L’Irlande du Nord, une province britannique en post-conflit aux marges de l’Union européenne

En effet, depuis 1692, tout parlementaire anglais devant prêter serment au souverain, les élus du Sinn Féin refusent de s’y plier en vertu de la doctrine de son fondateur Arthur Griffith, érigée dès 1905, sans laquelle le parti serait à l’image du Fianna Fail républicain de Micheál Martin, qui entrait dans le rang dès 1927. Et bien que cette posture prive leurs électeurs d’une représentation légitime au parlement britannique, les députés Sinn Féiners estiment avoir été élus exclusivement avec ce mandat abstentionniste !

L’émergence des néo-paramilitaires post-IRA

Surtout, le Sinn Féin, soutenu traditionnellement par la vieille garde de l’IRA, tente de rallier l’électorat radical républicain afin de bloquer la montée en puissance des paramilitaires dissidents, comme l’IRA-Continuité (Continuity IRA) et surtout l’IRA-Véritable (Real IRA) (9) à la suite de l’éclatement, en 2005, de la hiérarchie verticale de l’armée clandestine originelle. Depuis, cette nébuleuse de nucléides autonomes s’obstine à rejeter l’armistice des icônes républicaines, comme Gerry Adams, visé le 13 juillet 2018 par une attaque à l’explosif à son domicile de Belfast.

Rappelons que l’IRA-Véritable menait l’attentat à la voiture piégée d’Omagh (Comté de Tyrone) le 15 août 1998 (28 victimes) dans l’objectif de saborder l’Accord du Vendredi Saint conclu 4 mois auparavant. Actuellement, d’autres milices périphériques gravitent dans son orbite, comme la Nouvelle IRA (New IRA) créée en 2012, dont l’Action Républicaine Contre les Drogues (Republican Action Against Drugs) constitue le prête-nom caricatural et applique, depuis 2013, un nombre croissant de « punitions » (Punishment) à l’encontre des membres de la communauté catholique (64 en 2013 contre 101 en 2017). Ainsi, l’ancien champion de boxe Eamonn Magee, impliqué dans la vente de cocaïne au sein du quartier d’Ardoyne à Belfast, a-t-il été blessé par balle en guise d’unique et ultime avertissement.

De plus, les jeunes marginalisés des ghettos confessionnels sont de plus en plus en proie au suicide, dont l’Ulster conserve le plus haut taux de toute la Grande-Bretagne, 80 % des cas concernant des hommes âgés de 16 à 34 ans (10). Fait occulté depuis le traité de paix de 1998, le nombre de passages à l’acte (près de 4500 dont 297 en 2016 (11)) est plus important que celui des victimes de la guerre civile, qui vit pourtant la fin tragique de près de 4000 Irlandais. Réfugiés dans une violence nihiliste, ces Hoods (« jeunes à capuches ») harcèlent régulièrement les véhicules blindés des forces locales dans le quartier du Bogside de (London)Derry, qui connut en juillet 2018 cinq nuits d’affrontements avec les forces de sécurité, consécutivement aux traditionnelles marches orangistes.

Cherchant la reconnaissance de leurs aînés, desquels ils se sentent redevables, ils sont mus depuis l’enfance par des ressorts psycho-affectifs de deuil et d’injustice ; chacun colportant le récit de la mémoire d’un parent tombé l’arme à la main.

La reconversion délicate des soldats d’infortune…

Malgré l’esprit de l’Accord du Vendredi Saint, la reconversion des paramilitaires ayant survécu aux Troubles ainsi que la réinsertion des détenus bénéficiaires de la loi d’amnistie générale restent délicates en raison de la discrimination à l’emploi dont ils font l’objet, y compris dans les rangs unionistes, qui pourtant défendaient la Couronne en collusion avec les forces britanniques (12). En effet, Londres leur dénie le statut de victimes de dommages collatéraux et leur bloque l’accès aux unités locales de sécurité en vertu du Police Northern Ireland Act de 2000. Cependant, certains parviennent à intégrer des groupes d’entraide comme l’association loyaliste EPIC ou la républicaine COISTE. En revanche, le leader paramilitaire Tony Taylor, responsable du Republican Network For Unity, bien qu’amnistié en 1998, est à nouveau incarcéré depuis mars 2016, pour détention d’arme, ravivant de dangereuses tensions politiques à (London)Derry, fief républicain.

Cependant, si les anciens IRA-men que nous avons rencontrés déplorent les victimes civiles, tous revendiquent la fierté d’avoir défendu « la cause », dans un contexte d’état de guerre en Ulster, comme autant de crimes « ni punis, ni pardonnés », que dénonçait, en son temps, Hannah Arendt.
Lorsque l’Ulster rebat les cartes du Brexit…

En quittant le comté de Donegal pour rejoindre celui de (London)Derry, rien ne change le long de cette frontière invisible entre la République d’Irlande et l’Ulster britannique. Et pourtant, le 29 mars 2019, le Royaume-Uni se désolidarisera de l’UE, deux ans après avoir invoqué l’article 50 du traité de Bruxelles, entérinant le référendum du 23 juin 2016 (lors duquel l’Irlande du Nord avait voté à 56 % pour le maintien de la GB dans l’UE), assorti d’une période de transition qui prendra fin le 31 décembre 2020. À cette date, la Grande-Bretagne devra quitter l’Union douanière et établir une frontière, terrestre ou maritime, ou alors s’y maintenir en bénéficiant d’un régime d’exception, en vertu de la loi promulguée le 26 juin 2018 par Elisabeth II ; les exemples suisse ou norvégien constituant pour Londres, tout à la fois, des modèles et des épouvantails.

Car, désormais la gestion de la frontière irlandaise s’impose avec une acuité intrusive dans les négociations du Brexit tel un Rubik’s Cube politique, que Londres manipule en tous sens, au point d’envisager que l’Irlande du Nord puisse constituer une zone douanière séparée du reste du Royaume-Uni, à l’instar du statut de Hong Kong, cette ancienne colonie que Margaret Thatcher rendait en 1997 à la République populaire de Chine, après 156 ans d’administration britannique.

Toutefois, le rétablissement d’infrastructures frontalières le long des 450 kilomètres séparant les deux États souverains depuis le traité anglo-irlandais du 6 décembre 1921 bouleverserait le statu quo ante, car, conformément aux termes de l’Accord du Vendredi Saint, Londres et Dublin doivent rester partenaires au sein de l’Union européenne. Ainsi, le Brexit relance la question Nord/Sud et, en filigrane, le débat passionné sur la partition de l’île et son éventuelle réunification.

Si l’accord de paix ne put prévenir la tragédie d’Omagh, il conserve cependant le mérite d’avoir engagé une sortie de crise durable, dont les signataires demeurent les témoins devant l’Histoire. Et, s’il ne saurait représenter un Bill of Rights de l’Irlande du Nord, ce document reste le centre de gravité de sa stabilité politique, en garantissant l’appartenance de l’Ulster au Royaume-Uni, tant que la majorité de ses habitants le souhaitera.

Cependant, il se trouve fragilisé par cette conséquence prévisible mais non anticipée du Brexit, comme le soulignait Tony Blair, opposé à la sortie de l’UE, considérant une éventuelle frontière comme « un désastre pour l’accord de paix ». En effet, une frontière matérialisée serait immanquablement perçue comme un acte politique clivant par les Irlandais divisés depuis 1921, au risque de figurer un nouveau « mur de Berlin », théâtre symbolique d’un affrontement opportuniste pour les factions dissidentes, en quête d’une provocation de Londres (13).

Quant à Dublin, qui soutient la réunification irlandaise du bout des lèvres, son Premier ministre Leo Varadkar reste vent debout contre l’établissement d’une frontière, qui aurait une répercussion sur les flux de marchandises et les taxes douanières, ainsi qu’un impact psychologique majeur mais ignoré sur les 30 000 entrepreneurs, transporteurs et fermiers, des comtés frontaliers de London(Derry) et du Donegal. Mais qui se souvient encore du contentieux douanier entre Dublin et Londres, qui plombait les échanges transfrontaliers ferroviaires en isolant (London)Derry, de 1932 à 1938 ?

Dès lors, martelant à l’envi qu’elle ne voulait pas de « Hard Border », que ce soit pour l’Irlande du Nord, l’Angleterre, l’Écosse ou le Pays de Galles, Theresa May continue néanmoins de jouer la montre et propose d’ériger une « Smart Border » intégrant une « facilitation maximale (de flux transfrontaliers) », reposant sur une technologie sophistiquée de contrôle, non encore communiquée, qui sidère la classe politique, à l’instar de Steven Agnew, leader des Verts de Belfast, qui la taxait de « nouvelle licorne » impossible à mettre en œuvre, ou encore provoquait la démission de David Davis, ministre en charge du Brexit et de son adjoint Steve Baker, suivi du départ fracassant de Boris Johnson, chef de file des Brexiters, qui qualifiait de « dément » le projet de nouvelle union douanière du gouvernement May, révélant ainsi une fracture inédite à Downing Street, aggravée par le sommet stérile du 28 juin 2018, entre Bruxelles et Londres.

Le cas échéant, Londres percevrait les bénéfices douaniers des marchandises transitant par le Royaume-Uni à destination des États membres de l’UE, tout en appliquant son propre régime de taxes aux biens destinés à son marché intérieur.

Aussi le Français Michel Barnier, négociateur de l’UE pour le Brexit, préconisait-il, en attendant une solution définitive, d’accorder aux comtés d’Irlande du Nord un statut spécial, en les intégrant dans l’union douanière libre européenne et le marché unique, a contrario du reste de la Grande-Bretagne. Or, cette hypothèse soutenue par les milieux d’affaires londoniens, établirait, de facto, une union économique avec la République d’Irlande, qui ne manquerait pas d’être interprétée par le Sinn Féin, pro-européen malgré ses critiques acerbes des politiques économiques d’austérité de Bruxelles, comme un pas symbolique vers la réunification de l’île. Car les Vingt-Huit bénéficient d’une image positive de faiseurs de paix, comme en atteste le financement du « Pont de la Paix » de (London)Derry, reliant les quartiers protestants et catholiques.

Cependant, les Unionistes, Brexiters convaincus, refusent catégoriquement que l’Ulster bénéficie d’un statut différent des autres provinces britanniques, pour des raisons politiques, économiques et surtout constitutionnelles, au risque de créer un préalable remarquable aux velléités séparatistes solidaires écossaise et galloise. C’est pour les mêmes raisons qu’ils rejetaient l’Accord anglo-irlandais d’Hillsborough du 15 novembre 1985 proposant une coopération Nord-Sud, avec un regard de Dublin sur Belfast, qualifié d’ingérence dans la politique intérieure britannique.

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