L’Indo-Pacifique, une reconstruction régionale fondée sur l’affirmation du maritime dans les relations internationales et stratégiques asiatiques

Ceux-ci renvoient à la notion de connectivité maritime et supposent une meilleure connaissance et un plus grand contrôle des États sur leurs espaces marins et leurs ressources. Ainsi, en quelques années, le concept de connaissance du domaine maritime s’est imposé dans les cercles institutionnels et maritimes déjà mobilisés par la lutte contre la piraterie somalienne. Sous une apparente neutralité, en partie due à son contenu technique, ce concept est devenu la référence et le catalyseur de nouvelles pratiques de sécurité maritime à l’œuvre dans l’espace indo-pacifique.

La BRI chinoise a fait de la connectivité maritime et de la modernisation des infrastructures portuaires un thème important de rivalités stratégiques et économiques mais aussi de potentielles coopérations dans l’espace indo-pacifique. Le désenclavement de l’Éthiopie, les projets de développement du Couloir économique Chine/Pakistan (CECP), centré sur le port pakistanais de Gwadar, ou l’initiative Bangladesh-Inde-Chine-Myanmar (BICM) pourraient modifier le potentiel commercial et la croissance bleue d’un grand nombre de pays du littoral. Le Japon est lui-même très actif dans la promotion de projets de modernisation sous-régionaux tels le corridor de croissance Asie-Afrique (Asia-Africa Growth Corridor, AAGC). Toutefois, ces offres de développement s’adressant à des communautés maritimes disparates ont besoin de s’appuyer sur des plateformes institutionnelles susceptibles d’aider à modeler une vision commune de la sécurité maritime à l’échelle régionale. Il s’agit d’éviter que la compétition montante entre l’Inde, la Chine et les États-Unis n’aboutisse à morceler davantage une région déjà vulnérable de par sa vaste échelle et les défis de sécurité maritime qu’elle connaît. Or, l’architecture de sécurité régionale construite autour des forums de l’ASEAN, de l’Indian Ocean Rim Association (IORA) et de l’Indian Ocean Naval Symposium (IONS) manque de cohésion.

La connaissance du domaine maritime, élément clef de la souveraineté de l’État

Le concept de MDA s’est imposé en quelques années comme un thème de coopération prioritaire pour les marines, garde-côtes et agences maritimes de l’Indo-Pacifique. Il vise à augmenter la connaissance de la situation à la mer de façon à répondre à l’ensemble des scénarios de crise pouvant s’y développer. La plupart des pays riverains ont de vastes zones économiques exclusives mais des capacités de surveillance limitées pour un contrôle efficace de leur souveraineté. Une meilleure MDA permettrait une surveillance continue et aiderait à identifier toute menace, notamment celles liées à des trafics criminels prévalant dans la zone, comme la drogue et la traite d’êtres humains. La signature d’accords concernant le white shipping (le trafic marchand) a contribué à renforcer les échanges d’informations maritimes entre certains grands acteurs, comme les États-Unis, l’Inde et la France. En 2018, l’Inde a mis sur pied un Centre régional de fusion de l’information maritime avec l’objectif de renforcer le partage d’information dans l’ensemble de l’océan Indien. Elle s’est inspirée en cela du Centre de fusion de Changi, créé par la marine singapourienne. Ces centres ont vocation à interagir entre eux et le Centre régional de fusion nouvellement établi à Madagascar afin d’obtenir l’image maritime la plus large.

Les nouveaux acteurs de l’État en mer

L’importance de la MDA permet de comprendre l’accent mis sur le développement des flottes de garde-côtes régionales et leur posture de défenseurs privilégiés des souverainetés maritimes étatiques. Le rôle du Japon dans le développement des flottes de garde-côtes d’Asie du Sud-Est depuis les années 1990 est à cet égard emblématique. Tokyo s’est ainsi servi de son corps de garde-côtes comme d’un outil de soft power afin de protéger ses intérêts maritimes menacés par la piraterie dans le détroit de Malacca et de nouer des coopérations actives avec les Philippines, la Malaisie et le Vietnam aux prises avec l’intransigeance chinoise en mer de Chine du Sud. Tokyo, également confronté à de graves tensions avec la Chine qui lui dispute les îles Senkaku, en mer de l’Est, s’efforce de limiter ses opérations à l’envoi de garde-côtes pour éloigner les bateaux de pêche chinois de ses eaux territoriales. Le recours à des unités de police maritime ou « bateaux blancs » (car leur coque est blanche, par opposition aux bâtiments gris de la marine de guerre) évite de « militariser » un conflit territorial qui pourrait prendre autrement des proportions politiques trop fortes. Ce souci du profil bas a contribué à fixer un standard de comportement pour les États de la mer de Chine face à l’agressivité des revendications chinoises. L’objectif du Japon est de montrer comment une composante de garde-côtes, effectuant ses activités de police maritime sans recours excessif à la force et disposant d’armements légers, peut remplir une fonction sécuritaire précise tout en restant ouverte à toute coopération.

Cette flexibilité est d’autant plus nécessaire que les équilibres maritimes ont été perturbés par l’arrivée d’une composante maritime au statut hybride.

Celle-ci est constituée de forces paramilitaires et irrégulières généralement désignées comme des « milices maritimes ». Embarquées sur des bâtiments de pêche, ces milices majoritairement d’origine chinoise opèrent en groupe compact et constituent une force d’appoint des éléments de la marine de guerre ou des garde-côtes envoyés par la Chine en opération dans des zones contestées.

Confrontées à la perception globale du développement de l’insécurité maritime, certaines puissances régionales ont épousé le concept d’Indo-Pacifique pour essayer de maintenir l’équilibre des forces maritimes régionales à leur avantage. À leurs yeux, l’accélération de la modernisation navale chinoise, la politique du fait accompli de Pékin en mer de Chine du Sud et l’expansion du rayon d’action de la marine de l’APL vers le Pacifique génèrent un ordre maritime instable dont par ailleurs la Chine conteste les fondements normatifs. Pour autant, l’élaboration de nouveaux partenariats de sécurité et la mise en place de cadres de coopération plus opérationnels n’apportent qu’une réponse à dominante militaire.

Notes

(1) Pékin revendique la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale en s’appuyant sur des droits historiques et un tracé en neufs traits englobant les trois quarts de la zone. Elle y mène d’énormes opérations de remblaiement d’îlots, transformant des récifs coralliens en ports, pistes d’atterrissage et infrastructures diverses.

(2) Marianne Péron-Doise, « La route maritime de la soie dans l’océan Indien : une nouvelle conception de la puissance maritime par la Chine », Études Internationales, printemps 2018, p. 569-591.

(3) Hillary Clinton, « America’s engagement in the Asia Pacific », 28 octobre 2010 (https://​www​.cfr​.org/​a​s​i​a​-​a​n​d​-​p​a​c​i​f​i​c​-​c​l​i​n​t​o​n​s​-​s​p​e​e​c​h​-​a​m​e​r​i​c​a​s​-​e​n​g​a​g​e​m​e​n​t​-​a​s​i​a​-​p​a​c​i​f​i​c​-​o​c​t​o​b​e​r​-​2​0​1​0​/​p​2​3​280).

(4) David Scott, « Naval deployments, exercises and the geometry of strategic partnership in the Indo-Pacific », CIMSEC, 8 juillet 2019 (http://​cimsec​.org/​n​a​v​a​l​-​d​e​p​l​o​y​m​e​n​t​s​-​e​x​e​r​c​i​s​e​s​-​a​n​d​-​t​h​e​-​g​e​o​m​e​t​r​y​-​o​f​-​s​t​r​a​t​e​g​i​c​-​p​a​r​t​n​e​r​s​h​i​p​s​-​i​n​-​t​h​e​-​i​n​d​o​-​p​a​c​i​f​i​c​/​4​0​781).

Légende de la photo en première page : Le 26 juillet 2018, des navires de 26 nations participent à l’exercice « RIMPAC 2018 », organisé par les États-Unis au large des côtes d’Hawaï. Bien que la Chine ait été initialement invitée à participer à ces exercices, Washington a retiré son invitation en raison de « la poursuite de la militarisation par la Chine des territoires contestés en mer de Chine méridionale », qui ne ferait « que générer des tensions et déstabiliser la région ». (© US Navy/Dylan Kinee)

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