai 2009.

(14) « S. Korea’s military mulls operating F-35B stealth aircraft aboard new amphibious assault ship », Yonhap, 25 décembre 2017.

(15) Encore que l’embarquement d’hélicoptères de combat semble a priori plus pertinent. Pour l’heure, il ne semble pas que des AH-1 sud-coréens aient déjà été embarqués sur le Dokdo.

Légende de la photo en première page : Le Liaoning chinois au cours d’une de ses premières sorties à la mer. (© Xinhua)

Article paru dans la revue DSI hors-série n°62, « Opérations navales : mutations dans l’équilibre des puissances », juin-juillet 2018.

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