L’avenir des Forces aériennes suisses

Pour les Forces aériennes, ce serait alors l’occasion de retrouver des capacités de frappe au sol et de reconnaissance tactique. Sur le plan opérationnel, l’acquisition de nouveaux appareils de combat souligne ainsi les enjeux de demain pour les Forces aériennes. Au-delà des qualités intrinsèques de l’appareil, le choix devra prendre en compte les possibilités d’entraînement et de coopération offertes par le pays vendeur, l’indépendance opérationnelle et logistique dans le cadre du MCO des avions, mais aussi l’implication de la base industrielle et technologique nationale dans l’entretien de l’appareil, notamment à travers des offsets directs et indirects. Autant de points qui handicapent techniquement les concurrents américains, mais qui confèrent aussi à cet achat un caractère éminemment politique, surtout après le rejet par référendum du Gripen en 2014.

Le spectre de ce référendum entraîne d’ailleurs son lot de complications dans le programme Air2030. D’une part, afin de légitimer l’achat de nouveaux avions de combat et de l’inscrire dans le processus démocratique national, le DDPS devrait opter pour un arrêté de planification, potentiellement soumis à référendum. Une position qui tiendrait également lieu de compromis politique entre les tenants d’une procédure d’acquisition sans référendum, les partis qui valident le principe d’arrêté de planification, mais en demandant une enveloppe budgétaire plus importante et ceux qui, à l’inverse, envisagent de la réduire drastiquement. En laissant la possibilité au peuple d’avoir le dernier mot, on évite ainsi de nombreuses tergiversations politiques sur le fond et la forme de l’acquisition. En l’état actuel, le Conseil fédéral garderait le concept d’arrêté de planification pour les seuls avions de combat, les systèmes sol-air étant sanctuarisés par une procédure d’achat standard. Dans tous les cas, si référendum il devait y avoir, il porterait sur le principe de l’acquisition et aurait lieu à l’automne 2020, avant l’annonce des vainqueurs des compétitions. D’autre part, le fait de laisser au peuple la possibilité de s’exprimer, et donc de rejeter le renouvellement des capacités aériennes, impose des contraintes sur les formats. Ainsi, l’option la plus crédible sur le plan opérationnel, prévoyant l’achat de 55 à 70 avions de combat en plus des systèmes de défense à longue portée, nécessite un budget de 15 à 18 milliards de francs suisses, et est donc bien trop susceptible d’être rejetée par référendum. À l’inverse, l’option la moins chère, qui prévoyait le remplacement des Tiger, aurait imposé une nouvelle procédure d’achat au début des années 2020, avec un nouveau risque de rejet populaire.

En tout état de cause, il semble donc que le système de DSA bénéficiera d’un budget de 2 milliards de francs suisses (1,8 milliard d’euros). Le renouvellement des avions de combat aura droit à une enveloppe de 6 milliards (5,4 milliards d’euros), ce qui devrait permettre l’acquisition d’une trentaine d’appareils polyvalents avec leurs équipements associés. Les Forces aériennes promettent de réaliser une évaluation objective des différents concurrents. Néanmoins, comme en 2011, le choix final sera pris à l’échelon politique, après l’éventuel référendum. De quoi permettre aux impératifs diplomatiques de contrecarrer une nouvelle fois le choix des Forces aériennes, mais sans possibilité de contestation populaire. Reste à voir si le pouvoir alors en place acceptera de prendre à nouveau le risque de voir sa décision remise en cause publiquement par les cadres des Forces aériennes. Dans tous les cas, si le contexte diplomatique était amené à jouer un rôle dans le choix des équipements, il est pour l’heure impossible de prévoir de quel côté pencherait la balance, la diplomatie suisse oscillant régulièrement entre bras de fer et accords à l’amiable, que ce soit avec l’Union européenne ou avec les États‑Unis.

Pour la modernisation de la DCA, deux candidats s’opposent. L’américain Raytheon présente son Patriot avec le missile PAC‑3 MSE. Déjà sélectionné par une demi-­douzaine de pays, ce système est à la fois robuste et éprouvé, mais impose une logistique assez lourde. Face à lui, le consortium franco-italien Eurosam propose le système SAMP avec le missile Aster 30 Block 1NT, annoncé comme plus maniable et plus précis que le PAC‑3 américain. De conception plus moderne, facile à déployer, le système SAMP présente, comme le PAC‑3 MSE, des capacités antimissiles balistiques basiques, mais appréciables. Les radars des deux systèmes seront testés en Suisse entre août et septembre 2019, mais, comme pour la composante chasse, le choix du système ne sera pas annoncé avant la fin de 2020, pour une acquisition en 2022 et une livraison après 2025.

Sur le segment des avions de combat, les cartes ont été considérablement redistribuées au mois de juin lorsque Armasuisse, l’équivalent local de la DGA, annonçait l’élimination de Saab, alors dans l’incapacité de présenter une configuration opérationnelle de son Gripen E/F. À l’heure actuelle, c’est donc le Rafale qui semble prendre la tête de la compétition. À bien des égards, la procédure actuelle est encore plus avantageuse pour le Rafale que celle de 2011, puisqu’elle ne fixe plus un nombre précis d’avions, ce qui avantageait l’offre la moins chère sans prendre en compte la disponibilité opérationnelle éventuellement supérieure d’autres concurrents, en l’occurrence le Rafale. Si l’on prend en compte les liens forts entre Dassault Aviation et le Suisse RUAG d’une part, et la récente acquisition de Pilatus PC‑21 par l’armée de l’Air d’autre part, la situation est plus favorable que jamais pour le Rafale.

Face à lui, l’Eurofighter Typhoon peine à séduire. L’avion européen, en manque de crédits de développement, n’a remporté aucune compétition technique jusqu’à présent. Le F‑35 pourrait peut-être charmer les aviateurs suisses par ses systèmes de communication et sa conscience situationnelle de premier ordre, mais cette dernière ne peut être exploitée pleinement sans données en provenance d’AWACS et d’autres vecteurs déployés à longue distance, des systèmes dont la Suisse n’a aucun besoin. Ainsi, pour le Rafale, c’est sans doute le Super Hornet de Boeing qui représente la plus grande menace. Absent de la précédente compétition, il est en mesure de réutiliser une partie des équipements de maintenance et la totalité des armements du Hornet. Mais, surtout, il est vendu moins cher que le Rafale, et pourrait alors devenir la solution low cost de repli à la suite du retrait du Gripen. Reste encore, pour Boeing, à convaincre les pilotes suisses, ce qui est loin d’être gagné tant les capacités dynamiques de l’appareil sont en retrait, même face au Hornet de base.

Quel que soit l’avion sélectionné, si le budget reste fixé à 6 milliards de francs suisses, il sera difficile pour les avionneurs de proposer beaucoup plus qu’une quarantaine d’appareils, probablement moins. De quoi remplacer avantageusement les Hornet, mais sans compenser vraiment le retrait des Tiger II. Étant donné l’évolution des menaces à venir, même en comptant la présence bienvenue des nouveaux systèmes DSA, des Forces aériennes disposant de moins de 50 avions de combat auront d’énormes difficultés à assurer la protection active de l’espace aérien suisse, et donc sa neutralité effective, au-delà d’une période de deux ou trois semaines.

Légende de la photo en première page : Démonstration de vol à basse altitude d’un Hornet suisse au cours d’Axalp 2018. (© Fasttailwind/Shutterstock)

Article paru dans la revue DSI n°143, « Guerre de l’électronique : la Russie en pointe », septembre-octobre 2019.

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