Le monde en 2050 : la fin de la géopolitique ?

Parions que le reste du monde sera alors divisé entre ceux, proches du Vieux Continent, qui continueront à solder leurs échecs sur le mode de la réaction souverainiste et ceux, aspirés par leur succès d’émergent, qui redessineront l’espace autour de vastes zones d’échanges dans lesquelles les frontières d’hier auront perdu leurs fonctions originelles.

Le Sud sera-t-il au centre ?

Avec la chute du mur de Berlin, le clivage Est-Ouest, sans totalement disparaître, devient secondaire. Celui qui oppose le Nord au Sud prend au contraire une signification nouvelle et renforcée. Il ne suit pas les canons de la géopolitique et ne correspond nullement à l’opposition de deux hémisphères. Il revêt d’abord un sens historique, distinguant les États qui sont à l’origine de l’actuel système international de ceux qui ont eu à le subir, à vivre dans la domination et l’humiliation, et dont la pente naturelle est de redécouvrir une personnalité propre. Incontestablement, le vent tourne pour placer ces derniers au centre du nouveau monde : ils sont démographiquement majoritaires ; ils sont dépositaires ou propriétaires des principales ressources énergétiques et minérales ; ils sous-tendent les principaux enjeux internationaux qui meublent l’agenda international et, surtout, l’essentiel de la conflictualité s’est déplacé de l’Europe vers les terres du Sud. Tout semble indiquer que ce qui est une tendance aujourd’hui sera la base du jeu international demain.

La tension Nord-Sud qui se dessine connaît de multiples facettes. Elle repose d’abord sur un long contentieux issu d’un passé humiliant que certains acteurs politiques savent parfaitement exploiter pour mobiliser et prolonger leur légitimité. La référence à l’humiliation continue à souder à tous les niveaux : elle est la source principale de rencontre entre gouvernants et gouvernés dans les pays du Sud ; elle crée des liens entre États du Sud ; elle réengage la gouvernance du monde dans des directions jusque-là négligées, tant la vieille coopération, fondamentalement asymétrique, devient inopérante. En outre, la recomposition du multilatéralisme autour d’un « minilatéralisme » limité aux vieilles puissances rejette les nouveaux États dans la marginalité et une diplomatie de la contestation improductive et dangereuse. Il est fort probable que ces différents paramètres n’auront pas disparu d’ici trente ans et donneront au monde une tournure bien complexe à gérer.

D’une part, les formes nouvelles de conflictualité ne peuvent que s’en trouver confortées. Profondément enracinées dans des tensions sociales fortes, servies à l’envi par des fragilités institutionnelles locales et par des défauts graves de légitimité politique, dramatisées par l’absence de méthode diplomatique adaptée, elles se renforcent par l’attitude même des puissances du Nord qui, croyant pouvoir les résoudre par leurs interventions, ne font en réalité que les aggraver. Manière de constater que ces conflits, nés de crises locales, ont toujours une orientation hostile à l’égard des puissances du Nord qui, par un jeu connu de rhizomes, se trouvent souvent être la cible indirecte de ces formes nouvelles de violence.

D’autre part, le traitement des nouveaux conflits, ancrés dans le Sud, dépend d’une nouvelle distribution des rôles, entre le Nord et le Sud, entre les acteurs sociaux et les acteurs politiques, en bref d’un nouveau type de gouvernance mondiale et d’un mode inédit de gestion des formes actuelles de violence. Si le Nord persiste à vouloir tout régir et si le mode d’intervention reste essentiellement politico-militaire, on peut parier que 2050 sera marquée par la transformation du Moyen-Orient [lire p. 68] et d’une bonne partie de l’Afrique (Sahel, Corne de l’Afrique, bassin du Congo [lire p. 66]) en sociétés guerrières, c’est-à-dire en espaces où les principales fonctions (politiques, économiques, sociales) seront accomplies par le jeu de conflits prolongés, étalés sur plusieurs générations et dont les principales parties prenantes ne jugeront pas utile de rétablir la paix. Le vieux monde, partagé entre une paix locale égoïste et la volonté de montrer son rôle de tuteur, s’installera alors dans le rôle de l’impuissance durable.

Un monde posthégémonique

En fait, le nouveau millénaire s’est ouvert sur un chant du cygne, celui de l’hégémonie, jusque-là tenue pour la figure principale et incontournable des relations internationales. Les États-Unis n’ont gagné, depuis 1945, aucune des guerres qu’ils ont menées seuls ou à leur initiative, sans l’aval du multilatéralisme, si du moins on excepte leur victoire face à la junte au pouvoir dans l’île de Grenade et ses 800 soldats, en octobre 1983 (opération « Urgent Fury »). Il n’y a là aucun effet de déclin, comme le montre la vigueur des capacités américaines en matière militaire, scientifique ou éducative : il n’y a qu’inadéquation croissante entre l’idée d’hégémonie et la complexité d’un monde globalisé [lire p. 44].

Il s’agit d’un processus très probablement irréversible qui suppose un autre regard sur le monde que les prochaines décennies auront à concevoir. Si Washington ne parvient plus à régenter le monde, il est peu probable que la Chine lui serve de substitut [lire p. 50] : si le projet chinois d’extension économique est indubitable, si son ambition est bien de modifier à terme des normes internationales tenues actuellement pour étrangères et défavorables, son insistance à distinguer la domination économique de la domination politico-militaire peut être sincère, tant les dirigeants chinois se sont ingéniés à démontrer que la pratique occidentale qui mêlait les deux s’était révélée coûteuse et improductive, donc peu enviable. On peut supposer que le grand chantier et la forte inconnue de l’avenir tiendront à l’invention d’un modèle de domination inédit, optimisant d’une autre manière les dividendes que Pékin entend tirer d’une mondialisation qui lui est favorable. Dans cette perspective, la Chine continue à renforcer son armement, plus dans le but d’acquérir un statut mondial que dans celui d’en faire un usage actif.

De façon générale, on peut penser qu’en 2050, la Chine continuera sa politique de « timidité politico-militaire », notamment en Afrique et au Moyen-Orient. Il lui sera beaucoup plus difficile de le faire en Extrême-Orient, notamment en mer de Chine, tant il est vrai que les puissances régionales ne peuvent échapper au jeu d’auto-affirmation dans leur propre sphère régionale. L’inconnue est de savoir jusqu’où la grande puissance asiatique pourra continuer à miser sur ce découplage partiel du rayonnement économique et de l’affirmation d’une domination politique. D’autant qu’on peut prévoir que la présence active de la Chine tout au long des nouvelles routes de la soie va de plus en plus susciter des réflexes d’hostilité, voire de rejet, là où elle se fait très visible ; elle rend du même coup de plus en plus étroite la voie qui permet à Pékin de se tenir en dehors des conflits du monde.

En fait, la posthégémonie peut, à terme, se révéler aussi utopique que l’étaient les projets hégémoniques d’antan, ce qui prolongerait la nature désordonnée et fragmentée de l’actuel monde apolaire, tiraillé entre les impossibles dominations et la reproduction infinie d’instincts de puissance. Elle peut aussi s’accomplir à travers un redémarrage de la régionalisation du monde qui contiendrait les pulsions centrifuges en entretenant des espaces ordonnés autour de puissances régionales. Elle peut enfin s’ordonner autour d’une réinvention d’un multilatéralisme repensé, en adéquation avec les logiques croissantes d’interdépendance.

Multilatéralisme et biens communs

Tout se joue en fait à cet ultime niveau : au milieu de toutes ces inconnues, une seule certitude s’impose et tient à l’avenir du multilatéralisme, incontournable dans un monde définitivement et irréversiblement interdépendant. L’architecture multilatérale née en 1945 est mixte, combinant, comme dans un indispensable compromis, les principes d’un ordre collectif et ceux liés à une souveraineté qu’on croyait éternelle, rehaussée alors par la vague des indépendances issues de la décolonisation.

La synthèse ne pouvait être qu’instable et l’a démontré, notamment dans le domaine de la sécurité collective où la latitude laissée à la puissance a su entretenir la guerre.

Le résultat est plus convaincant sur le plan social, où les appétits de puissance se font plus discrets et où l’action multilatérale a récolté des fruits appréciables, dans le domaine notamment de la sécurité sanitaire ou alimentaire, ainsi que dans des secteurs techniques, comme la communication ou les transports. Ici aussi, les blocages souverainistes peuvent apparaître, dès lors que certaines lignes rouges de l’égoïsme national sont franchies, comme on le voit avec les questions d’environnement et de réchauffement climatique [lire p. 75]. On peut parier que ce jeu souverainiste se révélera de plus en plus coûteux et donc irrationnel, tandis que l’abandon contrôlé de souveraineté ouvrira sur des avantages nouveaux, selon un calcul hobbesien renversé : plus l’État cède de souveraineté individuelle et plus il gagne en sécurité collective, plus il protège aussi ces biens communs dont dépend la survie de chacun et que nous avons encore du mal à identifier.

L’échec inévitable des formes populistes et néonationalistes prendra un temps dont il est impossible de mesurer la longueur, pas plus qu’on ne peut évaluer les dégâts qu’elles auront causés. L’ordre westphalien a mis près de deux siècles pour s’accomplir, entre la paix de Westphalie (1648) et le congrès de Vienne (1815). Il fallut tout ce temps pour en comprendre les codes, la rationalité, les avantages qu’on pouvait en escompter à l’époque. Peut-être faudra-t-il le même délai pour construire le système post-westphalien, en percevoir les bénéfices et chasser les préjugés venus de l’ancien monde et de l’univers des « carnivores géopolitiques ». Auquel cas, 2050 est trop proche pour ne pas ressembler à l’actuel confusionnisme international et pour éloigner significativement nos quatre cavaliers.

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