Partis pour rester : historique, dynamiques et perspectives de la mobilité en Afghanistan

Au-delà des questions juridiques ou éthiques que peuvent poser ces retours, il faut remettre en question leur efficacité politique. Les politiques actuelles ne font que déplacer le problème. L’état de préparation est en effet la clé d’une réintégration et d’un retour durables dans le pays d’origine. Or, dans les faits, les Afghans sont laissés seuls, démunis (6). L’expulsion n’est pas simplement un déplacement physique ou un simple événement administratif. C’est un processus construit dans la peur et présentant des risques élevés, qui commence bien avant la frontière avec des expériences traumatiques de détention, comme en Iran, puis par un enlèvement physique et l’incapacité – une fois de retour à Kaboul – de rentrer « chez soi » les mains vides. Dans ce contexte, alors que les mineurs non accompagnés sont disposés à recevoir de l’aide et à être « pris en charge », les réactions des femmes et des familles montrent que la peur se transforme en méfiance et en isolement. Le retour forcé est aussi une expérience de la privation et d’une exclusion socio-économique accrue, car les déportés ont des choix, des ressources et des réseaux encore réduits. Le retour volontaire ou forcé devient donc une remigration forcée, en raison d’une intégration souvent impossible et d’une stigmatisation sociale omniprésente. À l’échelle du ménage comme de l’individu, l’exclusion socio-économique, la détresse psychologique et le déclassement progressifs, ou la migration, sont les deux seules options.

La politisation des programmes de développement

L’une des hypothèses non remises en cause par les bailleurs internationaux finançant l’aide au développement en Afghanistan est le lien « entre programmes de formation et d’embauche, d’une part, et ancrage des jeunes dans leur pays, voire province, d’origine, d’autre part », selon l’Organisation internationale du travail (OIT). Le développement des capacités techniques, des qualifications professionnelles et le renforcement du marché du travail local permettraient de dissuader les jeunes Afghans d’opter pour la migration vers les pays de l’OCDE, en quête d’une vie meilleure. Dans cette logique, le président afghan, Ashraf Ghani (depuis 2014), a lancé en 2015 l’initiative « Jobs for Peace », un programme pour l’emploi conçu pour endiguer l’exode de jeunes Afghans vers l’Europe. À son tour, l’UE a annoncé en 2016, toujours dans le cadre de l’« Action conjointe pour le futur », se concentrer sur un « programme de lutte contre la migration irrégulière par l’amélioration de l’emploi » – soit le développement des compétences, la stimulation du marché du travail et la création d’emplois. Ces choix politiques et ces investissements massifs conduiront-ils aux résultats escomptés ?

Dans un rapport publié en 2018, l’analyse utilise 12 200 entretiens quantitatifs menés auprès d’échantillons de jeunes (15-34 ans) de six bases de données rassemblées par le centre de recherche Samuel Hall pour des organisations comme le Conseil danois pour les réfugiés (DRC), le Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), Mercy Corps, la Banque mondiale ou l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) afin d’évaluer l’impact des programmes passés sur la tendance des jeunes à migrer ou remigrer (7). Les résultats convergent pour conclure que l’emploi et une intention accrue d’émigrer sont étroitement corrélés. Cela indique que, pour les jeunes, les avantages positifs réels des interventions de développement socio-économique pourraient ne pas être ceux que les praticiens et les décideurs politiques espèrent. Dans une perspective légèrement différente, une des six études portant sur les programmes d’assistance aux déplacés internes en zone urbaine et menée dans cinq centres urbains auprès de 2 000 ménages montrait une corrélation entre des indicateurs socio-économiques supérieurs et une intention accrue de migrer.

Quels sont au fond les déterminants de la migration ? Les études de Samuel Hall en identifient trois. D’abord une ou des expériences négatives en matière de sécurité, qu’il s’agisse de criminalité ou de terrorisme ; ensuite, des perspectives négatives ou une incapacité à se projeter dans un avenir porteur de sens et d’espoir ; enfin, un niveau socio-économique supérieur, car l’aspiration à l’ailleurs – sans même parler de la réalisation effective du projet migratoire – requiert un capital social et éducatif minimal. Cela signifie-t-il que les bailleurs européens doivent cesser de financer les programmes de création d’emplois, de formation, pour arriver à leurs fins politiques explicites – soit la réduction du nombre de migrants vers l’Europe sous un seuil jugé acceptable ? Répondre, sans cynisme ni angélisme, à cette question exige de repenser les termes du problème et la question elle-même.

L’Europe à l’épreuve du fait politique total

Si la question de la migration vers l’Iran et le Pakistan dépasse de bien loin les enjeux sociétaux et politiques présentés par les décideurs, opinions et médias européens, les drames individuels et les tragédies humaines restent en revanche identiques. On ne quitte pas son pays pour trouver un travail, on le quitte quand on est tenaillé par la peur, la crainte de la mort, l’absence de perspectives, et le rêve d’un ailleurs qui honore l’humanité en soi ; on le quitte surtout quand on peut se permettre de le faire, par l’accès à l’information, par l’entremise de réseaux économiques et par un tissu social suffisamment large pour tenter le pari absolu. Dans ce contexte, quel sens et quelles valeurs peut-on donner à l’aide au développement, en particulier européenne, en Afghanistan ? Comment redonner un poids effectif au vide des mots d’aujourd’hui qui peinent à masquer l’idéologie politique – maladroitement et inefficacement – à l’œuvre ? Une redéfinition du paradigme conceptuel qui non seulement guide les politiques et stratégies des gouvernements internationaux présents en Afghanistan, mais prévaut également dans les programmes de la plupart de leurs agences d’exécution est nécessaire. Les initiatives de stabilisation, de lutte contre la migration et contre l’extrémisme violent financés par USAID ou l’UE échouent tous – sans exception – parce qu’ils ne prennent pas la mesure de l’enjeu d’aujourd’hui et de demain.

Il s’agit en premier lieu de promouvoir des cadres d’action flexibles et de plus long terme (en particulier sur des questions telles que la migration) au lieu de s’abriter derrière le risque sécuritaire en Afghanistan ou les demandes populistes en Europe pour produire des programmes inefficaces et court-termistes. Le quick-and-dirty ne fonctionne pas en Afghanistan.

Il s’agit surtout de repenser les objectifs et les critères de réussite, sans chercher à développer pour dissuader, mais bien pour élargir la liberté et la capacité de choisir. Les recherches de Samuel Hall montrent qu’il est illusoire de prétendre influencer de manière substantielle les processus de décision – complexes, collectifs, non linéaires – liés à la migration en Afghanistan.

Ces analyses suggèrent également qu’il est nécessaire et possible d’améliorer l’intégration et le bien-être des jeunes – d’un point de vue social, économique ou psychosocial. Mais l’intégration ne doit pas être confondue avec un ancrage ou une dissuasion. Comme en témoigne une série de 50 discussions de groupe avec de jeunes Afghans à Kaboul, Mazar-e Charif, Hérat, Jalalabad, Koundouz, Kandahar, ainsi qu’en Iran, en Grèce et en Italie, pour compléter les analyses quantitatives, des participants se sont plaints d’un manque d’options. De nombreux jeunes se sentent impuissants et pris au piège de leur existence. Pour les intégrer dans les écosystèmes de demain – politiques, économiques, sociaux et culturels –, la question ne devrait pas être « Comment influencer les processus de décision et les choix des Afghans en matière de migration ? », mais plutôt « Comment accroître la capacité des jeunes Afghans – qu’ils soient candidats ou non à la migration vers les pays voisins ou l’Europe – à choisir leur vie en fonction d’un ensemble d’opportunités ou de libertés substantielles que les individus peuvent ou non exercer activement ? », par opposition à d’autres récits de bien-être axés sur des gains matériels à court terme, tels que des revenus ou des emplois. Le journaliste français Jean-Pierre Perrin rappelle qu’en Afghanistan, « les envahisseurs se succèdent à une cadence folle » : en 1220, 1370, 1526, 1713, 1738, 1837, 1842, 1879, 1919, 1979, et 2001 (8). Il est désormais temps de repenser les termes de la relation. Le prisme migratoire – fait politique total en Afghanistan – est sans aucun doute le plus pertinent pour y parvenir.

Réfugiés afghans en Iran et au Pakistan

Notes

(1) Au sens où Marcel Mauss décrit le don comme un fait social total, qui concerne tous les membres et institutions d’une société donnée, dit quelque chose sur tous ces membres et institutions et peut être étendu à tous les domaines sociaux (juridique, politique, économique, y compris matrimonial…) ; Essai sur le don : Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques, PUF, 2007.

(2) NRC et Samuel Hall, « Returning to what ? The challenges displaced Afghans face in securing durable solutions », 2018.

(3) IDMC, NRC et Samuel Hall, « Going “ home” to Displacement », 2017.

(4) UNAMA, « Afghanistan : Protection of Civilians in Armes Conflict, Annual Report 2018 », février 2019.

(5) Liza Schuster et Nassim Majidi, « What Happens Post-Deportation ? The Experience of Deported Afghans », in Migration Studies, 1 (2), 2013, p. 221-240.

(6) Nassim Majidi, « Afghanistan in 2017 : On the Receiving End of Forced Returns », Migration
Policy Institute, 2017.

(7) Samuel Hall, « Skills development, job creation, and migration intentions in Afghanistan and Somalia : Assessing the counterintuitive evidence », septembre 2018 ; « Youth migration intentions in Afghanistan and Somalia : rethinking decisions and aspirations », septembre 2018.

(8) Jean-Pierre Perrin, Le djihad contre le rêve d’Alexandre : En Afghanistan de 330 av. J.-C. à 2016, Seuil, 2017.

Légende de la photo : Enfants des rues au marché de Kaboul, en 2017.© Preethi Nallu

Article paru dans la revue Moyen-Orient n°42, « Afghanistan : blessures de guerres, espoirs de paix », juillet-septembre 2019.

À propos de l'auteur

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Nassim Majidi

Fondateur et directeur de Samuel Hall, centre de recherche sur les phénomènes migratoires ; chercheuse affiliée au Centre africain pour la migration et la société de l'université de Witwatersrand (Afrique du Sud) et au Feinstein International Centre de l'université de Tuffis (Etats-Unis).

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Hervé Nicolle

Fondateur et directeur de Samuel Hall, centre de recherche sur les phénomènes migratoires ; spécialisé sur l'Asie centrale et la Corne de l'Afrique ;

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