L’Irlande du Nord, une province britannique en post-conflit aux marges de l’Union européenne

Après avoir été le cauchemar des Premiers ministres britanniques, de William Gladstone à Tony Blair, l’Ulster reste le poil à gratter de Theresa May, aux prises avec le dilemme frontalier du Brexit en instance, en tentant de ne pas coller à l’image intransigeante de Margaret Thatcher, elle aussi issue de la coalition conservatrice des Tories. 

À l’aune de la menace djihadiste, qui plane sur Londres depuis 2005, la guerre civile multiséculaire d’Irlande du Nord pourrait sembler anachronique, si elle n’avait constitué le plus long et meurtrier conflit d’Europe occidentale depuis 1945.

Or, cette fracture sui generis n’est autre que l’avatar d’une géopolitique internationale, dont l’Albion reste l’acteur déstabilisateur et l’Irlande le théâtre depuis quatre siècles, en tant que plus ancienne colonie britannique, administrée 260 ans avant l’Inde. Ainsi, la crise s’amorçait dès 1598 avec l’arrivée de 100 000 planteurs écossais anglicans en Ulster au détriment des Irlandais catholiques, spoliés de leurs terres. Puis ce ressentiment s’étendait à l’île entière tandis que Londres s’efforçait de contenir l’hegemon bonapartiste : le 15 octobre 1798, Theobald Wolfe Tone, pionnier de la cause républicaine irlandaise, tentait un coup d’État à la tête d’une force d’invasion de la marine française, qui se souciait moins de soutenir les séparatistes irlandais que de nuire à l’influence de l’Angleterre en Europe.

Mais c’est à Dublin qu’éclatait l’insurrection républicaine de Pâques 1916 (Easter Rising), qui échouait mais augurait la guerre d’indépendance irlandaise. En 1969, la crise gagnait le Royaume-Uni, où commençait réellement le conflit nord-irlandais : « Les Troubles », initiés par la révolte du secteur catholique du Bogside de (London)Derry, « Free Derry » (Derry libre) où s’est déroulé le tragique Bloody Sunday, lorsque, le 30 janvier 1972, l’armée britannique dispersa un cortège de militants des droits civiques en faisant 14 morts. L’Armée républicaine irlandaise (IRA) riposta le 21 juillet suivant (« Bloody Friday »), menant une série d’attaques dans Belfast.
Finalement, le 10 avril 1998, la médiation des États-Unis aboutissait à l’Accord du Vendredi Saint, qui marquait la fin de trente années d’une guerre civile fratricide.

Une topologie politique bipolaire aux liens paramilitaires embarrassants

Déclenchés dans le contexte international des mouvements de libération nationale de la guerre froide, les Troubles opposèrent, en une rivalité mimétique chère à René Girard, les milices protestantes loyalistes de l’Ulster Volunteer Force (UVF) et de la puissante Ulster Defence Association (UDA), aux paramilitaires catholiques de l’Armée républicaine irlandaise provisoire (Provisional Irish Republican Army), connue sous l’acronyme IRA, opposée à l’Acte du Gouvernement d’Irlande. Ce Government of Ireland Act du 23 décembre 1920 entérinait la partition de l’île en consacrant l’indépendance de 26 comtés sur 32, qui formèrent la République d’Irlande en 1922, tandis que 6 des 9 comtés d’Ulster restaient rattachés au Royaume-Uni. Pourtant, le fait religieux ne constituait que le sous-champ crisogène d’un affrontement éminemment politique, dont le nœud gordien reste aujourd’hui le sentiment d’appartenance, ou non, à la Grande-Bretagne, avec une revendication indépendantiste pour les Républicains-catholiques, se considérant exclusivement citoyens irlandais, opposée aux Unionistes-protestants, qui revendiquent avant tout la qualité de sujets britanniques.

Pour preuve de ce conflit « laïque », les édifices religieux et le clergé ne furent jamais pris pour cibles en tant que tels durant les Troubles, dont Belfast conserve toujours les stigmates. Le fief catholique de Falls, où les transports en commun essuient sporadiquement des jets de pierres, reste séparé, par un « Mur de Paix », du secteur protestant de Shankill, sous la coupe des Ulster Freedom Fighters (UFF) de l’Orangiste Johnny Adair, au cœur d’un espace urbain confessionnel et fortifié.

Or, dans cette zone de Belfast où les affrontements furent les plus meurtriers de 1969 à 1993 en concentrant près de 73 % des attaques et 54 % des victimes (1), les habitants réclament de nouveaux Peace Walls, afin de prévenir la menace palpable d’attaques sectaires. Remarquable, cette logique spatiale ségrégative continue de régir l’octroi des logements sociaux par le Comité d’Attribution de l’Habitat d’Irlande du Nord (Northern Ireland Housing Executive) sur une base officieuse de division communautaire, comme nomos sociétal, tandis que l’écart numérique entre les communautés ne cesse de se réduire (2). Certes, le dernier recensement (2011), faisait état de 48 % de protestants unionistes contre 45 % de catholiques républicains – la tendance d’une majorité protestante dominant une minorité catholique ostracisée, comme ce fut le cas durant les Troubles. Mais elle devrait, à terme, s’inverser.

Certes, l’Accord du Vendredi Saint, signé le 10 avril 1998 (3), fut ratifié par le référendum du 22 mai 1998 à 94,40 % en Irlande et à 71,10 % en Ulster.

Cependant, si 96 % des Républicains y étaient favorables, seuls 52 % des Unionistes le plébiscitèrent (4), trahissant la pérennité du schisme. L’année précédente, Billy Wright, dissident de l’UVF, créait la Loyalist Volunteer Force (LVF), flanquée de son prête-nom des Red Hand Commandos, comme autant d’obstacles à une paix durable.

« Not an Inch ! » (Nous ne céderons pas d’un pouce !)

Pourtant, le commandement militaire mixte loyaliste avait appelé à l’arrêt des embuscades dès octobre 1994, conduisant au démantèlement de l’arsenal de l’UDA en janvier 2010, précédé de celui de l’UVF en juin 2009, tandis que son leader, Gusty Spence, faisait part de son « véritable et total repentir » (5), préfigurant la Déclaration Commune Loyaliste de Transformation (Loyalist Declaration of Transformation) du 9 avril 2018, cosignée par les trois milices protestantes (6).

Cependant, au-delà des gesticulations, la collusion entre guérilla et politique reste un secret de Polichinelle. Gary McMichael, du Parti Démocratique de l’Ulster (UDP), est proche de l’UDA et David Ervine, figure du Parti Unioniste Progressiste (PUP), est lié à l’UVF, tout comme Ian Paisley, fondateur en 1971 du Parti Démocratique Unioniste (DUP) et qui fut Premier ministre d’Irlande du Nord de 2007 à 2008. Il en va de même de Gerry Adams et de feu Martin McGuinness, anciens commandants militaires de l’IRA et vaches sacrées du Sinn Féin (« Entre nous », en gaélique) au point que Margaret Thatcher, in illo tempore, qualifiant le second de « plus dangereux ennemi de la Couronne », interdisait à la BBC de diffuser le son de sa voix, avant qu’Elisabeth II ne le reçoive finalement à Windsor en 2012 !

« A Nation Once Again ! » (Une nation à nouveau !)

Or, vingt ans après la cessation officielle des combats, tant les Unionistes que les Républicains ne parviennent à se départir de l’écrasante empreinte de leurs aînés impliqués dans la lutte armée, à l’image de Gerry Adams, qui déclarait que la violence de l’IRA se justifiait dans le contexte historique des Troubles. En réaction, Mary Lou McDonald, nouvelle présidente consensuelle, depuis février 2018, d’un Sinn Féin en progression constante et crédité de 27,9 % des sièges à l’Assemblée d’Irlande du Nord (Dáil Éireann) de 2017 devant le Fine Gael, son rival nationaliste (7), multiplie les signes d’apaisements intercommunautaires. Ainsi, en avril 2018, elle ménageait un auditoire Scot-Ulster (Irlandais originaires d’Écosse) dans le comté de Donegal en prenant soin, fait inédit, de prononcer « Derry » puis « Londonderry » dans le même discours.

Pourtant, c’est sous le long mandat Adams (1983-2018) que s’est opérée la mutation du Sinn Féin, qui est passé de la marge au centre du jeu politique, lorsque, à la faveur des élections générales à la Chambre des Communes de 1983, il a remporté la circonscription emblématique de Belfast-Ouest (8) (36,9 %) contre Joe Hendron (24,6 %), candidat du Parti Social-Démocrate et Travailliste (SDLP). En effet, amorcée dans le sillage de l’émotion suscitée en 1981 par la grève de la faim tragique des détenus républicains des H Blocks de la prison de Long Kesh, l’ascension du parti s’est confirmée lors des élections législatives du 7 mars 2007 où il prenait l’avantage définitif, avec 27 sièges, sur les 12 élus du vénérable SDLP – de même que le DUP remportait 28 sièges au détriment du Parti Unioniste d’Ulster (UUP), représenté par 10 députés à Westminster.

Cependant, l’arrivée d’Arlene Foster à la tête du DUP en 2015 et de Michelle O’Neil à la vice-présidence du Sinn Féin depuis 2018 révélait un aggiornamento cosmétique. Car, bien que n’ayant pas été directement engagées dans les Troubles, elles en incarnent l’héritage obédientiel radical.

En effet, le Sinn Féin, ancien vecteur politique de l’IRA, demeure d’essence révolutionnaire en revendiquant une nation irlandaise réunifiée sous son seul leadership, tandis que le DUP se targue d’avoir refusé de signer le seul accord de paix pérenne de toute l’histoire sanglante de l’Ulster.

Préoccupant, ce clivage bipolaire DUP-Sinn Féin continue de se renforcer au détriment des formations traditionnelles modérées, comme le SDLP, l’UUP, le Parti de l’Alliance (AP) ou Les Verts. Contre toute attente, l’Accord du Vendredi Saint a érigé une tribune exclusive à ces partis radicaux ayant renoncé à prôner l’action violente, mais qui continuent manifestement de soutenir leurs anciens paramilitaires. Plus grave, ils participent de la paralysie de l’exécutif nord-irlandais depuis le 9 janvier 2017, lorsque Martin McGuiness, alors vice-Premier ministre, quittait le gouvernement dévolutif d’union nationale de Stormont pour protester contre le détournement de subventions publiques consacrées à un programme d’énergies renouvelables d’un montant de 500 millions de livres, impliquant le Premier ministre Arlene Foster, qui démissionnait concomitamment.

De plus, le duo DUP-Sinn Féin reste prisonnier de son orthodoxie. Ainsi les Unionistes ont-ils permis à Theresa May, lors des élections générales de juin 2017, d’obtenir la majorité des sièges en s’alliant avec leurs 10 représentants, héritant d’un statut de faiseurs de roi, mais surtout de vassaux irlandais des Tories britanniques, héritiers thatchériens. De leur côté, les 18 députés du Sinn Féin continuent d’obéir à la consigne immuable de déserter les bancs de la Chambre Basse, mais de siéger au Dáil Éireann.

En effet, depuis 1692, tout parlementaire anglais devant prêter serment au souverain, les élus du Sinn Féin refusent de s’y plier en vertu de la doctrine de son fondateur Arthur Griffith, érigée dès 1905, sans laquelle le parti serait à l’image du Fianna Fail républicain de Micheál Martin, qui entrait dans le rang dès 1927. Et bien que cette posture prive leurs électeurs d’une représentation légitime au parlement britannique, les députés Sinn Féiners estiment avoir été élus exclusivement avec ce mandat abstentionniste !

L’émergence des néo-paramilitaires post-IRA

Surtout, le Sinn Féin, soutenu traditionnellement par la vieille garde de l’IRA, tente de rallier l’électorat radical républicain afin de bloquer la montée en puissance des paramilitaires dissidents, comme l’IRA-Continuité (Continuity IRA) et surtout l’IRA-Véritable (Real IRA) (9) à la suite de l’éclatement, en 2005, de la hiérarchie verticale de l’armée clandestine originelle. Depuis, cette nébuleuse de nucléides autonomes s’obstine à rejeter l’armistice des icônes républicaines, comme Gerry Adams, visé le 13 juillet 2018 par une attaque à l’explosif à son domicile de Belfast.

Rappelons que l’IRA-Véritable menait l’attentat à la voiture piégée d’Omagh (Comté de Tyrone) le 15 août 1998 (28 victimes) dans l’objectif de saborder l’Accord du Vendredi Saint conclu 4 mois auparavant. Actuellement, d’autres milices périphériques gravitent dans son orbite, comme la Nouvelle IRA (New IRA) créée en 2012, dont l’Action Républicaine Contre les Drogues (Republican Action Against Drugs) constitue le prête-nom caricatural et applique, depuis 2013, un nombre croissant de « punitions » (Punishment) à l’encontre des membres de la communauté catholique (64 en 2013 contre 101 en 2017). Ainsi, l’ancien champion de boxe Eamonn Magee, impliqué dans la vente de cocaïne au sein du quartier d’Ardoyne à Belfast, a-t-il été blessé par balle en guise d’unique et ultime avertissement.

De plus, les jeunes marginalisés des ghettos confessionnels sont de plus en plus en proie au suicide, dont l’Ulster conserve le plus haut taux de toute la Grande-Bretagne, 80 % des cas concernant des hommes âgés de 16 à 34 ans (10). Fait occulté depuis le traité de paix de 1998, le nombre de passages à l’acte (près de 4500 dont 297 en 2016 (11)) est plus important que celui des victimes de la guerre civile, qui vit pourtant la fin tragique de près de 4000 Irlandais. Réfugiés dans une violence nihiliste, ces Hoods (« jeunes à capuches ») harcèlent régulièrement les véhicules blindés des forces locales dans le quartier du Bogside de (London)Derry, qui connut en juillet 2018 cinq nuits d’affrontements avec les forces de sécurité, consécutivement aux traditionnelles marches orangistes.

Cherchant la reconnaissance de leurs aînés, desquels ils se sentent redevables, ils sont mus depuis l’enfance par des ressorts psycho-affectifs de deuil et d’injustice ; chacun colportant le récit de la mémoire d’un parent tombé l’arme à la main.

La reconversion délicate des soldats d’infortune…

Malgré l’esprit de l’Accord du Vendredi Saint, la reconversion des paramilitaires ayant survécu aux Troubles ainsi que la réinsertion des détenus bénéficiaires de la loi d’amnistie générale restent délicates en raison de la discrimination à l’emploi dont ils font l’objet, y compris dans les rangs unionistes, qui pourtant défendaient la Couronne en collusion avec les forces britanniques (12). En effet, Londres leur dénie le statut de victimes de dommages collatéraux et leur bloque l’accès aux unités locales de sécurité en vertu du Police Northern Ireland Act de 2000. Cependant, certains parviennent à intégrer des groupes d’entraide comme l’association loyaliste EPIC ou la républicaine COISTE. En revanche, le leader paramilitaire Tony Taylor, responsable du Republican Network For Unity, bien qu’amnistié en 1998, est à nouveau incarcéré depuis mars 2016, pour détention d’arme, ravivant de dangereuses tensions politiques à (London)Derry, fief républicain.

Cependant, si les anciens IRA-men que nous avons rencontrés déplorent les victimes civiles, tous revendiquent la fierté d’avoir défendu « la cause », dans un contexte d’état de guerre en Ulster, comme autant de crimes « ni punis, ni pardonnés », que dénonçait, en son temps, Hannah Arendt.
Lorsque l’Ulster rebat les cartes du Brexit…

En quittant le comté de Donegal pour rejoindre celui de (London)Derry, rien ne change le long de cette frontière invisible entre la République d’Irlande et l’Ulster britannique. Et pourtant, le 29 mars 2019, le Royaume-Uni se désolidarisera de l’UE, deux ans après avoir invoqué l’article 50 du traité de Bruxelles, entérinant le référendum du 23 juin 2016 (lors duquel l’Irlande du Nord avait voté à 56 % pour le maintien de la GB dans l’UE), assorti d’une période de transition qui prendra fin le 31 décembre 2020. À cette date, la Grande-Bretagne devra quitter l’Union douanière et établir une frontière, terrestre ou maritime, ou alors s’y maintenir en bénéficiant d’un régime d’exception, en vertu de la loi promulguée le 26 juin 2018 par Elisabeth II ; les exemples suisse ou norvégien constituant pour Londres, tout à la fois, des modèles et des épouvantails.

Car, désormais la gestion de la frontière irlandaise s’impose avec une acuité intrusive dans les négociations du Brexit tel un Rubik’s Cube politique, que Londres manipule en tous sens, au point d’envisager que l’Irlande du Nord puisse constituer une zone douanière séparée du reste du Royaume-Uni, à l’instar du statut de Hong Kong, cette ancienne colonie que Margaret Thatcher rendait en 1997 à la République populaire de Chine, après 156 ans d’administration britannique.

Toutefois, le rétablissement d’infrastructures frontalières le long des 450 kilomètres séparant les deux États souverains depuis le traité anglo-irlandais du 6 décembre 1921 bouleverserait le statu quo ante, car, conformément aux termes de l’Accord du Vendredi Saint, Londres et Dublin doivent rester partenaires au sein de l’Union européenne. Ainsi, le Brexit relance la question Nord/Sud et, en filigrane, le débat passionné sur la partition de l’île et son éventuelle réunification.

Si l’accord de paix ne put prévenir la tragédie d’Omagh, il conserve cependant le mérite d’avoir engagé une sortie de crise durable, dont les signataires demeurent les témoins devant l’Histoire. Et, s’il ne saurait représenter un Bill of Rights de l’Irlande du Nord, ce document reste le centre de gravité de sa stabilité politique, en garantissant l’appartenance de l’Ulster au Royaume-Uni, tant que la majorité de ses habitants le souhaitera.

Cependant, il se trouve fragilisé par cette conséquence prévisible mais non anticipée du Brexit, comme le soulignait Tony Blair, opposé à la sortie de l’UE, considérant une éventuelle frontière comme « un désastre pour l’accord de paix ». En effet, une frontière matérialisée serait immanquablement perçue comme un acte politique clivant par les Irlandais divisés depuis 1921, au risque de figurer un nouveau « mur de Berlin », théâtre symbolique d’un affrontement opportuniste pour les factions dissidentes, en quête d’une provocation de Londres (13).

Quant à Dublin, qui soutient la réunification irlandaise du bout des lèvres, son Premier ministre Leo Varadkar reste vent debout contre l’établissement d’une frontière, qui aurait une répercussion sur les flux de marchandises et les taxes douanières, ainsi qu’un impact psychologique majeur mais ignoré sur les 30 000 entrepreneurs, transporteurs et fermiers, des comtés frontaliers de London(Derry) et du Donegal. Mais qui se souvient encore du contentieux douanier entre Dublin et Londres, qui plombait les échanges transfrontaliers ferroviaires en isolant (London)Derry, de 1932 à 1938 ?

Dès lors, martelant à l’envi qu’elle ne voulait pas de « Hard Border », que ce soit pour l’Irlande du Nord, l’Angleterre, l’Écosse ou le Pays de Galles, Theresa May continue néanmoins de jouer la montre et propose d’ériger une « Smart Border » intégrant une « facilitation maximale (de flux transfrontaliers) », reposant sur une technologie sophistiquée de contrôle, non encore communiquée, qui sidère la classe politique, à l’instar de Steven Agnew, leader des Verts de Belfast, qui la taxait de « nouvelle licorne » impossible à mettre en œuvre, ou encore provoquait la démission de David Davis, ministre en charge du Brexit et de son adjoint Steve Baker, suivi du départ fracassant de Boris Johnson, chef de file des Brexiters, qui qualifiait de « dément » le projet de nouvelle union douanière du gouvernement May, révélant ainsi une fracture inédite à Downing Street, aggravée par le sommet stérile du 28 juin 2018, entre Bruxelles et Londres.

Le cas échéant, Londres percevrait les bénéfices douaniers des marchandises transitant par le Royaume-Uni à destination des États membres de l’UE, tout en appliquant son propre régime de taxes aux biens destinés à son marché intérieur.

Aussi le Français Michel Barnier, négociateur de l’UE pour le Brexit, préconisait-il, en attendant une solution définitive, d’accorder aux comtés d’Irlande du Nord un statut spécial, en les intégrant dans l’union douanière libre européenne et le marché unique, a contrario du reste de la Grande-Bretagne. Or, cette hypothèse soutenue par les milieux d’affaires londoniens, établirait, de facto, une union économique avec la République d’Irlande, qui ne manquerait pas d’être interprétée par le Sinn Féin, pro-européen malgré ses critiques acerbes des politiques économiques d’austérité de Bruxelles, comme un pas symbolique vers la réunification de l’île. Car les Vingt-Huit bénéficient d’une image positive de faiseurs de paix, comme en atteste le financement du « Pont de la Paix » de (London)Derry, reliant les quartiers protestants et catholiques.

Cependant, les Unionistes, Brexiters convaincus, refusent catégoriquement que l’Ulster bénéficie d’un statut différent des autres provinces britanniques, pour des raisons politiques, économiques et surtout constitutionnelles, au risque de créer un préalable remarquable aux velléités séparatistes solidaires écossaise et galloise. C’est pour les mêmes raisons qu’ils rejetaient l’Accord anglo-irlandais d’Hillsborough du 15 novembre 1985 proposant une coopération Nord-Sud, avec un regard de Dublin sur Belfast, qualifié d’ingérence dans la politique intérieure britannique.

Force est de déplorer que la province disputée d’Irlande du Nord, voisine de Dublin apaisée, n’a pas su encaisser les dividendes de la paix. Son avenir politique reste encore incertain, vingt ans après l’Accord du Vendredi Saint car, en deçà des murs et des postures, ce sont les cœurs et les esprits qui restent meurtris et divisés. Signe que la page des Troubles n’est pas prête de se tourner en Ulster, où chaque camp revendique d’aller, seul et à n’importe quel prix, dans le sens de l’Histoire en marche.

Notes

(1) Florine Ballif, « Les peacelines de Belfast, entre maintien de l’ordre et gestion urbaine », Cultures & Conflits no 73, printemps 2009.

(2) The Scotsman, 20 avril 2018.

(3) L’Accord du Vendredi Saint (Good Friday Agreement) ou Accord de Belfast (Belfast Agreement) fut conclu, sous les auspices de William « Bill » Clinton, entre Tony Blair et Bertie Ahern, assortis des leaders politiques représentant les groupes paramilitaires républicains et loyalistes, dont John Hume du Parti Social-Démocrate et Travailliste (SDLP), David Trimble du Parti Unioniste d’Ulster (UUP), Gerry Adams du Sinn Féin, David Ervine du Parti Unioniste Progressiste (PUP) et Gary McMichael de l’Ulster Democratic Party (UDP), tandis que le Parti Démocratique Unioniste (DUP) du révérend Ian Paisley rompait les négociations.

(4) Pierre Joannon, « Irlande du Nord dans la tourmente de la paix », Politique Internationale, no 90, hiver 2001.

(5) The Irish Times, 23 avril 2018.

(6) « Nous attirons l’attention sur le fait que, même en cas de recours par les Républicains à une politique de discorde identitaire, nous continuerons à soutenir notre engagement au processus de paix » (http://​cain​.ulst​.ac​.uk).

(7) Sondage Sunday Times/Behaviour and Attitudes du 19 mai 2018 in Rollingnews​.ie.

(8) Access Research Knowledge (ARK) NI, le 16 février 2002.

(9) Fondé en 1997, le Mouvement des 32 Comtés Souverains (32 County Sovereignty Movement) revendique 20 attaques, dont celle du 12 avril 2010 contre le MI5 à Belfast.

(10) B. Bunting, C. Corry, S. O’Neill, A. Moore, T. Benson, D. McFeeters, « Death by Suicide : A report based on the Northern Ireland coroner’s database », Public Health Agency, 2012.

(11) Northern Ireland Statistics and Research Agency (NISRA), 2017.

(12) Témoignages du policier John Stalker de la Royal Ulster Constabulary et de l’agent Peter Wright du MI6, sur la base du rapport de Patrick Walker, directeur général du MI5 de 1988 à 1992 in The Guardian du 3 mai 2018.

(13) Déclaration publique du 2 avril 2018 à (London)Derry, d’un militant encagoulé du Comité commémoratif de Derry 1916, lors de la traditionnelle parade de Pâques.

Légende de la photo en première page : Le pont de la Paix à 
(London)Derry, en Irlande du Nord, reliant les quartiers protestants et catholiques de la ville qui a vu se dérouler les événements du tristement célèbre « Bloody Sunday ». Vingt ans après la signature de l’accord du Vendredi Saint du 10 avril 1998, qui mit fin à trente ans de guerre civile entre républicains catholiques et unionistes protestants, l’Ulster se retrouve confrontée, sur fond de tensions communautaires mal éteintes, à une équation identitaire encore compliquée par le choix britannique de sortir de l’Union européenne. (© Shutterstock/Madrugada Verde)

Article paru dans la revue Diplomatie n°94, « Russie : le monde selon Poutine », septembre-octobre 2018.

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