La place de l’Iskander dans les capacités russes de frappe dans la profondeur

Les forces soviétiques puis russes ont toujours veillé à particulièrement soigner leurs capacités de frappe dans la profondeur, en s’appuyant sur des missiles tactiques ou de moyenne portée, mais aussi sur des lance-roquettes multiples de gros calibre. Après le traité INF (Intermediate Nuclear Forces) de 1987, les capacités en missiles se sont réduites aux Scud-D et aux SS-21 Scarab/OTR-21 Tochka. Deux capacités remplacées par le système Iskander.

Iskander-M et -K

Entré en service en 2006 après un développement commencé à l’extrême fin des années 1980, l’Iskander est un système tirant trois types de missiles : deux balistiques (Iskander‑M et Iskander‑E) conçus par KBM et fabriqués par Votkinsk, et un de croisière, (Iskander‑K). Le TEL (Tracteur-Érecteur-Lanceur) est identique de l’extérieur pour les trois engins. Le missile 9M723 du système Iskander‑M (code OTAN : SS‑26 Stone) a été testé pour la première fois en 1995 avant de connaître une série d’évolutions ayant débouché sur l’engin actuel. C’est un missile monoétage à carburant solide.

Sa portée officielle est d’un peu moins de 500 km, ce qui ne le soumet pas au traité INF, mais certains analystes estiment qu’elle pourrait être supérieure. L’Iskander‑E, réservé à l’exportation et vendu à l’Algérie (48 lanceurs), a une portée de 280 km. Le 9M723 est un engin quasi balistique, dont la trajectoire peut être modifiée après la coupure de la propulsion principale, permettant des évolutions contrôlées dans la haute atmosphère. Cette particularité lui permet de contrer les défenses antimissiles, mais aussi d’accroître sa précision terminale. L’erreur circulaire probable (1) du missile serait de l’ordre de cinq mètres lorsqu’il est doté d’un système optronique. La charge militaire a une masse maximale de 500 kg, laquelle semble susceptible d’être réduite, accroissant ainsi la portée au-delà de 500 km. En l’occurrence, elle peut être conventionnelle ou nucléaire (50 kT).

Le développement de l’Iskander‑K aurait commencé au milieu des années 1990. Comme pour l’Iskander‑M et l’Iskander‑E, deux missiles sont positionnés sur chaque TEL 9P78‑1. Certaines sources mentionnent la possibilité d’installer jusqu’à quatre missiles sur un TEL partiellement modifié. En l’occurrence, ils embarquent deux missiles de croisière R‑500/9M728 (code OTAN : SSC-7 Screwdriver) conçus et produits par Novator, qui pourraient être une version à peine modifiée du Kalibr utilisé par la marine. La décision d’intégrer les R‑500 au système Iskander remonterait à 2001. Si des essais conduits en 2007 semblent avoir montré une portée de 360 km, les missiles actuellement utilisés pourraient dépasser les 2 000 km s’il était avéré qu’ils ne sont qu’une adaptation terrestre du Kalibr – ce qui ne va pas de soi dès lors que la version export du Kalibr, le Klub, a une portée réduite et que le SSC‑7 pourrait tout autant en être dérivé. Les officiels russes indiquent quant à eux que la portée du 9M728 est comprise entre 50 et 490 km. Son erreur circulaire probable serait de l’ordre de quelques mètres. Le déploiement du 9M723 semble avoir reçu la priorité, de sorte que l’on ne sait pas combien de 9M728 sont en service.

L’Iskander est déployé par brigades, dont la composition comprend 12 TEL 9P78‑1 embarquant deux missiles chacun ; 12 véhicules de rechargement 9T250‑1 transportant chacun deux missiles (soit un total de 48 missiles par brigade) ; 11 véhicules de commandement ; 1 véhicule-­atelier ; 1 véhicule de préparation des informations de ciblage et 14 véhicules de soutien et de transport. Actuellement, neuf brigades ont été mises sur pied : deux dans le district militaire de l’ouest, trois dans celui de l’est, deux dans celui du sud et deux dans celui du centre. Le centre d’instruction de Kasputin Yar dispose quant à lui de quatre lanceurs. Deux autres brigades pourraient être prochainement activées, destinées au district ouest. Les unités dotées d’Iskander semblent bénéficier d’un entraînement plus fourni et les conditions de service y sont plus avantageuses que dans les autres unités russes. Le nombre de conscrits, comparativement aux professionnels, y est également réduit (2).

La signification opérative

Le système Iskander a continué de bénéficier d’un haut degré de priorité dans les processus d’acquisition, en dépit de la baisse des budgets de défense consécutive aux sanctions de 2014. En l’occurrence, le système apparaît comme central dans les capacités d’action dans la profondeur russe, mais aussi en tant qu’instrument politique. Les tensions avec l’OTAN autour du déploiement de défenses antimissiles en République tchèque puis en Roumanie et en Pologne ont ainsi été à l’origine de plusieurs annonces de déploiement du système dans l’enclave de Kaliningrad, que ce soit de manière permanente ou dans le cadre d’exercices, suivies de plusieurs démentis. Des Iskander y sont cependant basés de manière permanente depuis 2016, sans que l’on sache s’ils sont dotés du missile SS‑26 ou du SSC‑7. Ce dernier serait d’autant plus significatif qu’il mettrait les principaux quartiers généraux de l’OTAN à portée de tir, de même que plusieurs ports importants pour le débarquement de forces en provenance des États-Unis (Rotterdam, Anvers, Le Havre).

D’un point de vue opératif, le déploiement des Iskander semble également avoir suscité des débats en Russie. Avec la fin de la guerre froide, le déploiement de missiles de courte et de moyenne portée a évolué vers un rôle conventionnel plus marqué, en complément de capacités aériennes qui se sont elles aussi conventionnalisées. Dans la vision russe, ces armes restent prioritairement affectées aux opérations contre des États, dans le cadre d’une guerre régulière de haute intensité. Cependant, au moins un tir a été effectué dans le cadre d’une projection au Tadjikistan, lors d’un exercice antiterroriste, en juin 2017. De même, la Russie a confirmé son utilisation en Syrie, où il a également été déployé. Dans un cadre contre-irrégulier et pour peu que la cible soit considérée comme en valant la peine, il est utilisé comme un facteur de compression temporelle, avec des délais de réaction et de frappe qui semblent plus courts que lors de l’emploi de l’aviation.

Dans un cadre régulier, les analystes russes eux-­mêmes semblent partagés sur la finalité de ces engins. Une récente étude de la RAND indique ainsi que certains y voient un facteur de dissuasion conventionnelle ou de réponse stratégique non nucléaire, là où d’autres estiment que l’arme devrait être utilisée avec parcimonie, du fait de son coût – estimé à 2 millions de dollars l’unité (3). Au-delà de la signification stratégique de l’Iskander se pose également la question de son emploi opératif. Disposer d’une capacité de précision offre ainsi la possibilité d’une intégration dans la logique de « complexe de reconnaissance-­frappe ». Énoncé par le maréchal Ogarkov dans les années 1980, ce concept formait la base de ce qu’il qualifiait de « révolution technico-­militaire » et qui peut être considéré comme la vision russe en matière de kill chain. Depuis le milieu des années 2010, les théoriciens russes évoquent plutôt ce concept de « système de reconnaissance-­frappe » afin de mettre en évidence le raccourcissement des boucles décisionnelles découlant de flux plus rapides dans la captation et le traitement du renseignement interarmées. La frappe peut alors intervenir plus rapidement.

Les capacités de frappe de l’Iskander seraient alors prioritairement utilisées contre des postes de commandement adverses et des cibles particulièrement importantes pour la conduite des opérations adverses dans la profondeur, en coordination avec les autres forces. C’est ce que tendrait à prouver l’emploi du missile pendant la guerre de Géorgie, en 2008, contre une base de chars à Gory. On rejoint ainsi la vision, classique pour Moscou, d’un art opératif également soutenu par des actions dans la profondeur et cherchant des effets de choc sur le système décisionnel adverse (« udar ») (4). Incidemment, il s’agirait de démontrer le sérieux de la Russie dans un engagement militaire, en cherchant à faire plier la volonté de ses adversaires, tout en ralliant le soutien des neutres ou d’États de l’OTAN entraînés contre leur gré, obligations liées à l’article 5 faisant, dans une guerre avec la Russie. Ce volet « politico-opératif » pourrait avoir d’autant plus de poids que l’Iskander peut être doté d’une charge nucléaire et que rien, jusqu’à l’explosion, ne le distingue d’un engin doté d’une charge conventionnelle. L’emploi aurait ainsi une valeur certes militaire, mais aussi de coercition politique, forçant à l’adoption d’un comportement.

On note au passage qu’un débat semble opposer les partisans de frappes sur des objectifs strictement militaires et ceux estimant que cette fonction politico-­opérative implique de frapper des objectifs civils. Reste cependant que le faible nombre d’Iskander‑K/M en service – sans doute moins de 600 engins – impose également une frugalité dans son utilisation. Toutes les cibles dans la profondeur ne peuvent être traitées et il est probable que les cibles militaires auront la priorité. Dans le même temps, une autre donnée doit impérativement être prise en considération : le renseignement dans la grande profondeur. Si la Russie progresse dans le domaine des drones et qu’elle maintient des capacités de reconnaissance aérienne et satellitaire, la localisation précise d’objectifs militaires mobiles ou semi-­mobiles (typiquement, les postes de commandement) reste actuellement sous-­optimale, même si les capacités de Moscou sont appelées à évoluer. C’est sans doute à ce moment que le poids politique et militaire de l’Iskander sera le plus pertinent.

Notes

(1) Soit le rayon autour de la cible dans lequel l’arme a 50 % de probabilité de frapper.

(2) Andrew Radin, Lynn E. Davis, Edward Geist, Eugeniu Han, Dara Massicot, Matthew Povlock, Clint Reach, Scott Boston, Samuel Charap, William Mackenzie, Katya Migacheva, Trevor Johnston et Austin Long, The Future of the Russian Military. Russia’s Ground Combat Capabilities and its Implications for the US-Russia Competition. Appendixes, RAND Corp., Santa Monica, 2019.

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