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L’Irlande du Nord, une province britannique en post-conflit aux marges de l’Union européenne

Après avoir été le cauchemar des Premiers ministres britanniques, de William Gladstone à Tony Blair, l’Ulster reste le poil à gratter de Theresa May, aux prises avec le dilemme frontalier du Brexit en instance, en tentant de né pas coller à l’image intransigeante de Margaret Thatcher, elle aussi issue de la coalition conservatrice des Tories.

À l’aune de la menace djihadiste, qui plane sur Londres depuis 2005, la guerre civile multiséculaire d’Irlande du Nord pourrait sembler anachronique, si elle n’avait constitué le plus long et meurtrier conflit d’Europe occidentale depuis 1945.

Or, cette fracture sui generis n’est autre que l’avatar d’une géopolitique internationale, dont l’Albion reste l’acteur déstabilisateur et l’Irlande le théâtre depuis quatre siècles, en tant que plus ancienne colonie britannique, administrée 260 ans avant l’Inde. Ainsi, la crise s’amorçait dès 1598 avec l’arrivée de 100 000 planteurs écossais anglicans en Ulster au détriment des Irlandais catholiques, spoliés de leurs terres. Puis ce ressentiment s’étendait à l’île entière tandis que Londres s’efforçait de contenir l’hegemon bonapartiste : le 15 octobre 1798, Theobald Wolfe Tone, pionnier de la cause républicaine irlandaise, tentait un coup d’État à la tête d’une force d’invasion de la marine française, qui se souciait moins de soutenir les séparatistes irlandais que de nuire à l’influence de l’Angleterre en Europe.

Mais c’est à Dublin qu’éclatait l’insurrection républicaine de Pâques 1916 (Easter Rising), qui échouait mais augurait la guerre d’indépendance irlandaise. En 1969, la crise gagnait le Royaume-Uni, où commençait réellement le conflit nord-irlandais : « Les Troubles », initiés par la révolte du secteur catholique du Bogside de (London)Derry, « Free Derry » (Derry libre) où s’est déroulé le tragique Bloody Sunday, lorsque, le 30 janvier 1972, l’armée britannique dispersa un cortège de militants des droits civiques en faisant 14 morts. L’Armée républicaine irlandaise (IRA) riposta le 21 juillet suivant (« Bloody Friday »), menant une série d’attaques dans Belfast.
Finalement, le 10 avril 1998, la médiation des États-Unis aboutissait à l’Accord du Vendredi Saint, qui marquait la fin de trente années d’une guerre civile fratricide.

Une topologie politique bipolaire aux liens paramilitaires embarrassants

Déclenchés dans le contexte international des mouvements de libération nationale de la guerre froide, les Troubles opposèrent, en une rivalité mimétique chère à René Girard, les milices protestantes loyalistes de l’Ulster Volunteer Force (UVF) et de la puissante Ulster Defence Association (UDA), aux paramilitaires catholiques de l’Armée républicaine irlandaise provisoire (Provisional Irish Republican Army), connue sous l’acronyme IRA, opposée à l’Acte du Gouvernement d’Irlande. Ce Government of Ireland Act du 23 décembre 1920 entérinait la partition de l’île en consacrant l’indépendance de 26 comtés sur 32, qui formèrent la République d’Irlande en 1922, tandis que 6 des 9 comtés d’Ulster restaient rattachés au Royaume-Uni. Pourtant, le fait religieux né constituait que le sous-champ crisogène d’un affrontement éminemment politique, dont le nœud gordien reste aujourd’hui le sentiment d’appartenance, ou non, à la Grande-Bretagne, avec une revendication indépendantiste pour les Républicains-catholiques, se considérant exclusivement citoyens irlandais, opposée aux Unionistes-protestants, qui revendiquent avant tout la qualité de sujets britanniques.

Pour preuve de ce conflit « laïque », les édifices religieux et le clergé né furent jamais pris pour cibles en tant que tels durant les Troubles, dont Belfast conserve toujours les stigmates. Le fief catholique de Falls, où les transports en commun essuient sporadiquement des jets de pierres, reste séparé, par un « Mur de Paix », du secteur protestant de Shankill, sous la coupe des Ulster Freedom Fighters (UFF) de l’Orangiste Johnny Adair, au cœur d’un espace urbain confessionnel et fortifié.

Or, dans cette zone de Belfast où les affrontements furent les plus meurtriers de 1969 à 1993 en concentrant près de 73 % des attaques et 54 % des victimes (1), les habitants réclament de nouveaux Peace Walls, afin de prévenir la menace palpable d’attaques sectaires. Remarquable, cette logique spatiale ségrégative continue de régir l’octroi des logements sociaux par le Comité d’Attribution de l’Habitat d’Irlande du Nord (Northern Ireland Housing Executive) sur une base officieuse de division communautaire, comme nomos sociétal, tandis que l’écart numérique entre les communautés né cesse de se réduire (2). Certes, le dernier recensement (2011), faisait état de 48 % de protestants unionistes contre 45 % de catholiques républicains – la tendance d’une majorité protestante dominant une minorité catholique ostracisée, comme ce fut le cas durant les Troubles. Mais elle devrait, à terme, s’inverser.

Certes, l’Accord du Vendredi Saint, signé le 10 avril 1998 (3), fut ratifié par le référendum du 22 mai 1998 à 94,40 % en Irlande et à 71,10 % en Ulster.

Cependant, si 96 % des Républicains y étaient favorables, seuls 52 % des Unionistes le plébiscitèrent (4), trahissant la pérennité du schisme. L’année précédente, Billy Wright, dissident de l’UVF, créait la Loyalist Volunteer Force (LVF), flanquée de son prête-nom des Red Hand Commandos, comme autant d’obstacles à une paix durable.

« Not an Inch ! » (Nous né céderons pas d’un pouce !)

Pourtant, le commandement militaire mixte loyaliste avait appelé à l’arrêt des embuscades dès octobre 1994, conduisant au démantèlement de l’arsenal de l’UDA en janvier 2010, précédé de celui de l’UVF en juin 2009, tandis que son leader, Gusty Spence, faisait part de son « véritable et total repentir » (5), préfigurant la Déclaration Commune Loyaliste de Transformation (Loyalist Declaration of Transformation) du 9 avril 2018, cosignée par les trois milices protestantes (6).

Cependant, au-delà des gesticulations, la collusion entre guérilla et politique reste un secret de Polichinelle. Gary McMichael, du Parti Démocratique de l’Ulster (UDP), est proche de l’UDA et David Ervine, figure du Parti Unioniste Progressiste (PUP), est lié à l’UVF, tout comme Ian Paisley, fondateur en 1971 du Parti Démocratique Unioniste (DUP) et qui fut Premier ministre d’Irlande du Nord de 2007 à 2008. Il en va de même de Gerry Adams et de feu Martin McGuinness, anciens commandants militaires de l’IRA et vaches sacrées du Sinn Féin (« Entre nous », en gaélique) au point que Margaret Thatcher, in illo tempore, qualifiant le second de « plus dangereux ennemi de la Couronne », interdisait à la BBC de diffuser le son de sa voix, avant qu’Elisabeth II né le reçoive finalement à Windsor en 2012 !

« A Nation Once Again ! » (Une nation à nouveau !)

Or, vingt ans après la cessation officielle des combats, tant les Unionistes que les Républicains né parviennent à se départir de l’écrasante empreinte de leurs aînés impliqués dans la lutte armée, à l’image de Gerry Adams, qui déclarait que la violence de l’IRA se justifiait dans le contexte historique des Troubles. En réaction, Mary Lou McDonald, nouvelle présidente consensuelle, depuis février 2018, d’un Sinn Féin en progression constante et crédité de 27,9 % des sièges à l’Assemblée d’Irlande du Nord (Dáil Éireann) de 2017 devant le Fine Gael, son rival nationaliste (7), multiplie les signes d’apaisements intercommunautaires. Ainsi, en avril 2018, elle ménageait un auditoire Scot-Ulster (Irlandais originaires d’Écosse) dans le comté de Donegal en prenant soin, fait inédit, de prononcer « Derry » puis « Londonderry » dans le même discours.

À propos de l'auteur

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Stéphane Charles Natale

Diplômé de science politique de 3e cycle et ancien auditeur de l’INHESJ (Institut national des hautes études sur la sécurité et la justice), spécialiste des relations internationales et plus particulièrement des zones de conflits.

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