Manœuvres « Grand Prophète 9 » : Les capacités « anti-accès » de l’Iran et les missions de ses deux marines

Depuis 1979, et le renversement du régime du Shah, les forces navales iraniennes comprennent deux composantes indépendantes : la marine de la République islamique (IRIN), héritière de la marine impériale dont elle conserve à sa création les jeunes cadres, les grands bâtiments et des pratiques (dont le système de numéros de coque), et la marine des Gardiens de la révolution (IRGCN), composée d’embarcations rapides et de batteries de missiles côtiers. L’une et l’autre constituent deux entités bien entraînées, bien entretenues et complémentaires. Rivales par essence, mais habituées à coexister et à combiner leurs forces sous une direction commune, les deux marines ne semblent pas – a priori – avoir coopéré dans la neuvième édition de l’exercice naval et amphibie des Gardiens de la révolution, « Grand Prophète », qui s’est déroulée du 25 au 28 février 2015 dans le détroit d’Ormuz.

Exercice « anti-accès »

D’une durée de trois jours, les manœuvres « Grand Prophète 9 » visent clairement les États-Unis. Le clou de la démonstration consiste à couler une maquette aux deux tiers d’un porte-avions américain de classe Nimitz au large de l’île de Larak. Selon la terminologie du Pentagone, il s’agit d’un exercice « anti-accès » destiné à démontrer au monde et au peuple iranien que la République islamique est bien la gardienne du golfe « Persique » dont elle peut interdire l’entrée. Mais en raison de la négociation qui a lieu à Genève sur la démilitarisation du programme nucléaire iranien en échange d’une levée des sanctions occidentales, ni le président Rohani ni aucun de ses ministres ne s’associent aux manifestations qui accompagnent « Grand Prophète 9 ».

Depuis l’avènement à la présidence en 2013 d’Hassan Rohani, aucun incident sérieux n’oppose les forces iraniennes et américaines, facilitant l’établissement d’un dialogue direct entre Téhéran et Washington. Repoussée jusqu’au 30 juin, la conclusion définitive d’un accord sur le nucléaire devrait contraindre l’Iran à n’utiliser que 6 000 de ses 20 000 centrifugeuses et seulement les plus anciennes, du type IR‑1. L’enrichissement devra être limité à 3,67 %, contre 90 % pour la production d’un uranium de qualité militaire.

Effet médiatique

Porte-parole des Gardiens de la révolution, le général Ramezan Sharif donne les raisons de l’exercice, notant que « pour la première fois, des exercices militaires sont combinés avec une opération psychologique et médiatique ». Affirmant que l’Iran a conduit par le passé de nombreux exercices « sans en partager les résultats avec la presse, pour ne pas dévoiler des armes ou des tactiques », il précise que, cette fois-ci, et à la demande expresse du Conseil national de sécurité et de l’état-major des Gardiens de la révolution, l’information peut être partagée avec le public. Évoquant les tensions avec les voisins arabes de l’Iran, il indique que l’exercice n’est pas dirigé contre eux, mais « contre le scénario probable d’une intervention militaire par des acteurs non régionaux, ennemis jurés de l’Iran », alors même que deux porte-avions américain et français lancent des attaques contre l’État islamique depuis les eaux du golfe Persique. Désignant la réplique d’un porte-avions utilisée comme cible, il note que les pays riverains ne possèdent pas de tels bâtiments et qu’ils ne doivent donc pas se sentir visés. Citant les négociations de Genève avec les Occidentaux, il indique que les exercices « Grand Prophète 9 », « réchauffent les cœurs du peuple et des officiels, en particulier des négociateurs nucléaires pour défendre les droits de la nation avec force (1) ».

Signification politique

Pour beaucoup, « Grand Prophète 9 » apparaît en décalage avec le rapprochement entre Téhéran et l’Occident et l’alliance tacite nouée contre l’État islamique en Irak et en Syrie. Certains observateurs présentent l’exercice comme une manifestation de mécontentement des Gardiens de la révolution, enrichis par le développement d’une industrie de défense qu’ils contrôlent pour produire un armement destiné à dissuader une intervention américaine, de moins en moins probable. De fait, les Gardiens de la révolution continuent à accuser Washington, Riyad et le Qatar d’avoir créé l’État islamique, leurs démonstrations militaires cherchant à prouver aux alliés des États-Unis dans le Golfe que Washington ne pourrait pas assurer leur défense. D’autres y voient plus ponctuellement une réponse à l’annonce très médiatisée de la présence d’un système d’autodéfense laser à bord du bâtiment de soutien américain USS Ponce, déployé dans le Golfe. D’autres encore pensent qu’il s’agit d’une tentative d’enrayer la chute des cours du pétrole en inquiétant les marchés, tranquillisés par l’embellie des relations américano-iraniennes. En trois ans, l’Iran aurait perdu 100 milliards de dollars, traversant sa crise pétrolière la plus sérieuse depuis 1986, durant la guerre Iran-Irak (2).

Signification militaire

La scène de l’attaque du faux porte-avions de 200 m par un essaim de vedettes rapides armées de roquettes, mais également capables de mouiller des mines ou de lancer des torpilles et des missiles, permet de visualiser une opération asymétrique malaisée à contrer pour un vrai porte-avions prisonnier des eaux resserrées du Golfe si les bases des vedettes ne sont pas au préalable neutralisées. Cette démonstration peut convaincre les états-majors qu’un déploiement aéronaval dans le Golfe serait trop risqué en cas de crise ou de tensions avec l’Iran. Avec des moyens bien inférieurs, l’Irak était déjà parvenu à interdire les eaux du nord du Golfe aux porte-avions américains en 1991.

Mais, au-delà de l’attaque massive des vedettes, c’est la performance du missile balistique antinavire Khalij‑e Fars qui intéresse le plus les observateurs. Le 8 février 2011, le général de brigade Mohammad Ali Jafari, commandant les Gardiens de la révolution, déclarait que l’Iran produisait en série « un petit missile balistique antinavire qui va à trois fois la vitesse du son ». Les images diffusées par la télévision iranienne de la destruction d’une cible navale, filmées depuis l’autodirecteur optique du missile au moment où celui-ci plongeait sur un bateau qui semblait en mouvement, paraissaient confirmer les déclarations du général. Le 5 mars 2014, le ministre de la Défense, Hossein Dehghan, annonçait la livraison d’un missile balistique antinavire aux Gardiens de la révolution. Dérivé du missile tactique balistique Fateh‑110, le Khalij‑e Fars (golfe Persique) se distingue par un autodirecteur électro-optique. Après un essai semble-t‑il réussi en 2011, filmé depuis l’autodirecteur optique et diffusé sur YouTube, le Khalij‑e Fars aurait cette fois manqué sa cible – immobile – d’une cinquantaine de mètres, soufflant la superstructure factice et provoquant une explosion impressionnante, à moins que celle-ci ne soit le résultat d’un tir groupé avec les roquettes des vedettes. Les propos de l’amiral Ali Fadavi, commandant les Gardiens de la révolution, auparavant certain de « couler un porte-avions américain en moins de cinquante secondes », sont démentis.

Autosuffisance pour les armements navals

Sous embargo occidental après la révolution islamique, Téhéran développe depuis l’époque impériale une industrie de défense dynamisée par la guerre contre l’Irak. Les entreprises du secteur sont réparties en quatre groupes : l’organisation des industries militaires (MIO), qui produit armes et munitions, les industries aéronautiques iraniennes (IAI), les industries hélicoptéristes iraniennes (IHI) et l’industrie électronique iranienne (IEI). Le 5 novembre 2014, le gouvernement iranien approuvait une loi créant un cinquième groupe : l’organisation des industries navales des forces armées (AFMIO) (3). L’objectif est de contrôler et standardiser l’effort des petites et moyennes entreprises dans le domaine naval.

Depuis 1997, les autorités iraniennes affirment que le pays est autosuffisant, copiant ses armements occidentaux quarantenaires en les mariant avec des technologies militaires chinoises, nord-coréennes et russes, alors que des technologies duales franchissent le filtre des sanctions, en particulier pour la motorisation des navires. En août 2014, le ministre de la Défense soulignait devant le nouveau président, Hassan Rohani, que l’Iran produisait désormais les armements navals dont il a besoin. En septembre, le général Ali Gholamzadeh, directeur du « bureau de recherche et d’autosuffisance de la marine pour la guerre religieuse », confirmait les propos du ministre.

Drones transhorizon

Si l’Iran ne paraît pas disposer de radars transhorizon pour assurer le suivi d’une cible à distance, suivi nécessaire pour actualiser sa position jusqu’à ce que l’autodirecteur radar ou électro-optique puisse acquérir sa cible dans la phase terminale, Téhéran développe des drones qui paraissent destinés à surveiller des secteurs de tirs comme le détroit d’Ormuz. Le 10 mai 2014, Ali Fadavi déclarait que ses forces avaient établi des bases de drones armés de missiles autour du détroit d’Ormuz. L’imagerie confirme que l’île de Qeshm possède depuis 2011 une piste de 1 500 m. Selon l’amiral, ces drones effectueraient des missions de surveillance permanentes au-dessus du détroit et de la côte iranienne du Golfe. Le ministre de la Défense ajoute que l’un des drones employés serait le Fotros, « d’une portée de 2 000 km avec un plafond de 25 000 pieds, volant entre seize et trente heures pour effectuer des missions de combat et de surveillance… » Un autre engin est la copie iranienne du drone furtif américain RQ‑170 capturé en 2011 (4).

Si des drones parviennent à assurer la désignation d’objectif au profit de l’ASBM Khalij‑e Fars, la défense des bâtiments américains deviendra délicate, la trajectoire des missiles étant parabolique et leur vitesse proche de Mach 3. Le vice-amiral James Syring, directeur de l’agence américaine de défense antimissile, confirme l’existence et les caractéristiques du Khalij‑e Fars. À terme, ce ou ces ASBM devraient permettre à l’Iran d’interdire l’accès du Golfe aux porte-avions et, comme pour l’Irak en 2001, de les tenir à une distance de sécurité de plus de 300 km de ses côtes.

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