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La Turquie, entre mutations politiques intérieures et changement d’axe stratégique

Elle fait payer aux Américains leur soutien aux YPG en se rapprochant des Russes. Mais pour ces derniers, elle est moins un allié qu’un membre de l’OTAN que l’on débauche (12).

On a pu croire, dans un premier temps, que cette convergence russo-turque était une posture de circonstance, permettant de conforter des intérêts communs au sortir du monde bipolaire, et de cohabiter dans la crise syrienne. Ce conflit a d’ailleurs failli avoir raison de cette relation ambiguë, lorsqu’en novembre 2015, l’aviation turque a abattu un Su-24 russe qui violait son espace aérien. Mais depuis leurs retrouvailles, moins d’un an après le début de cette brouille, les deux pays ont entrepris de dépasser la nature fonctionnelle de leurs rapports. Au-delà de leur dépendance gazière réciproque de client et de fournisseur fiables, ils ont donné à leur coopération énergétique une dimension plus durable et stratégique, en relançant rapidement la réalisation de grands projets, comme le Turkish Stream et la centrale nucléaire d’Akkuyu. Ce nouveau gazoduc permet à la Russie d’ouvrir enfin un couloir méridional d’évacuation de son gaz vers l’Europe en contournant l’Ukraine, tandis que la Turquie, qui abrite déjà d’autres méga-réalisations dans ce domaine — oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), gazoducs Bakou-Tbilissi-Ezurum (BTE) et transanatolien (TANAP) —, conforte son statut de hub pétrolier et gazier. Quant à la centrale d’Akkuyu, elle s’insère dans une politique russe d’exportation technologique hautement stratégique qui place les pays acquéreurs dans une situation de dépendance ; ce qui n’empêche pas la Turquie de se réjouir de la perspective de pouvoir accéder à ce type d’énergie, au moment où beaucoup l’envisagent au Moyen-Orient…

La Russie, nouvel allié de la Turquie ?

La relance de ces projets énergétiques permet de densifier une relation à laquelle les deux pays veulent donner désormais une dimension politique plus prononcée. Outre le processus d’Astana précédemment mentionné, il faut rappeler le soutien appuyé que Vladimir Poutine avait apporté à son homologue turc au moment du coup d’État manqué de juillet 2016. Ce genre d’initiative reflète la solidarité de deux voisins, dont les régimes politiques sont comparables, et qui, jugés indésirables dans l’espace européen en construction, envisagent désormais de jouer conjointement un rôle de pivot dans une aire eurasiatique plus étendue. On comprend dès lors que cette nouvelle ambition ait pu favoriser une coopération dans un secteur militaire sensible, celui des missiles de défense aérienne.

En 2013, la Turquie avait surpris en optant pour l’acquisition du système de missile anti-missile chinois de la CPMIEC, avant d’y renoncer fin 2015 à la suite des réactions négatives de l’OTAN et de la détérioration de ses relations avec la Chine, causée par la répression des Ouïghours dans le Xinjiang. Dans le courant de l’année 2017, après le lancement d’un nouvel appel d’offres et dans le sillage de sa réconciliation avec la Russie, Ankara révèle son choix pour les missiles russes S-400. L’annonce provoque un nouveau choc et une autre polémique avec ses alliés occidentaux, qui rappellent l’incompatibilité d’un tel système avec les protocoles de l’OTAN.

Mais en juillet 2019, les premières livraisons de S-400 commencent.
À l’issue de cette décision, le gouvernement turc, fidèle à sa diplomatie du grand écart, a voulu convaincre de son attachement à l’OTAN (13) et a, pour ce faire, cherché à utiliser à son profit les divisions de l’exécutif américain.

Pour préserver ses bonnes relations avec Recep Tayyip Erdogan, Donald Trump a tenté de minimiser les effets du choix turc, en accusant Barack Obama d’en être responsable (14) et en demandant à ce que la Turquie ne soit pas sanctionnée sur la base des règles du CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act). Toutefois, la livraison des S-400 a provoqué une réaction en chaîne dont l’issue est incertaine. Washington a en effet écarté Ankara du programme de fabrication et d’acquisition de l’avion de combat de cinquième génération F-35. En réponse, les dirigeants turcs ont fait savoir, à plusieurs reprises, que leur pays envisageait une alternative. Lors d’une visite officielle à Moscou, fin août 2019, alors que s’y tenait le salon aéronautique MAKS, Recep Tayyip Erdogan s’est d’ailleurs vu présenter le Su-57, l’« équivalent » russe du F-35 (15). L’acquisition d’un tel appareil par la Turquie renforcerait bien sûr la coopération militaire entre les deux pays, en lui donnant une tout autre ampleur. Mais elle rendrait très compliquée, voire impossible, la position de l’armée turque dans l’OTAN. 

Manifestement, la Turquie souhaite donc concilier son appartenance à l’OTAN avec une forte autonomie sur la scène internationale. À cette fin, elle pousse à l’extrême sa convergence politique avec la Russie, bien qu’elle continue à devoir gérer avec celle-ci des différends tenaces (Ukraine, Crimée, Syrie…). Cette pratique de la diplomatie du grand écart, combinée avec des coopérations afférentes dans des domaines stratégiques (pipelines, énergie nucléaire, armement), tend à vider peu à peu la relation turco-occidentale de sa substance pour le plus grand bénéfice de la Russie (16), et conduit à s’interroger sur le positionnement de la Turquie sur la scène internationale. Car, si Ankara et Moscou ne sont pas vraiment des alliés, Turcs et Occidentaux le sont-ils encore ?

Notes

(1) Kadri Gürsel, « Why Erdogan historic Istanbul defeat is irreparable », Al-Monitor, 26 juin 2019.

(2) Diego Cupolo, « Opposition candidate wins Istanbul mayor’s race in blow to AKP », Al-Monitor, 23 juin 2019.

(3) Ekrem Imamoglu est originaire de la province de Trazbon, l’un des derniers territoires byzantins à avoir été conquis par les Ottomans, mais ses origines grecques n’ont pas été prouvées.

(4) Mohamed Morsi est mort en prison d’une crise cardiaque, quelques jours avant la tenue du scrutin d’Istanbul.

(5) Jean Marcou, « Les premières leçons de la double victoire d’Ekrem Imamoglu », The Conversation, 3 juillet 2019.

(6) « Report on state of emergency moves released », Hürriyet Daily News, 30 août 2019.

(7) Chiffres du TÜIK (Türkiye Istatistik Kurumu, Conseil turc des statistiques).

(8) Mustafa Sonmez, « Crisis-hit Turkey suffers erosion in investments », Al-Monitor, 8 septembre 2019.

(9) Semih Idiz, « Failure to reign in Idlib jihadists makes trouble for Turkey », Al-Monitor, 6 septembre 2019.

(10) Steven Cook, « Erdogan plays Washington like a fiddle », Foreign Policy, 15 août 2019.

(11) Serkan Demitas, « Putin dissatisfies Erdogan on Idlib », Hürriyet Daily News, 31 août 2019.

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